CHAPITRE XV
Des avantages qui doivent résulter pour la nation, pour les propriétaires et pour les fermiers, si l'on réforme la manière d'élever les vers à soie généralement en usage.
Le sol européen offre un nombre donné de produits naturels qui sont partout les mêmes et indispensables.
Les changements favorables ou défavorables qui ont lieu annuellement à Tégard de ces produits font que les nations achètent et vendent alternativement , ainsi que nous le voyons souvent pour les grains. Les calculs de la politique et l'intérêt des finances règlent , dans les divers États , les exportations , les importations et les droits de douane , selon les circonstances.
Mais lorsque la nature , favorisant un sol , Ta mis en état de pouvoir lui seul produire constamment et indéfiniment une denrée excédant ses propres besoins , et nécessaire à ceux des autres peuples ou à leur luxe , les principes de la politique et les calculs financiers doivent devenir immuables et libéraux , comme la nature l'est dans ce cas. Alors la maxime de l'administration doit être exprimée en termes très simples :
Qu'on encourage la production de la denrée , qu'on en protège r exportation^ et qu'on fasse eh sorte qu'elle puisse circuler librement dans tous les marchés
étrangers pour que sa consommaiicm augmente au dehors.
De celte manière la politique des États se met en rapport avec leurs intérêts.
Cette maxime devrait être fondamentale dans ritalie, quant à la soie, parce que sa valeur annuelle doit être placée immédiatement après nos plus importantes productions , qui sont les grains et le vin , et elle est même d'une plus grande valeur , si on la considère comme produit exportable à l'étranger (!)•
La valeur de la soie exportable à l'étranger monte même au double de celle de tous nos autres produits ensemble. Déplus, il n'existe sur les marchés d'Europe aucun produit qui, comparé à sa valeur naturelle, offre au producteur un profit net plus grand que celui que présente la soie. Par valeur naturelle j'entends celle qui résulte de l'union des valeurs, c'est-à-dire le revenu du fonds que donne le mûrier , le fruit des avances qu'on doit faire pour obtenir de la soie , et le montant de tous les salaires payés.
Malgré cela, il est démontré que la soie est encore bien loin d'être arrivée à s6n plus haut degré de valeur , et cela particulièrement par l'efifet de l'imperfection de l'art d'élever les vers à soie , et par les fautes qu ont constamment conunises les différentes administrations italiennes.
Dans ces dernières années, le gouvernement qui
(1) En France, Texportation des soieries occupe le premier rang dans réchelle douanière.
vient de cesser , par un désordre introduit dans toutes les idées d'économie politique , crut bien faire de soumettre la soie à des taxes énormes de douane , à des monopoles , à des systèmes de prohibition, etc. ; on aurait dit qu'il voulait , par ce moyen , en diminuer la production , en en rendant l'exportation difficile. Les cris de la raison , les calculs de l'expérience , et les lumières des hommes d'État , n'eurent pas assez de force pour détruire cet inconcevable système. #
J'ai eu occasion, en 1812, de manifester au conseil général des arts et du commerce mes idées relatives à l'importance de cette production. Ces idées , qui furent adoptées par mes collègues , ne produisirent aucun eflfet, quoiqu'elles eussent été présentées au gouvernement : ainsi on voyait que , par de faux calculs, les vues de l'administration se trouvaient en opposition manifeste et directe avec les intérêts les plus chers de l'État.
Il n'y a pas de nation éclairée qui n'emploie tous les moyens de faire porter aux marchés étrangers les produits dont elle abonde , et qu'elle peut avoir tous les ans ; et il n'existe pas d'administration intelligente qui ne la seconde par de bonnes opérations. En Angleterre , par exemple , l'administration des finances restitue même les droits de douane perçus sur beaucoup de matières premières qu'on tire de l'étranger , aussitôt qu'on les exporte manufacturées. C'est d'après ce principe simple d'économie politique , et d'après d'autres circonstances
favorables à l'industrie de cette nation , qu'elle porte sans cesse des coups mortels à l'industrie de tous les peuples qui , ne jouissant pas des mêmes avantages , ne peuvent soutenir la concurrence sur les marchés.
