‹ L'art d'être grand-pèreChapitre 26 sur 65 · LA FACE DE LA BÊTE · texte numérisé non relu

LA FACE DE LA BÊTE

La face de la bête est terrible ; on y sent

L'Ignoré, l'éternel problème éblouissant

Et ténébreux, que l'homme appelle la Nature ;

On a devant soi l'ombre informe, l'aventure

Et le joug, l'esclavage et la rébellion,

Quand on voit le visage effrayant du lion ;

Le monstre orageux, rauque, effréné, n'est pas libre,

O stupeur ! et quel est cet étrange équilibre

Composé de splendeur et d'horreur, l'univers,

Où règne un Jéhovah dont Satan est l'envers ;

Où les astres, essaim lumineux et livide,

Semblent pris dans un bagne, et fuyant dans le vide,

Et jetés au hasard comme on jette les dés,

Et toujours à la chaîne et toujours évadés ?

Quelle est cette merveille effroyable et divine

Où, dans l'éden qu'on voit, c'est l'enfer qu'on devine,

Où s'éclipse, ô terreur, espoirs évanouis, L'infini des soleils sous l'infini des nuits, Où, dans la brute, Dieu disparaît et s'efface ? Quand ils ont devant eux le monstre face à face, Les mages, les songeurs vertigineux des bois, Les prophètes blêmis à qui parlent des voix, Sentent on ne sait quoi d'énorme dans la bête ; Pour eux l'amer rictus de cette obscure tête, C'est l'abîme, inquiet d'être trop regardé, C'est l'éternel secret qui veut être gardé Et qui ne laisse pas entrer dans ses mystères La curiosité des pâles solitaires ; Et ces hommes, à qui l'ombre fait des aveux, Sentent qu'ici le sphinx s'irrite, et leurs cheveux Se dressent, et leur sang dans leurs veines se fige Devant le froncement de sourcil du prodige.

Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils, Dont le bleu paradis visite les sommeils Quand leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves, Sont là, groupés devant la cage aux bêtes fauves ; Ils regardent.

Ils ont sous les yeux l'élément, Le gouffre, le serpent tordu comme un tourment, L'affreux dragon, l'onagre inepte, la panthère, Le chacal abhorré des spectres, qu'il déterre, Le gorille, fantôme et tigre, et ces bandits, Les loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadis Les prophètes sacrés accoudés sur des bibles ; Et, pendant que ce tas de prisonniers terribles Gronde, l'un vil forçat, l'autre arrogant proscrit, Que fait le groupe rose et charmant ? Il sourit.

g6 L'ART D'ÊTRE GRAND-PÈRE

L'abîme est là qui gronde et les enfants sourient.

Ils admirent. Les voix épouvantables crient ;

Tandis que cet essaim de fronts pleins de rayons,

Presque ailé, nous émeut comme si nous voyions

L'aube s'épanouir dans une géorgique,

Tandis que ces enfants chantent, un bruit tragique

Va, chargé de colère et de rébellions,

Du cachot des vautours au bagne des lions.

Et le sourire frais des enfants continue.

Devant cette douceur suprême, humble, ingénue,

Obstinée, on s'étonne, et l'esprit stupéfait

Songe, comme aux vieux temps d'Orphée et de Japhet

Et l'on se sent glisser dans la spirale obscure

Du vertige, où tombaient Job, Thaïes, Épicure,

Où l'on cherche à tâtons quelqu'un, ténébreux puits

Où l'âme dit : Réponds ! où Dieu dit : Je ne puis !

Oh ! si la conjecture antique était fondée,

Si le rêve inquiet des mages de Chaldée, L'hypothèse qu'Hermès et Pythagore font, Si ce songe farouche était le vrai profond ; La bête parmi nous, si c'était là Tantale ! Si la réalité redoutable et fatale C'était ceci : les loups, les boas, les mammons, Masques sombres, cachant d'invisibles démons ! Oh ! ces êtres affreux dont l'ombre est le repaire, Ces crânes aplatis de tigre et de vipère, Ces vils fronts écrasés par le talon divin, L'ours, rêveur noir, le singe, effroyable sylvain, Ces rictus convulsifs, ces faces insensées, Ces stupides instincts menaçant nos pensées, Ceux-ci pleins de l'horreur nocturne des forêts, Ceux-là, fuyants aspects, flottants, confus, secrets, Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres, Ces larves, ces passants des bois, ces simulacres, Ces vivants dans la tombe animale engloutis, Ces fantômes ayant pour lois les appétits, Ciel bleu ! s'il était vrai que c'est là ce qu'on nomme Les damnés, expiant d'anciens crimes chez l'homme, Qui, sortis d'une vie antérieure, ayant Dans les yeux la terreur d'un passé foudroyant Viennent, balbutiant d'épouvante et de haine, Dire au milieu de nous les mots de la géhenne,

