‹ L'art d'être grand-pèreChapitre 39 sur 65 · TOUT PARDONNER · texte numérisé non relu

TOUT PARDONNER

J'aurais un arrosoir assez vaste pour faire

Naître des millions de fleurs dans toute sphère,

Partout, et pour éteindre au loin le triste enfer ;

Lorsque je donnerais un ordre, il serait clair ;

Je cacherais le cerf aux chiens flairant sa piste ;

Qu'un tyran pût jamais se nommer mon copiste,

Je ne le voudrais pas ; je dirais : Joie à tous !

Mes miracles seraient ceci : — Les hommes doux. —

Jamais de guerre. — Aucun fléau. — Pas de déluge.

— Un croyant dans le prêtre, un juste dans le juge. —

Je serais bien coiffé de brouillard, étant Dieu,

C'est convenable ; mais je me fâcherais peu,

Et je ne mettrais point de travers mon nuage

Pour un petit enfant qui ne serait pas sage ;

Quand j'offrirais le ciel à vous, fils de Japhet,

On verrait que je sais comment le ciel est fait ;

Je n'annoncerais point que les nocturnes toiles

Laisseraient pêle-mêle un jour choir les étoiles,

Parce que j'aurais peur, si je vous disais ça,

De voir Newton pousser le coude à Spinosa ;

Je ferais à Veuillot le tour épouvantable

D'inviter Jésus-Christ et Voltaire à ma table,

Et de faire verser mon meilleur vin, hélas,

Par l'ami de Lazare à l'ami de Calas ;

J'aurais dans mon éden, jardin à large porte,

Un doux water-closet mystérieux, de sorte

Qu'on puisse au paradis mettre le Syllabus ;

Je dirais aux rois : Rois, vous êtes des abus,

Disparaissez. J'irais, clignant de la paupière,

Rendre aux pauvres leurs sous sans le dire à saint Pierre,

Et, sournois, je ferais des trous à son panier

Sous l'énorme tas d'or qu'il nomme son denier ;

Je dirais à l'abbé Dupanloup : Moins de zèle !

Vous voulez à la Vierge ajouter la Pue elle,

C'est cumuler, monsieur l'évêque ; apaisez-vous.

Un Jéhovah trouvant que le peuple à genoux

Ne vaut pas l'homme droit et debout, tête haute,

Ce serait moi. J'aurais un pardon pour la faute,

Mais je dirais : Tâchez de rester innocents.

Et je demanderais aux prêtres, non l'encens,

Mais la vertu. J'aurais de la raison. En somme,

Si j'étais le bon Dieu, je serais un bon homme.

Vierge sainte, conçue sans péché !

{Prière chrétienne.

L'enfant partout. Ceci se passe aux Tuileries. Plusieurs Georges, plusieurs Jeannes, plusieurs Maries ; Un qui tette, un qui dort ; dans l'arbre un rossignol ; Un grand déjà rêveur qui voudrait voir Guignol ; Une fille essayant ses dents dans une pomme ; Toute la matinée adorable de l'homme ; L'aube et polichinelle ; on court, on jase, on rit ; On parle à sa poupée, elle a beaucoup d'esprit ; On mange des gâteaux et l'on saute à la corde- On me demande un sou pour un pauvre ; j'accorde Un franc ; merci, grand-père ! et l'on retourne au jeu, Et l'on grimpe, et l'on danse, et l'on chante. O ciel bleu ! C'est toi le cheval. Bien. Tu traînes la charrette,

Moi je suis le cocher. A gauche ; à droite ; arrête. Jouons aux quatre coins. Non ; à colin-maillard. Leur clarté sur son banc réchauffe le vieillard. Les bouches des petits sont de murmures pleines, Ils sont vermeils, ils ont plus de fraîches haleines Que n'en ont les rosiers de mai dans les ravins, Et l'aurore frissonne en leurs cheveux divins. Tout cela c'est charmant. — Tout cela c'est horrible ! C'est le péché !

Lisez nos missels, notre bible, L'abbé Pluche, saint Paul, par Trublet annoté, Veuillot, tout ce qui fait sur terre autorité. Une conception seule est immaculée ; Tous les berceaux sont noirs, hors la crèche étoilée ; Ce grand Ht de l'abîme, hyménée, est taché. Où l'homme dit Amour ! le ciel répond Péché ! Tout est souillure, et qui le nie est un athée. Toute femme est la honte, une seule exceptée.

