‹ L'art d'être grand-pèreChapitre 46 sur 65 · ORA, AMA · texte numérisé non relu

ORA, AMA

Monsieur le curé passe et ferme son bréviaire ; Il est trop tard pour lire, et ce reste de jour Conseille la prière à qui n'a plus l'amour. Aimer, prier, c'est l'aube et c'est le soir de l'âme.

Et c'est la même chose au fond ; aimer la femme, C'est prier Dieu ; pour elle on s'agenouille aussi. Un jour tu seras homme et tu liras ceci. En attendant, tes yeux sont grands, et je te parle,

Mon Georges, comme si je parlais à mon Charle. Quand l'aile rose meurt, l'aile bleue a son tour. La prière a la même audace que l'amour, Et l'amour a le même effroi que la prière.

Il fait presque grand jour encor dans la clairière. L'angelus sonne au fond de l'horizon bruni. O ciel sublime ! sombre édifice infini ! Muraille inexprimable, obscure et rayonnante !

Oh ! comment pénétrer dans la maison tonnante ? Le jeune homme est pensif, le vieillard est troublé,

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Et devant l'inconnu, vaguement étoile,

Le soir tremblant ressemble à l'aube frissonnante.

La prière est la porte et l'amour est la clé.

Après ce rude hiver, un seul oiseau restait Dans la cage où jadis tout un monde chantait. Le vide s'était fait dans la grande volière. Une douce mésange, autrefois familière, Était là seule avec ses souvenirs d'oiseau. N'être jamais sans grain, sans biscuit et sans eau, Voir entrer quelquefois dans sa cage une mouche, C'était tout son bonheur. Elle en était farouche. Rien, pas même un serin, et pas même un pierrot. La cage, c'est beaucoup ; mais le désert, c'est trop. Triste oiseau ! dormir seul, et, quand l'aube s'allume, Être seul à fouiller de son bec sous sa plume ! Le pauvre petit être était redevenu

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Sauvage, à faire ainsi tourner ce perchoir nu. Il semblait par moments s'être donné la tâche De grimper d'un bâton à l'autre sans relâche ; Son vol paraissait fou ; puis soudain le reclus Se taisait, et, caché, morne, ne bougeait plus. A voir son gonflement lugubre, sa prunelle, Et sa tête ployée en plein jour sous son aile, On devinait son deuil, son veuvage, et l'ennui Du joyeux chant de tous dans l'ombre évanoui. Ce matin j 'ai poussé la porte de la cage. J'y suis entré.

Deux mâts, une grotte, un bocage, Meublent cette prison où frissonne un jet d'eau ; Et l'hiver on la couvre avec un grand rideau.

Le pauvre oiseau, voyant entrer ce géant sombre,

A pris la fuite en haut, puis en bas, cherchant l'ombre,

Dans une anxiété d'inexprimable horreur ;

L'effroi du faible est plein d'impuissante îareur ;

Il voletait devant ma main épouvantable.

Je suis, pour le saisir, monté sur une table.

Alors, terrifié, vaincu, jetant des cris,

Il est allé tomber dans un coin ; je l'ai pris. Contre le monstre immense, hélas, que peut l'atome ? A quoi bon résister quand l'énorme fantôme Vous tient, captif hagard, fragile et désarmé ? Il était dans mes doigts inerte, l'œil fermé, Le bec ouvert, laissant pendre son cou débile, L'aile morte, muet, sans regard, immobile, Et je sentais bondir son petit cœur tremblant.

Avril est de l'aurore un frère ressemblant ;

Il est éblouissant ainsi qu'elle est vermeille.

Il a l'air de quelqu'un qui rit et qui s'éveille.

Or, nous sommes au mois d'avril, et mon gazon,

Mon jardin, les jardins d'à côté, l'horizon,

Tout, du ciel à la terre, est plein de cette joie

Qui dans la fleur embaume et dans l'astre flamboie ;

Les ajoncs sont en fête, et dorent les ravins

Où les abeilles font des murmures divins ;

Penché sur les cressons, le myosotis goûte

A la source, tombant dans les fleurs goutte à goutte ;

Le brin d'herbe est heureux ; l'acre hiver se dissout ;

La nature paraît contente d'avoir tout,

Parfums, chansons, rayons, et d'être hospitalière.

L'espace aime.

Je suis sorti de la volière, Tenant toujours l'oiseau ; je me suis approché Du vieux balcon de bois par le lierre caché ; O renouveau ! soleil ! tout palpite, tout vibre, Tout rayonne ; et j'ai dit, ouvrant la main : Sois libre !

L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants, Et dans l'immensité splendide du printemps ; Et j 'ai vu s'en aller au loin la petite âme Dans cette clarté rose où se mêle une flamme, Dans l'air profond, parmi les arbres infinis, Volant au vague appel des amours et des nids, Planant éperdument vers d'autres ailes blanches, Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches, Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis, Avec l'effarement d'entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence, Regardant cette fuite et cette délivrance, Et ce pauvre être, ainsi disparu dans le port, Pensif, je me suis dit : Je viens d'être la mort.

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