Valeur annuelle du produit des cocons ou de la soie qu^on en retire et qu'on transporte à l'étranger . Quelques idées sur la valeur des produits des manufactures de soie qu^on peut exporter,
J'oflBre ici le tableau de la valeur des soies et des autres produits tirés des cocons qui ont été exportés à l'étranger dans les dernières années du royaume d'Italie qui vient de cesser. J'y ajoute une note des autres objets plus ou moins manufacturés qu'on retire des cocons et de la soie même , exportés aussi à l'étranger. On connaît la quantité juste des exportations par les registres des douanes, sur lesquels on voit ce qui a été payé de droit. Quant à leur valeur, elle se trouve déterminée par la déclaration des négociants et des fabricants , d'après les prix courants. Il peut, par conséquent, y avoir des différences en moins à l'égard de la valeur indiquée , mais non jamais en plus. Et comme le système des douanes était vexatoire , aggravant et contraire aux intérêts de la nation et du commerce , la contrebande était fréquente , et peut-être même commandée par les circonstances ; elle se faisait presque sous les yeux de
tont le monde. D'après cela, j'ajoute à la quantité de soie exportée npour 100 en plus, pour m'approcher de la valeur effective des exportations.
Il est pénible de devoir comprendre dans ces calculs les exportations en contrebande , suite des erreurs de l'administration ; mais ce sera toujouri^ ainsi tant que les règlements des douanes ne seront pas d'accord avec les intérêts de la nation. Lorisqu'ils le sont , les contrebandes cessent ; chaque branche d'industrie nationale est guidée et animée par l'intérêt individuel; les productions et les consommations augmentent, les fautes et l'immoralité que produit la contrebande disparaissent , et toUt rentre prompt^QQLent dans l'ordre et la tranquillité.
On ne peut concevoir comment presque partout , sous différents prétextes , on a entravé l'exportation de la soie grége. Plusieurs administrations, pour vouloir, par exemple, faire gagner en salaires et profits à la nation qui produit la soie deux francs par livre de filature, ont mis un droit excessif de douane sur l'exportation de cette qualité de soie; il y en a eu même qui ont été jusqu'à en défendre l'exportation. Il résultait souvent de cela que , pour faire gagner deux francs , on faisait perdre le moyen prompt de vendre la soie 28 ou 30 fr. la livre , et quelquefois on en faisait diminuer notablement la consommation et la concurrence.
On peut concevoir aisément que beaucoup d'acheteurs étrangers doivent souvent préférer de tra-
vaillerles soies grèges à leur manière. N*a-t-on pas vu plusieurs fois, dans nos marchés, qu'ils ont payé plus cher la soie grége que celle qui était filée?
Il est utile de mettre de grands droits d'exportation sur des matières premières servant aux manufactures , lorsque , ayant été toutes travaillées chez la nation où elles ont été produites , elles peuvent obtenir la préférence dans les marchés étrangers ; mais ces droits sont funestes aux intérêts de cette nation lorsqu'ils diminuent la consommation à l'extérieur. Malheureusement presque partout il a été plus facile en économie politique d'adopter les erreurs que de les détruire ; aussi on a vu assez souvent qu'elles ont usurpé la place que devaient occuper les vérités fécondatrices de l'indlistrie rurale , manufacturière et commerciale. Il faut espérer qu'un jour elles disparaîtront , du moins en partie.
Dans l'état actuel des choses , la valeur des expor* tations à l'extérieur des soies grèges et manufacturées surprendra le lecteur.