Ainsi ce tas d'enfants est un tas de forfaits ! Oiseau qui fais ton nid, c'est le mal que tu fais. Ainsi l'ombre sourit d'une façon maligne

Sur la douce couvée. Ainsi le bon Dieu cligne Des yeux avec le diable et dit : Prends-moi cela ! Et c'est mon crime, ô ciel, l'innocent que voilà ! Ainsi ce tourbillon de lumière et de joie, L'enfance, ainsi l'essaim d'âmes que nous envoie L'amour mystérieux qu'avril épanouit, Ces constellations d'anges dans notre nuit, Ainsi la bouche rose, ainsi la tête blonde, Ainsi cette prunelle aussi claire que l'onde, Ainsi ces petits pieds courant dans le gazon, Cette cohue aimable emplissant l'horizon Et dont le grand soleil qui rit semble être l'hôte, C'est le fourmillement monstrueux de la faute ! Péché ! péché ! Le mal est dans les nouveau-nés ! Oh ! quel sinistre affront ! Prêtres infortunés !

Au milieu de la vaste aurore ils sont funèbres, Derrière eux vient la chute informe des ténèbres. Dans les plis de leur dogme ils ont la sombre nuit. Le couple a tort, le fruit est vil, le germe nuit. De l'enfant qui la souille une mère est suivie. Ils sont les justiciers de ce crime, la vie. Malheur ! pas un hymen, non, pas même le leur, Pas même leur autel n'est pur. Malheur ! malheur !

O femmes, sur vos fronts ils mettent d'affreux doutes.

Le couronnement d'une est l'outrage de toutes.

Démence ! ce sont eux les désobéissants,

On ne sait quel crachat se mêle à leur encens.

O la profonde insulte ! ils jettent Tanathème

Sur l'œil qui dit : je vois ! sur le cœur qui dit : j'aime !

Sur l'âme en fête et l'arbre en fleur et l'aube en feu,

Et sur l'immense joie éternelle de Dieu

Criant : Je suis le père ! et sans borne et sans voile

Semant l'enfant sur terre et dans le ciel l'étoile !

Charle a fait des dessins sur son livre de classe. Le thème est fatigant au point, qu'étant très lasse, La plume de l'enfant n'a pu se reposer Qu'en faisant ce travail énorme : improviser. Dans un livre, partout, en haut, en bas, des fresques, Comme on en voit aux murs des alhambras moresques, Des taches d'encre, ayant des aspects d'animaux, Qui dévorent la phrase et qui rongent les mots, Et, le texte mangé, viennent mordre les marges. Le nez du maître flotte au milieu de ces charges. Troublant le clair-obscur du vieux latin toscan, Dans la grande satire où Rome est au carcan, Sur César, sur Brutus, sur les hautes mémoires, Charle a tranquillement dispersé ses grimoires. Ce chevreau, le caprice, a grimpé sur les vers. Le livre, c'est l'endroit ; l'écolier, c'est l'envers.

Sa gaîté s'est mêlée, espiègle, aux stigmates

Du vengeur qui voulait s'enfuir chez les Sarmates.

Les barbouillages sont étranges, profonds, drus.

Les monstres ! Les voilà perchés, l'un sur Codrus,

L'autre sur Néron. L'autre égratigne un dactyle.

Un pâté fait son nid dans les branches du style.

Un âne, qui ressemble à monsieur Nisard, brait,

Et s'achève en hibou dans l'obscure forêt ;

L'encrier sur lui coule, et, la tête inondée

De cette pluie, il tient dans sa patte un spondée.

Partout la main du rêve a tracé le dessin ;

Et c'est ainsi qu'au gré de l'écolier, l'essaim

Des griffonnages, horde hostile aux belles-lettres,

S'est envolé parmi les sombres hexamètres.

Jeu ! songe ! on ne sait quoi d'enfantin, s'enlaçant

Au poëme, lui donne un ineffable accent,

Commente le chef-d'œuvre, et l'on sent l'harmonie

D'une naïveté complétant un génie.

C'est un géant ayant sur l'épaule un marmot.

Charle invente une fleur qu'il fait sortir d'un mot,

Ou lâche un farfadet ailé dans la broussaille

Du rhythme effarouché qui s'écarte et tressaille.

Un rond couvre une page. Est-ce un dôme? est-ce un œuf?

Une belette en sort qui peut-être est un bœuf.

Le gribouillage règne, et sur chaque vers pose

Les végétations de la métamorphose.

Charle a sur ce latin fait pousser un hallier. Grâce à lui, ce vieux texte est un lieu singulier Où le hasard, l'ennui, le lazzi, la rature Dressent au second plan leur vague architecture. Son encre a fait la nuit sur le livre étoile. Et pourtant, par instants, ce noir réseau brouillé, A travers ses rameaux, ses porches, ses pilastres, Laisse passer l'idée et laisse voir les astres.

C'est de cette façon que Charle a travaillé

Au dur chef-d'œuvre antique, et qu'au bronze rouillé

Il a plaqué le lierre, et dérangé la masse

Du masque énorme avec une folle grimace.

Il s'est bien amusé. Quel bonheur d'écolier !

Traiter un fier génie en monstre familier !

Être avec ce lion comme avec un caniche !

Aux pédants, groupe triste et laid, faire une niche !

Rendre agréable aux yeux, réjouissant, malin,

Un livre estampillé par monsieur Delalain !

