‹ L'art d'enseigner à parler aux sourds-muets de naissanceChapitre 3 sur 13 · DE L'INSTITUTION DES SOURDS-MUETS · texte numérisé non relu

DE L'INSTITUTION DES SOURDS-MUETS

JLé plus beau privilège de l'homme, c'est sans doute de pouvoir communiquer ses pensées et ses sentimens. Cette faculté par laquelle les esprits se touchent et les cœurs se confondent, fut le premier comme elle est le plus doux nœud de la société. Nos jouissances perdraient tout leur prix, et bientôt suivrait le dégoût, si nous ne trouvions un attrait toujours plus vif à faire passer dans le sein d'un ami les émotions qui nous agitent. Le plaisir partagé est plus doux, la peine plus légère. Les larmes de la pitié coulent au cœur du malheureux ,

comme un baume qui en cicatrise les plaies, et elles ne sont pas sans charmes pour celui qui les répand. Ce commerce des âmes est pour nous plus qu'un plaisir; c'est un besoin. Brisez ce lien qui attache l'homme à l'homme, et sa vie n'est plus un présent du ciel ; c'est un fardeau dont toutes ses forces pourront à peine soutenir le poids. Sans souvenir , comme sans espérance, son existence, qui ne se rattache ni au passé ni à l'avenir, s'arrête pour ainsi dire au besoin du moment, et ne se fait plus sentir que par l'ennui ou la douleur.

Telle et plus déplorable encore était l'état des sourds-muets, avant que la charité , fille du ciel , eût renversé la barrière que la privation d'un sens avait élevée entre ces malheureux et le reste des hommes.

Un préjugé aussi absurde qu'il est humiliant pour l'espèce humaine , représentait le sourdmuet comme une sorte d'automate , sensible aux impressions physiques, mais dont aucune étincelle de raison n'éclairait l'esprit, dont aucun sentiment n'échauffait le cœur. Etranger au sein même de sa famille, cet enfant délaissé du ciel et des hommes, était relégué, par l'amour-propre de ses parens, loin de la société, où il n'inspirait qu'une pitié humiliante! Vai-

(3) nement brillait dans tous ses traits son âme tendre etexpansive ; aucune autre âme ne s'ouvrait à ses effusions. Son esprit curieux cherchait partout la lumière, et partout ne rencontrait qu'un voile impénétrable, qu'aucune main ne tentait de soulever. Lorsqu'autour de lui tout respirait le bonheur, le malheureux n'avait en partage que de vains désirs et des regrets superflus. Tous les sentimens les plus vifs, refoulés dans son sein, allumaient ses yeux d'un feu sombre, qui, imprimant à son aspect une sorte d'effroi , achevait de lui fermer les cœurs , et faisait taire à son égard tous les sentimens, jusqu'à la tendresse maternelle. On le regardait presque comme un être dune espèce différente, ïl restait confondu avec les insensés ; d'autant plus à plaindre, qu'il sentait toute l'horreur de son sort.

On rencontrait alors peu de sourds-muets; et il semble que le nombre de ces infortunés se '.soit accru depuis que leur sort s'est amélioré. Une philosophie chagrine ne manquerait pas d'en trouver la cause , dans la dépravation des mœurs toujours croissante, dirait-on, et qui, corrompant, à sa source même, le principe de la vie, fait porter aux enfans la peiné de l'inconduite de leurs parens. Mais il s'en

faut qu'une cause si déplorable ait réellement exercé cette funeste influence ; il est même douteux que le nombre des sourds-muets soit aujourd'hui beaucoup plus grand que par le passé. Mais depuis que les succès obtenus dans leur éducation ont prouvé qu'ils ne diffèrent des autres hommes que par les préjugés qu'ils n'ont point, et dont notre enfance est imbue, les parens n'ont plus rougi de leur avoir donné le jour, et les sourds-muets ont paru sans honte, et même avec quelqu'honneur, dans la société , pour partager les jouissances qu'elle offre et les charges qu'elle impose.

Ainsi Fart d'instruire les sourds-muets , qui achève l'œuvre imparfaite du Créateur, réhabilite dans toute la dignité de l'homme ces infortunés que l'opinion plaçait en quelque sorte au-dessous de la brute , et rend à la religion et à la société tant d'êtres qui semblaient pour toujours condamnés à ignorer les cousolations de l'une et les douceurs de l'autre; cet art si touchant dans son but, si brillant dans ses résultats, ne fait pas seulement le bonheur de ceux qu'elle éclaire du flambeau de l'instruction ; ses effets bienfaisans se sont étendus sur tous les sourds-muets, en arrachant à la proscription la plus injuste , cette classe intéressante

(5) par son infirmité , et le plu* ordinairement aussi par la réunion de toutes les qualités du cœur, comme si la nature eût voulu réparer ou compenser par-là un oubli trop cruel.