Si le royaume d'Italie exportait, année commune , des soies pour plus de 83 millions en argent , et si , pendant quelques années , comme nous le verrons , la valeur de l'exportation dépassait 110 millions , il est indubitable qu'elle pourrait augmenter beaucoup , seulement par la manière d'élever les vers à soie telle que je l'indique , et en multipliant la plantation des, mûriers , comme je le démontrerai dans peu.
Les tableaux que je présente peuvent au moins faire comprendre de quel prix est la richesse dont la nature a voulu combler l'Italie .
Exportation à Vétranger des soies et autres matières qui en dépendent,
Soie grége, livres de douze I^ivres de Miian (2).
onces de Milan (i), la
quantité de 137,5181. 2,475,324
Soie filée. 2,038,372 42,805.812
Augmentation de 15 p. 100 6,792,1701 S2,073,30«
Soie teinte 255,367 7,607,754
FUoseUe 80,100 220,275
Bouri-e de ûloseJle (roca-
dino). ...... 74,100 111,150
Strasse (straccie). . . . 721,100 273,384
Etoffes de soie 179,331 12,620,490
Dites mixtes 1,069 47,180
Dites de filoselle. . . . 9,961 249,025
Voiles. ...... 30,811 2,727,990
Soie pour coudre (agug*
gerie. 5,332 243,094
Rubanerie de soie ( fettuc-
cie) et mixtes. . . . 23,586 909,540
Dites de filoselle. ... 7,858 . .196,450
Autres petits objets. ... . . . 1,051,612 26,257,944
Total 78,331,250
(1) Ainsi que je Vai déjà dit, les vingt-huit onces de Milan équi- A)alent à peu prés à vingt-cinq onces de France,
:(2) 6 livres 10 sous 3 deniers de Milan équivalente 5 francs*
De Vautre part.
Soie grége 233,378 2,800,536
Soie filée 2,127,492 31,912,380
Augmentation de 15 p. 100.
Soie teinte
Fiioselle
Bourre de fiioselle (roca-
dino)
Strasse ( straccie). . • .
Etoffes de soie
Dites mixtes
IHtes de fiioselle. . . .
Voiles. ......
Ruhanerie de soie et mixtes.
Dites de fiioselle. . . .
Soie pour coudre (agug-
gerie)
Autres petits objets. . .
Soie grége 310,358 3.724,296
Soie filée 2,310,576 34,658,640
Augmentationdel5p. 100. . . . . 5,757,440
Soie teinte 225^800 4,840,162
FiloseHe 62,700 125,400
Bourre de fiioselle (roca-
dino) 163,700 187,450
Strasse (straccie). .... 765,700 226,374
Etoffes de soie. . . . 179,487 9,725,004
15,104,390 Total 188,087,775
De Vautre part, . . f 88,087,775
Dites mixtes. .... 2,064 72»02f3
Dites de âlosiilie. . . . 8^142 156,326
Voiles i 8,609' 1,284,021
Rubanerie de soie et mixtes. 7,392 21 6,857
Dites de filoselle. . . . 9,581 183,955 Soie pour coudre (agug-
gerie) 4,013. 132,421
Autres petits objets. 306,355 2,352,858
Soie grége* poids nouveau. 153,286 5,768,553
Soie filée 826>784 46,630,617 52,394^170
52,394,1701 Augmentation de 15 p. 100 7,859,125 j ^^^^^
Soie ieinie, poids nouveau. 113,015 7,943,373
riloselle 37,000 242,734
Bourre de filoselle (roca>
dino) 63,800 239,437
.Strasse(straccie). . . . 309,600 188,009
Etoffes de soie. . . . 70,692 11,739,135
Dites mixtes 306 33,158
Dites de fileselle. . . . 3,482 204,765
Voiles. 13.302 2,809,468
Bubaneriede soie et mixtes. 4,705 405,934
Dites de filoselle. . . . 2,290 134,681 Soie pour coudre (agug-
gerie) 2,14» 211,76!