Gai, bondir à pieds joints par-dessus un poëme !

Charle est très satisfait de son œuvre, et lui-même

— L'oiseau voit le miroir et ne voit pas la glu —

Il s'admire.

Un guetteur survient, homme absolu.

Dans son œil terne luit le pensum insalubre, Sa lèvre aux coins baissés porte en son pli lugubre Le rudiment, la loi, le refus des congés, Et l'auguste fureur des textes outragés. L'enfance veut des fleurs ; on lui donne la roche. Hélas ! c'est le censeur du collège. Il approche, Jette au livre un regard funeste, et dit, hautain : — Fort bien. Vous copierez mille vers ce matin Pour manque de respect à vos livres d'étude. — Et ce geôlier s'en va, laissant là ce Latude. Or c'est précisément la récréation.

Être à neuf ans Tantale, Encelade, Ixion ! Voir autrui jouer ! Être un banni, qu'on excepte ! Tourner du châtiment la manivelle inepte ! Soupirer sous l'ennui, devant les deux ouverts, Et sous cette montagne affreuse, mille vers ! Charles sanglote, et dit : — Ne pas jouer aux barres ! Copier du latin ! Je suis chez les barbares. — C'est midi ; le moment où sur l'herbe on s'assied, L'heure sainte où l'on doit sauter à cloche-pied ; L'air est chaud, les taillis sont verts, et la fauvette S'y débarbouille, ayant la source pour cuvette ; La cigale est là-bas qui chante dans le blé. L'enfant a droit aux champs. Charles songe accablé

Devant le livre, hélas, tout noirci par ses crimes. Il croit confusément ouïr gronder les rimes D'un Boileau, qui s'entr'ouvre et bâille à ses côtés ; Tous ces bouquins lui font l'effet d'être irrités. Aucun remords pourtant. Il a la tête haute. Ne sentant pas de honte, il ne voit pas de faute.

— Suis-je donc en prison ? Suis-je donc le vassal De Noël, lâchement aggravé par Chapsal ?

Qu'est-ce donc que j'ai fait ? — Triste, il voit passer l'heure

De la joie. Il est seul. Tout l'abandonne. Il pleure.

Il regarde, éperdu, sa feuille de papier.

Mille vers ! Copier ! Copier ! Copier !

Copier ! O pédant, c'est là ce que tu tires

Du bois où l'on entend la flûte des satyres,

Tyran dont le sourcil, sitôt qu'on te répond,

Se fronce comme l'onde aux arches d'un vieux pont !

L'enfance a dès longtemps inventé dans sa rage

La charrue à trois socs pour ce dur labourage.

— Allons ! dit-il, trichons les pions déloyaux ! — Et, farouche, il saisit sa plume à trois tuyaux.

Soudain du livre immense une ombre, une âme, un homme Sort, et dit : — Ne crains rien, mon enfant. Je me nomme Juvénal. Je suis bon. Je ne fais peur qu'aux grands. —

Charles lève ses yeux pleins de pleurs transparents, Et dit : — Je n'ai pas peur. — L'homme, pareil aux marbres, Reprend, tandis qu'au loin on entend sous les arbres Jouer les écoliers, gais et de bonne foi :

— Enfant, je fus jadis exilé comme toi, Pour avoir comme toi barbouillé des figures. Comme toi les pédants, j'ai fâché les augures. Élève de Jauffret que jalouse Massin, Voyons ton livre. — Il dit, et regarde un dessin Qui n'a pas trop de queue et pas beaucoup de tête.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? — Monsieur, c'est une bête. ■ — Ah ! tu mets dans mes vers des bêtes ! Après tout, Pourquoi pas ? puisque Dieu, qui dans l'ombre est debout, En met dans les grands bois et dans les mers sacrées.

Il tourne une autre page, et se penche : — Tu crées. Qu'est ceci ? Ça m'a l'air fort beau, quoique tortu.

— Monsieur, c'est un bonhomme. — Un bonhomme, dis-tu. Eh bien, il en manquait justement un. Mon livre

Est rempli de méchants. Voir un bonhomme vivre Parmi tous ces gens-là me plaît. Césars boums, Rangez- vous ! ce bonhomme est dieu. Merci, mon fils. — Et, d'un doigt souverain, le voilà qui feuillette Nisard, l'âne, le nez du maître, la belette Qui peut-être est un bœuf, les dragons, les griffons, Les pâtés d'encre ailés, mêlés aux vers profonds,

Toute cette gaîté sur son courroux éparse, Et Juvénal s'écrie ébloui : — C'est très farce !

Ainsi, la grande sœur et la petite sœur, Ces deux âmes, sont là, jasant ; et le censeur, Obscur comme minuit et froid comme décembre, Serait bien étonné, s'il entrait dans la chambre, De voir sous le plafond du collège étouffant, Le vieux poète rire avec le doux enfant.

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