C'est sur le prix du bienfait que se mesure la reconnaissance. Or, Messieurs, quel bien comparable pour l'homme à ce rayon divin qui le caractérise entre tous les êtres de la création ! Vainement le sourd-muet eût reçu la plus sublime intelligence; cette flamme céleste s'éteignait faute d'alimens , et l'abrutissement où le replongeaient le malheur et le désespoir, semblait justifier l'état d'abjection où il gémissait. Vous ne manquerez donc pas de croire , Messieurs i que, du moment qu'aura paru cette invention si belle, si honorable, si utile à l'humanité, on l'aura accueillie avec transport, on se sera empressé d'en rassembler les principes, de former des établissemens pour en perpétuer le .bienfait. Détrompez-vous : reçu avec une stérile admiration , et plus souvent encore avec <:e doute obstiné qui repousse l'évidence, l'art d'instruire les sourds-muets , successivement découvert , en Espagne , par P. Ponce ; en Angleterre, par Grégory etWallis; en Allemagne, par Vanhelmont; en Hollande, par Amman, retomba toujours dans l'oubli, et serait peut-

(6) être encore aujourd'hui à inventer," s'il ne se fût rencontré un homme dont le génie aussi profond que hardi, puisait encore une nouvelle vigueur dans une charité toujours active, toujours infatigable; qui, s'élevant audessus des idées reçues , parvint à se frayer, loin des communs sentiers , une route toute nouvelle, qu'il parcourut avec gloire. Quand son cœur lui montrait le bien à faire, on ne le vit jamais reculer devant les obstacles; il détournait ses regards de la faiblesse des moyens, pour les porter tout entiers sur les heureux résultats que le succès promettait à ses efforts. Il consacra au bien de l'humanité ses talens, sa fortune et toute son existence : et ne cherchant pas hors de son cœur le prix de tant de vertus, ne se laissa effrayer ni par l'injustice des hommes, ni par l'autorité si puissante des préjugés, dont la voix s'élevait de toutes parts pour étouffer son invention naissante ; ni enfin par. la perspective des peines, des privations, des travaux qu'allait exiger de lui cette vaste entreprise , où il lui fallait tout découvrir, tout créer, sans autre guide que son génie , sans autre appui que sa confiance en Dieu, et son amour pour l'humanité. Ses succès prouvèrent au monde qu'il n'est point de miracles que ne

(7) puisse opérer la charité jointe au génie. Cet homme , digne par ses talens de tous nos hommages, digne presque d'un culte par ses vertus, dont la mémoire sera toujours en vénération aux amis de l'humanité.... déjà vous lavez reconnu; vous avez nommé M. l'abbé de l'Epée.

Pour retracer sa gloire, il n'est pas besoin d'une brillante éloquence; son plus bel éloge sera l'exposé le plus naïf de sa vie, dont tout le cours fut la continuité d'une bonne action.

Michel de l'Epée naquit à Versailles, le 25 novembre 1712. Son père, qui était architecte du Roi, enjoignait à des talens distingués une piété éclairée , s'était attaché à inspirer à ses enfans, dès l'âge le plus tendre, la modération des désirs, la crainte de Dieu, l'amour du prochain. Ces heureux principes, échauffés des exemples paternels, germant de bonne heure dans le cœur du jeune de l'Epée, y enracinèrent si profondément l'habitude de la venu, que la pensée du mal lui devint pour ainsi dire étrangère ; et lorsque dans un âge avancé il reportait ses regards sur sa longue carrière , où, comme il le disait quelquefois , il ne se souvenait d'avoir eu qu'un seul combat à soutenir, il craignait de n'avoir point assez fait pour le ciel, et regardait comme sans mérite une vertu qui lui

(8) paraissait acquise sans efforts. Sa piété fervente, toutes ses actions, dont l'Evangile était le guide constant, annoncèrent, dès sa plus tendre jeunesse, sa vocation pour le ministère des autels. Ses parens, qui avaient d'abord résisté à ses désirs, cédèrent enfin à ses instances réitérées.

Mais ses premiers pas dans cette carrière furent marqués par des contrariétés qui purent l'armer, de bonne heure, contre les persécutions qui, plus tard, devaient mettre sa vertu, à de si fréquentes épreuves. Lorsqu'il se présenta pour être admis au premier degré du sacerdoce , on lui proposa, selon l'usage alors établi dans le diocèse de Paris, de signer une formule de foi contraire à ses principes. Mais il était incapable de trahir sa pensée, et sa main refusa d'approuver ce que désavouait sa conscience. On consentit cependant à le revêtir de la dalmatique, mais en le condamnant, en quelque sorte, à ne jamais prétendre aux ordres sacrés. Malgré toute l'humilité qui le caractérisait, il pensa que ses humbles services aux pieds des autels, dans les derniers rangs du ministère , ne pourraient acquitter sa dette envers la société. C'était trop peu pour cette charité ardente qui échauffait son cœur, et qui lut en lui le flam-

(9) beau du génie, lî porta donc ses regards vers le barreau, auquel il avait été d'abord destiné. En peu de temps il eut fait les études prescrites , et il prêta le serment d'usage.

Mais pouvait-il se plaire aux tableaux de la violence, de la ruse, de la cupidité, qui provoquent journellement la rigueur des lois? Les haines , les divisions que les arrêts de Thémis compriment, mais ne calment point; les rugissemens de la chicane en fureur devaient trop profondément affliger cette âme douce et tranquille , faite pour la paix des autels. C'est là qu'aspiraient tous ses désirs; c'est là que se remportaient tous ses regrets ; enfin ses vœux furent comblés.

Un digne prélat, neveu du grand Bossuet, qui édifiait, par son exemple, le diocèse de Troye, et qui appelait auprès de lui tout ce qu'il pouvait rencontrer d'hommes d'une piété austère , jaloux de rendre à l'Eglise un sujet aussi précieux que M. de l'Epée, lui fit offrir un modeste canonicat dans son diocèse. C'est des mains de ce vertueux évêque qu'il reçut le sacerdoce, où tendaient tous ses vœux. H put se livrer alors, avec toute l'ardeur de son zèle, à la prédication de l'Evangile. La douce persuasion coulait de ses lèvres ; il savait rendre ai»

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