‹ L'art d'être grand-pèreChapitre 11 sur 65 · LA LUNE · texte numérisé non relu

LA LUNE

Jeanne songeait, sur l'herbe assise, grave et rose ; Je m'approchai : — Dis-moi si tu veux quelque chose, Jeanne ? — car j'obéis à ces charmants amours, Je les guette, et je cherche à comprendre toujours Tout ce qui peut passer par ces divines têtes. Jeanne m'a répondu : — Je voudrais voir des bêtes. Alors je lui montrai dans l'herbe une fourmi. Vois ! — Mais Jeanne ne fut contente qu'à demi. — Non, les bêtes, c'est gros, me dit-elle.

Leur rêve, C'est le grand. L'océan les attire à sa grève, Les berçant de son chant rauque, et les captivant Par l'ombre, et par la fuite effrayante du vent ; Ils aiment l'épouvante, il leur faut le prodige.

— Je n'ai pas d'éléphant sous la main, répondis-je. Veux-tu quelque autre chose ? ô Jeanne, on te le doit ! Parle. — Alors Jeanne au ciel leva son petit doigt.

— Ça, dit-elle. — C'était l'heure où le soir commence. Je vis à l'horizon surgir la lune immense.

Le brouillard est froid, la bruyère est grise ; Les troupeaux de bœufs vont aux abreuvoirs ; La lune, sortant des nuages noirs, Semble une clarté qui vient par surprise.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le voyageur marche, et la lande est brune ; Une ombre est derrière, une ombre est devant, Blancheur au couchant, lueur au levant ; Ici crépuscule, et là clair de lune.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La sorcière assise allonge sa lippe ; L'araignée accroche au toit son filet ; Le lutin reluit dans le feu follet Comme un pistil d'or dans une tulipe.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

On voit sur la mer des chasse-marées ; Le naufrage guette un mit frissonnant ; Le vent dit : demain ! l'eau dit : maintenant Les voix qu'on entend sont désespérées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le coche qui va d'Avranche à Fougère Fait claquer son fouet comme un vif éclair ; Voici le moment où flottent dans l'air Tous ces bruits confus que l'ombre exagère.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Dans les bois profonds brillent des flambées ; Un vieux cimetière est sur un sommet ; Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu'il met Dans les coeurs brisés et les nuits tombées ?

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Des flaques d'argent tremblent sur les sables ; L'orfraie est au bord des talus crayeux ; Le pâtre, à travers le vent, suit des yeux Le vol monstrueux et vague des diables.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Un panache gris sort des cheminées ; Le bûcheron passe avec son fardeau ; On entend, parmi le bruit des cours d'eau, Des frémissements de branches traînées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La faim fait rêver les grands loups moroses ; La rivière court, le nuage fuit ; Derrière la vitre où la lampe luit, Les petits enfants ont des têtes roses.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

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