Et qui tâchent en vain d'exprimer leur tourment

A notre verbe avec le sourd rugissement ;

Tas de forçats qui grince et gronde, aboie et beugle ;

Muets hurlants qu'éclaire un flamboiement aveugle ;

Oh ! s'ils étaient là, nus sous le destin de fer,

Méditant vaguement sur l'éternel enfer ;

Si ces mornes vaincus de la nature immense

Se croyaient à jamais bannis de la clémence ;

S'ils voyaient les soleils s'éteindre par degrés,

Et s'ils n'étaient plus rien que des désespérés ;

Oh ! dans l'accablement sans fond, quand tout se brise,

Quand tout s'en va, refuse et fuit, quelle surprise,

Pour ces êtres méchants et tremblants à la fois,

D'entendre tout à coup venir ces jeunes voix !

Quelqu'un est là ! Qui donc ? On parle ! ô noir problème

Une blancheur paraît sur la muraille blême

Où chancelle l'obscure et morne vision.

Le léviathan voit accourir l'alcyon !

Quoi ! le déluge voit arriver la colombe !

La clarté des berceaux filtre à travers la tombe

Et pénètre d'un jour clément les condamnés !

Les spectres ne sont point haïs des nouveau-nés !

Quoi ! l'araignée immense ouvre ses sombres toiles !

Quel rayon qu'un regard d'enfant, saintes étoiles !

Mais puisqu'on peut entrer, on peut donc s'en aller !

Tout n'est donc pas fini ! L'azur vient nous parler !

Le ciel est plus céleste en ces douces prunelles !

C'est quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles

Jusqu'à la terre, triste et funeste milieu,

Passe à travers l'enfant qu'il est tout à fait Dieu !

Quoi ! le plafond difforme aurait une fenêtre !

On verrait l'impossible espérance renaître !

Quoi ! l'on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer !

Nous représentons-nous ce qui peut se passer

Dans les craintifs cerveaux des bêtes formidables ?

De la lumière au bas des gouffres insondables !

Une intervention de visages divins !

La torsion du mal dans les brûlants ravins

De l'enfer misérable est soudain apaisée

Par d'innocents regards purs comme la rosée !

Quoi ! l'on voit des yeux luire et l'on entend des pas !

Est-ce que nous savons s'ils ne se mettent pas,

Ces monstres, à songer, sitôt la nuit venue,

S'appelant, stupéfaits de cette aube inconnue

Qui se lève sur l'âpre et sévère horizon ?

Du pardon vénérable ils ont le saint frisson ;

Il leur semble sentir que les chaînes les quittent ;

Les échevèlements des crinières méditent ;

ioo L'ART D'ÊTRE GRAND-PÈRE

L'enfer, cette raine, est moins trouble et moins noir ; Et l'œil presque attendri de ces captifs croit voir Dans un pur demi-jour qu'un ciel lointain azuré Grandir l'ombre d'un temple au seuil de la masure. Quoi ! l'enfer finirait ! l'ombre entendrait raison ! O clémence ! ô lueur dans l'énorme prison ! On ne sait quelle attente émeut ces cœurs étranges.

Quelle promesse au fond du sourire des anges !

JEANNE ENDORMIE

Elle dort ; ses beaux yeux se rouvriront demain ;

Et mon doigt qu'elle tient dans l'ombre emplit sa main ;

Moi, je lis, ayant soin que rien ne la réveille,

Des journaux pieux ; tous m'insultent ; l'un conseille

De mettre à Charenton quiconque lit mes vers ;

L'autre voue au bûcher mes ouvrages pervers ;

L'autre, dont une larme humecte les paupières,

Invite les passants à me jeter des pierres ;

Mes écrits sont un tas lugubre et vénéneux

Où tous les noirs dragons du mal tordent leurs nœuds ;

L'autre croit à l'enfer et m'en déclare apôtre ;

L'un m'appelle Antéchrist, l'autre Satan, et l'autre

Craindrait de me trouver le soir au coin d'un bois ;

L'un me tend la ciguë et l'autre me dit : Bois !

J'ai démoli le Louvre et tué les otages ;

Je fais rêver au peuple on ne sait quels partages ;

Paris en flamme envoie à mon front sa rougeur ;

Je suis incendiaire, assassin, égorgeur,

Avare, et j'eusse été moins sombre et moins sinistre

Si l'empereur m'avait voulu faire ministre ;

Je suis l'empoisonneur public, le meurtrier ;

Ainsi viennent en foule autour de moi crier

Toutes ces voix jetant l'affront, sans fin, sans trêve ;

Cependant l'enfant dort, et, comme si son rêve

Me disait : Sois tranquille, ô père, et sois clément ! —

Je sens sa main presser la mienne doucement.

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