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ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES, RUB FROIDE

Il est un art que je voudrais chanter. On dit chanter; c'est le mot d'habitude, Quand , à renfort de fatigue et d'étude, Plus ou moins mal on parvient à jeter Au moule étroit d'un vers plus ou moins rude Ce qu'on veut dire ; ainsi je vais chanter. L'art de prêter une oreille docile Même aux discours d'un orateur débile, Aux froids morceaux d'un lecteur inhabile (Pénible effort 1 ), le grand art d'écouter.

Sur tout on parle... on parle trop en France 1 Entre causeurs s'élève maint conflit ; Le jugement s'éclipse, mais l'esprit Coule de source et roule en abondance.

Sage auditeur en tire son profit, Et ce profit est le prix du silence.

Que si parfois un conteur ingénu

Dont le bon sens, le sens commun n'émonde

En aucun cas la prolixe faconde,

Sans nul égard, de son jet continu

Bat nos tympans , se flattant de nous plaire ,

Sans doute à nous permis de l'éviter.

Si l'on ne peut , que reste-t-il à faire ?

Laisser passer le torrent et se taire.

Se taire est bien , mais savoir écouter Est mieux encor ; le plus sot personnage Du péroreur y gagne le suffrage.

Ce péroreur, si tu peux supporter Le flux sans fin de son plat verbiage , Il est à toi ; de ton muet bommage, Quand tu voudras, tu pourras profiter.

De ton esprit oserait-il douter, Puisque le sien lui semble ton ouvrage? L'attention dont tu sais l'enchanter Le rend heureux ; il ne peut se défendre Du doux plaisir de longuement s'étendre Sur un sujet qu'il traite avec amour ; De ses pensers suis le moindre contour, Feins-le du moins... sauf à ne pas entendre!

Mais, diras-tu, quel étrange penchant Entraîne ainsi l'homme le plus frivole, Le moins savant, à prendre la parole ? Sans fonds d'esprit, tel a le ton tranchant ; Tel , qu'il faudrait renvoyer à Técole , Sur tout sujet fait à tous la leçon ; Bouffi d'orgueil, tel autre, sans façon , Enfle sa voix et monte à l'hyperbole.

C'est, je l'avoue, un énorme travers.

Je le voudrais corriger ; mais, en somme, Qu'y pouvons-nous ? Le Dieu de l'univers S'imagina de construire ainsi l'homme.

Prenons-le donc comme il est ; supportons Ses grands défauts, son amour-propre immense Rions parfois de ses prétentions ; Mais pour l'excès de sa sotte jactance , Pour les écarts de sa folle arrogance, Regardons-les avec indifférence :

Chacun de nous a ses illusions, Chacun de nous a besoin d'indulgence.

Si, las du vice, indignés, un matin

Nous voulons rompre avec le genre humain ,

Rompre en visière, à l'exemple d'Alceste ,

A la bonne heure ! allons vivre au désert ;

Contre le monde un asile est ouvert

A qui veut fuir ce monde qu'il déteste.

Mais si, prudents, avec l'humanité

Nous voulons vivre en bonne intelligence,

N'affichons pas cette sévérité ;

Soyons discrets , et que la tolérance

Elève en paix son drapeau dans nos cœurs :

Prêtons l'oreille aux stériles penseurs,

Aux discoureurs sur toutes les matières,

Aux confidents de frivoles mystères,

Aux lourds faiseurs de stupides récits,

Aux longs discours, surtout aux longs écrits.

Avec raison l'homme à l'humeur grondeuse Vit à l'écart , on fuit son ùpreté ; L'homme facile, au contraire, est vanté, Bien que pour tous sa valeur soit douteuse ; Certain vernis de rare habileté Lui vient souvent d'une àme généreuse, Et son mérite est d'avoir écouté !

Oh! si ma plume était mieux affermie, Et si mon vers, qui provoque au sommeil, En mâles sons frappait un bon conseil , Je tenterais, même ù l'Académie, De le donner ce conseil excellent D'écouler mieux. — Une oreille attentive Peut rassurer une muse craintive ; Un doux regard anime le talent Que déconcerte un bruyant voisinage.

Le voyez-vous ce confrère tremblant ?

Il est encore à sa première page, El près de lui, causeur intempestif,

Un sien confrère à son nerf auditif Laisse arriver le fatal témoignage Qu'à la lecture il est inattentif.

La causerie alors est un outrage.

A votre esprit le sujet ne plaît pas ? J'en suis fâché ; mais un autre en fait cas, Et que de temps a coûté cet ouvrage 1 Pour découvrir les erreurs qu'autrefois L'historien entassa sans critique, Notre confrère, écrivain véridique, Sur un passage a pâli tout un mois.

Tel professeur, descendu de sa chaire, Pensant à nous, sous sou toit solitaire , Modestement élahore un morceau ; Far cette pièce, œuvre de son cerveau , Que prétcnd-il ? Il désire nous plaire ? Sur le silence il a droit de compter En apportant le tribut de ses veilles; Notre devoir, à nous, c'est d'écouter.

Faut-il prouver des maximes pareilles ?

Quand richement il voulut nous doter, Dieu nous donna soudain, sans hésiter, La langue... unique et le double d'oreilles Pour écouler beaucoup et parler peu.

Enseignement perdu ! Dans toute affaire, Vous le voyez, l'homme fait le contraire Par ignorance : il n'a pas compris Dieu I

Et cependant quel sûr moyen de plaire Que de prêter, auditeur débonnaire, Attention à qui parle avec feu 1 Gomme on est sûr de gagner le suffrage D'un grand parleur ou d'un lecteur maudit

Si du regard, du gesle on l'encourage,

Et si jamais le placide visage

Ne laisse voir la trace du dépit !

Silence heureux 1 muette flatterie !

Vous l'écoutiez ?... A vous tout son amour.

Ayez besoin de sa bourse, un beau jour,

Il vient lui-même, il vous l'ouvre, il vous prie,

D'y largement puiser ; — votre âme aigrie

Sent-elle un poids qui l'accable ? ses pleurs

Par sympathie allègent vos douleurs ;

— Ou s'il apprend qu'un malheur vous menace, Il le conjure et votre cause embrasse ;

— Ou s'il vous sait l'un des solliciteurs Que le désir d'une brillante place Fait soupirer, au-devant des faveurs Pour vous il court, et brigue les honneurs, Et son crédit fait pencher la balance.

L'art d'écouter a donc son importance.

Suivons ses lois : auditeurs affermis, Quand d'un écrit on nous fait confidence, De nos dédains comprimons la licence ; N'oublions pas que.par la complaisance Dans tous les temps on se faif des amis. L'indifférence est mortelle ; j'ajoute : Ecoutons bien , afin qu'on nous écoute.

Mais c'est assez , et je vais m'arrêter. Il ne faut pas que cet art difficile D'être attentif, le grand art d'écouter , Grâce à mes vers, soit un art impossible.

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