Autres petits objets. . . 390,690 24,543,143
Eu quatre ans 327,631,241
Ce tableau suffit pour me dispenser de faire aucune autre observation sur la valeur immense de ces exportations annuelles à l'étranger.
En 1810, la valeur des seules soies grèges, filées et teintes , monte à plus de 85 millions. Ce fait seul suffit pour que tout le monde reconnaisse dans les productions des vers à soie une telle source de richesse , que", si elle venait à manquer un an seulement , ce serait une très-grande calamité pour le pays.
Profit annuel que les propriétaires et les fermiers peuvent retirer de V éducation des vers à soie, dans le cas où les premiers fournissant la feuille, et les autres^ leurs bras, ils se partagent les cocons qu'ils obtiennent.
Dans un ouvrage que je publiai en 1 806 , je parlai de la nécessité de créer parmi nous de nouvelles branches d'industrie. J'indiquai combien était important le produit des cocons , et combien il était nécessaire de l'augmenter .
Je pensais que , la paix générale étant faite et le commerce maritime libre, surtout celui delà mer Noire , il nous serait difficile de soutenir avec avantage la concurrence sur les grains dans les marchés étrangers : j'en donnai même les motifs.
Cet objet me paraissait digne des recherches du politique et du philosophe.
Je n'avais pas alors beaucoup réfléchi sur la production des cocons , parce que je ne m'en étais pas encore personnellement occupé : cependant mes assertions étaient alors fondées sur une série importante de faits.
le puis aujourd'hui démontrer en quoi consiste réellement le gain du propriétaire et du fermier, s'ils veillent Tun et l'autre à la bonne culture du mûrier et à réducation des vers.
ïl est certain que , si on élève bien ces insectes ,
21 livres de feuille suffisent pour obtenir une livre et demie de cocons ( Chap . XIV ) .
%\ ,000 liv. de feuille donneront donc 1 ,500 liv, de cocons , 750 desquelles seront pour le propriétaire , et 750 pour le fermier.
Les 750 liv. du propriétaire lui coûtent le revenu du fonds qu'occupent les mûriers qui ont donné la feuille , et l'intérêt du capital ou des avances faites pour avoir ces mûriers.
Les 750 liv. du fermier lui coûtent ses salaires ou ses journées de travail, et quelques petites dépenses <iont nous parlerons plus bas.
Quant au propriétaire, nous supposerons, d'un côté, qu'il a depuis longtemps assez de mûriers sur ses propres fonds pour obtenir la feuille indiquée , et de l'autre qu'il n'en a pas assez , et qu'il désire d'en avoir.
n suffit à un propriétaire, pour obtenir 21 ,000 1. de feuille , d'avoir soixante mûriers greffés qui en produisent 7 liv. ^ chacun ; soixante qui en produisent 15 liv.; le même nombre qui en produisent
22 liv. ~ ; le même nombre gui en donnent 30 liv.; autant de 37 liv. ^; autant de 45 liv.; autant de 52 liv. ~ ; autant de 60 liv.; autant de 67 liv. ^ ; et enfin, dix de 75 liv. : ce qui fait en tout 550 mû-
riers. Et comme on doit supposer, au moins dans nos climats, que la quatrième partie de ces mûriers s'ébranche chaque année, et par conséquent qu'elle repose un an , au lieu de 550 pieds , il en faudra 732.
Une propriété contenant depuis plusieurs années 732 pieds de mûriers variant en grosseur, comme je viens de l'expliquer , et dans laquelle on en plante de temps en temps quelques-uns pour remplacer ceux qui meurent , donnera 21 ,000 livres de feuille par an.
Pour qu'un mûrier puisse prospérer, ilfaut que, pendant bien des années, on laisse inculte autour de lui un espace de terre d'à peu près 4 pieds carrés , afin que ses racines puissent recevoir l'air extérieur et absprber les sucs nutritifs que la terre leur fournit.
732 mûriers occupent à peu près 2,928 pieds carrés de terrain qu'on ne peut pas ensemencer.
