LES ENFANTS GÂTÉS
L'amour aux seins d'albâtre et la joie aux enfants. Je nous trouve ennuyeux, assommants, étouffants. Je ris quand nous enflons notre colère d'homme Pour empêcher l'enfant de cueillir une pomme, Et quand nous permettons un faux serment aux rois. Défends moins tes pommiers et défends mieux tes droits, Paysan. Quand l'opprobre est une mer qui monte, Quand je vois le bourgeois voter oui pour sa honte ; Quand Scapin est évêque et Basile banquier ; Quand, ainsi qu'on remue un pion sur l'échiquier, Un aventurier pose un forfait sur la France, Et le joue, impassible et sombre, avec la chance D'être forçat s'il perd et s'il gagne empereur ; Quand on le laisse faire, et qu'on voit sans fureur Régner la trahison abrutie en orgie, Alors dans les berceaux moi je me réfugie, Je m'enfuis dans la douce aurore, et j'aime mieux Cet essaim d'innocents, petits démons joyeux Faisant tout ce qui peut leur passer par la tête, Que la foule acceptant le crime en pleine fête Et tout ce bas-empire infâme dans Paris ; Et les enfants gâtés que les pères pourris.
Tout en mangeant d'un air effaré vos oranges,
Vous semblez aujourd'hui, mes tremblants petits anges,
Me redouter un peu ; Pourquoi ? c'est ma bonté qu'il faut toujours attendre, Jeanne, et c'est le devoir de l'aïeul d'être tendre
Et du ciel d'être bleu.
N'ayez pas peur. C'est vrai, j'ai l'air fâché, je gronde, Non contre vous. Hélas, enfants, dans ce vil monde,
Le prêtre hait et ment ; Et, voyez-vous, j'entends jusqu'en nos verts asiles Un sombre brouhaha de choses imbéciles
Qui passe en ce moment.
Les prêtres font de l'ombre. Ah ! je veux m'y soustraire. La plaine resplendit ; viens, Jeanne, avec ton frère,
Viens, George, avec ta sceur ; Un rayon sort du lac, l'aube est dans la chaumière ; Ce qui monte de tout vers Dieu, c'est la lumière ;
Et d'eux, c'est la noirceur.
J'aime une petitesse et je déteste l'autre ; Je hais leur bégaiement et j'adore le vôtre ;
Enfants, quand vous parlez, Je me penche, écoutant ce que dit l'âme pure, Et je crois entrevoir une vague ouverture
Des grands cieux étoiles. •
Car vous étiez hier, ô doux parleurs étranges, Les interlocuteurs des astres et des anges ;
En vous rien n'est mauvais ; Vous m'apportez, à moi sur qui gronde la nue, On ne sait quel rayon de l'aurore inconnue ;
Vous en venez, j'y vais.
Ce que vous dites sort du firmament austère ; Quelque chose de plus que l'homme et que la terre
2i6 L'ART D'ÊTRE GRAND-PÈRE
Est dans vos jeunes yeux ; Et votre voix où rien n'insulte, où rien ne blâme, Où rien ne mord, s'ajoute au vaste épithalame
Des bois mystérieux.
Ce doux balbutiement me plaît, je le préfère ; Car j'y sens l'idéal ; j'ai l'air de ne rien faire
Dans les fauves forêts, Et pourtant Dieu sait bien que tout le jour j'écoute L'eau tomber d'un plafond de rochers goutte à goutte
Au fond des antres frais.
Ce qu'on appelle mort et ce qu'on nomme vie Parle la même langue à l'âme inassouvie ;
En bas nous étouffons ; Mais rêver, c'est planer dans les apothéoses, C'est comprendre ; et les nids disent les mêmes choses
Que les tombeaux profonds.
Les prêtres vont criant : Anathème ! anathème ! Mais la nature dit de toutes parts : Je t'aime !
Venez, enfants ; le jour Est partout, et partout on voit la joie éclore ; Et l'infini n'a pas plus d'azur et d'aurore
Que l'âme n'a d'amour.
J'ai fait la grosse voix contre ces noirs pygmées ; Mais ne me craignez pas ; les fleurs sont embaumées,
Les bois sont triomphants ; Le printemps est la fête immense, et nous en sommes ; Venez, j'ai quelquefois fait peur aux petits hommes,
Non aux petits enfants.
Iïï