Si le fonds où sont ces mûriers est de très-bonne qualité, et qu'il puisse produire à peu près un setier de froment, ce serait, année commune , une perte d'à peu près 16 fr.
Si on suppose ensuite que l'achat du mûrier et les frais de plantation montent à 2 fr., 732 mûriers coûteront 1,464 fr., qui produiraient à peu près 73 fr. d'intérêt.
Comme on suppose aussi qu'il y a chaque année une perte de quatre pour cent sur les mûriers qui périssent, il faut ajouter à peu près 59 fr. dont le
propriétaire doit être remboursé pour le remplacement qu'il en doit faire.
D'après tous ces calculs, le propriétaire doit obtenir chaque année :
Pour le revenu du fonds. 16 fr.
Pour rintérêt du capital employé 73
Pour la perte annuelle des nriûriers, ou pour les
remplacer o9
Total 148 fr.
Pom- la valeur de cette somme, le propriétaire aura chaque année 750 liv. de cocons.
S'il n'avait pas de mûriers sur son fonds , voici quelle serait sa position en les faisant planter pour obtenir , avec le temps , la feuille nécessaire :
On suppose que le propriétaire fasse planter < ,000 pieds de mûriers, et qu'il veuille en conserver toujours ce nombre.
Le fonds qu'ils occuperont, et qu'on ne pourrait pas employer à cultiver d'autres végétaux , sera d'à peu près 3,600 pieds ; ce qui équivaudra à une perte de revenu , en froment , d'à peu près un seti^ et demi de 120 liv. le setier ; ce qui vaut 2l4 francs.
1 ,000 mûriers plantés vaudraient 2,000 fr., capital dont l'intérêt serait 100 fr.
La perte annuelle qu'on fait sur les mûriers nouveaux se calcule à 3 pour 1 00 ; en conséquence , là valeur.de 30 mûriers à remplacer chaque année monterait à 60 fr.
Le propriétaire pourrait donc retirer bientôt :
!• Le revenu du fonds 24 fr.
2* L*inlérêt des 2,000 fr. pour les mûriers plantés. 100
3<> Les mûriers à remplacer chaque année. ... 60
Total 184 fr.
La bonne culture des mûriers exige que, lorsqu'ils sont transplan tés, on les laisse trois ans sans les efifeuiller, et que la quatrième année on ne fasse que les élaguer. De cette manière , la cinquième année ils ont beaucoup de feuille , et on peut alors les effeuiller sans crainte.
Il est cependant avantageux de ne faire cette opération que la sixième année. Après ce premier effeuillement, on les cultive selon les meilleures règles connues.
D'après ce que je viens de dire, le propriétaire perdrait pendant quatre ans les 184 fr. qu'il devait retirer chaque année.
A la fin du sixième printemps, 1 ,000 mûriers porteraient chacun , pour terme moyen, au moins 121iv.de feuille. On obtiendrait donc 12,000 liv. de feuille bonne à nourrir les vers à soie. Ces 12,000 livres de feuille doivent produire 855 livres de cocons, dont 427 livres 8 onces pour le propriétaire.
On doit réfléchir encore que le revenu augmente chaque année, si on a soin de bien cultiver les mûriers, quoique sur les 1 ,000 il n'y en ait chaque année que 750 qui soient effeuillés, et que 250 soient ébranchés ou laissés sans culture. Lorsque
les 750 mûriers sont devenus assez gros pour produire chacun 30 livres de feuille, on peut en retirer 22,500 livres, qui pourront faire obtenir 1,605 livres de cocons , dont la moitié appartiendra au propriétaire.
Les calculs que je viens de faire suffiront , sans doute, pour faire comprendre aux personnes qui savent bien raisonner leurs intérêts, qu*il n'existe aucune branche d'industrie qui nuise moins aux autres , et qui donne un plus grand gain annuel , que la culture des mûriers ^et les vers à soie.
Outre ce que je viens de dire, quatre circonstances concourent en faveur du propriétaire :
4** Il est de fait que, pour si grandes que soient les plantations de mûriers sur un fonds déjà affermé, le propriétaire ne donne , en général , rien en compensation au fermier pour le terrain qu'il occupe.
2^ Nous avons supposé que le propriétaire achetait toujours les mûriers, et que chaque pied lui coûtait % fr. S'il prend les mûriers dans ses pépinières , quoiqu'il fasse bien préparer les fosses , et qu'il fasse mettre le fumier nécessaire, chaque pied ne lui reviendra pas même à un franc.
3° La quantité de mûriers qu'on a supposée périr tous les ans est exagérée.
4^ Si le propriétaire fait de compte à demi avec le fermier pour élever les vers à soie , il obtient directement ou indirectement une bonne partie des avantages que retira le fermier, parce que le produit de la totalité des cocons finit par aller presque tout
dans la poche du propriétaire. Il est d ailleurs connu qu'en général on augmente TafTerme d un fonds en proportion que le fermier en retire un plus grand revenu.
Voilà le véritable état des choses.
Je laisse bien libre de parler quiconque voudra se déclarer le détracteur de ce bénéfice évident.
Je dirai seulement que si le propriétaire ne veille pas avec soin à la plantation des mûriers et à leur cultura, principalement dans les premières huit ou dix années, il ne retirera pas plus de feuille de mille mûriers , après ce terme , qu'un habile agriculteur en obtient de 200 seulement après six ans.
L'observation que je viens de faire mérite la plus grande attention , parce qu'elle est le premier fondement des avantages durables que peut produire cette précieuse industrie.
Il y a d'autres considérations qui méritent d'être mises sous les yeux des propriétaires.
Supposons que les 732 mûriers dont j'ai parlé, existant sur le fonds (et admettons même qu'il y en ait mille), ainsi que les mille nouveaux dont je viens aussi de parler, soient plantés avec ordre sur une étendue d'à peu près 200 perches de très-bon terrain.
Ce terrain payant , comme je le suppose , trois quartes de froment par perche, donnera 150 setiers de froment au propriétaire. Ces 150 setiers, à 16 fr., feront la somme de 2,400 fr. Le produit annuel des mûriers, ou celui qu'on pourra obtenir dans peu
d'années , équivaudra , comme je Tai déjà dit , à 750 livres de cocons au profit du propriétaire. Pour' obtenir ces cocons , l'espace de terrain occupé par les mûriers ne sera que de deux perches et ^. La valeur des cocons, calculée seulement à 2 fr. la livre, montera à 1 ,500 fr. Il est donc clair que cette somme équivaut, non au revenu de deux perches et ^ de terrain occupées par les mûriers , mais à celui de 83 perches, qui payent chacune trois quartes de froment; ce qui est dire, en d'autres termes, que le propriétaire obtient , en ajoutant à l'amélioration de son fonds un capital d'à peu près 2,000 fr., une rente égale à celle que donnent 83 perches de bon terrain qui coûtent infiniment plus.
En fixant 200 perches de terrain pour 1 ,000 mûriers , j'ai certainement déterminé un espace assez grand ; car, dans un terrain sec de moins de 70 perches, dont la plus grande partie est en pré, j'y en ai plus de 700 qui n'occasionnent aucun dommage sensible ; j'y ai même une haie de ces arbres qui me produit beaucoup.
Ayant exposé tout ce qui a rapport au propriétaire, parlons maintenant de ce qui regarde le fermier, qui fait de compte à demi avec lui.
Je commencerai par un fait qui ressemble à un millier d'autres , et qui seul met tout en évidence.
Dans l'année 1814, par exemple, où les cocons n'ont pas en général réussi , un de nos fermiers a retiré pour sa portion 180 livres de cocons, ce qui faisait la moitié de 360 livres qu'avaient produites quatre
onces d'œufs. Ce fermier n'a que 120 perches de terrain.
Ces cocons de bonne qualité ont été vendus 2 fr, 55 c. la livre. Les 180 livres ont donc fait une somme d'à peu près 456 fr.
La propriété que cultive ce fermier est de bonne qualité ; elle me paye deux quartes de froment par perche ; et, comme j'ai toujours supposé que le froment vaut 16 fr. le setier, les 456 fr. en représentent plus de 28 setiers. Le fermier a donc payé Tafferme de 45 perches de fonds avec les 456 francs. Quand bien même le propriétaire n'aurait pas indemnisé le fermier pour le fonds occupé par les mûriers, ce dernier, en perdant le revenu d'une perche de terre , en a acquis un qui équivaut à ce qu'il paye de 45 perches de terrain cultivé.
Mais, pour que le fermier obtienne plus de 22 setiers de froment qu'il doit payer au propriétaire , il faut :
1"* Qu'il cultive, pour le moins, 20 perches de fonds ;
2^ Qu'il y emploie tous les ans 40 ou 50 chars de fumier ;
3** Qu'il y sème, pour le moins, 5 setiers de froment choisi ;
4** Qu'il fasse tous les travaux nécessaires jusqu'à ce que la récolte soit faite ;
5® Qu'il coure tous les risques des saisons, .
Que l'on compare maintenant la valeur des avances que doit faire le fermier en objets et salaires pour
obtenir plus de 22 setiers de blé net ; que Ton calcule les dangers auxquels il est toujours exposé avant de recueillir le froment et le rendre propre à la vente, et que Ton mette tout cela en parallèle avec les salaires seulement qu'il avance pour obtenir les 360 livres de cocons , et Ton verra clairement l'avantage que lui portent les vers à soie.
Le produit des cocons est donc grand pour le fermier, comparé à toutes les autres productions qu'il peut obtenir.
Je ne dois pas taire, cependant, qu'outre les journées de travail ou les salaires que doit fournir le fermier, il éprouve d'autres pertes, et fait quelques autres avantages.
1"* Les mûriers occasionnent des dommages en faisant de l'ombre ;
2^ On foule le terrain lorsque l'on cueille la feuille ;
3"* Il consomme du bois, de l'huile, du papier; il perd aussi l'intérêt du petit capital employé en claies ou tables et autres petits ustensiles.
Ces pertes produisent cependant les avantages suivants :
1** Il retire beaucoup de bois chaque année des mûriers , en en ébranehant la quatrième partie ;
2** Il a le fumier qu'on retire des claies lors de l'éducation des vers ;
3^ Il fait manger la feuille aux bœufs lorsqu'elle est près de tomber.
En terminant ce paragraphe , je dois dire encore
que les grands bénéfices que peuvent faire le propriétaire et le fermier, sont fondés sur la bonne plantation et culture des mûriers, et sur l'éducation soignée que Ion donne aux vers à soie , et que ces profits-sont presque tous perdus pour ceux qui plantent ou qui cultivent mal les mûriers , et n élèvent pas bien les vers.
Produit net que peuvent retirer ceux qui élèvent les vers à soie entièrement pour leur compte, soit en employant la feuille qui leur appartient , soit en rachetant.
Les comptes que je vais donner tendent à prouver que l'art d'élever les vers à soie peut être exécuté par qui que ce soit qui ait une chambre , des œufs de vers à soie, et de la feuille de mûrier à sa disposition.
Les règles que j'ai établies dans cet ouvrage sont telles, que, quoiqu'on ne soit ni propriétaire ni fermier, on peut cependant élever ces insectes avec le même avantage qu'eux.
Le tableau de tout ce que j'ai dépensé pour l'éducation des vers dans ces deux dernières années , et de ce que j'en ai retiré, est très-exact.
Ma magnanerie pouvait contenir, depuis la quatrième mue jusqu'à la fin , les vers produits par cinq onces d'œufs.