‹ L'art d'être grand-pèreChapitre 6 sur 65 · PARFOIS, JE ME SENS PRIS · texte numérisé non relu

PARFOIS, JE ME SENS PRIS

Parfois, je me sens pris d'horreur pour cette terre ; Mon vers semble la bouche ouverte d'un cratère ;

J'ai le farouche émoi Que donne l'ouragan monstrueux au grand arbre ; Mon cœur prend feu ; je sens tout ce que j'ai de marbre

Devenir lave en moi ;

Quoi ! rien de vrai ! le scribe a pour appui le reître ; Toutes les robes, juge et vierge, femme et prêtre,

Mentent ou mentiront ; Le dogme boit du sang, l'autel bénit le crime ; Toutes les vérités, groupe triste et sublime,

Ont la rougeur au front ;

La sinistre lueur des rois est sur nos têtes ; Le temple est plein d'enfer ; la clarté de nos fêtes Obscurcit le ciel bleu ;

L'âme a le penchement d'un navire qui sombre ; Et les religions, à tâtons, ont dans l'ombre Pris le démon pour Dieu !

Oh ! qui me donnera des paroles terribles ? Oh ! je déchirerai ces chartes et ces bibles,

Ces codes, ces korans !

Je pousserai le cri profond des catastrophes ; Et je vous saisirai, sophistes, dans mes strophes,

Dans mes ongles, tyrans.

Ainsi, frémissant, pâle, indigné, je bouillonne ; On ne sait quel essaim d'aigles noirs tourbillonne

Dans mon ciel embrasé ; Deuil ! guerre ! une euménide en mon âme est éclose ! Quoi ! le mal est partout ! Je regarde une rose

Et je suis apaisé.

Tout est pris d'un frisson subit.

L'hiver s'enfuit et se dérobe.

L'année ôte son vieil habit ; La terre met sa belle robe.

Tout est nouveau, tout est debout ; L'adolescence est dans les plaines ; La beauté du diable, partout, Rayonne et se mire aux fontaines.

L'arbre est coquet ; parmi les rieurs C'est à qui sera la plus belle ;

Toutes étalent leurs couleurs, Et les plus laides ont du zèle.

Le bouquet jaillit du rocher ; L'air baise les feuilles légères ; Juin rit de voir s'endimancher Le petit peuple des fougères.

C'est une fête en vérité, Fête où vient le chardon, ce rustre ; Dans le grand palais de l'été Les astres allument le lustre.

On fait les foins. Bientôt les blés.

Le faucheur dort sous la cépée ; Et tous les souffles sont mêlés D'une senteur d'herbe coupée.

Qui chante là ? Le rossignol.

Les chrysalides sont parties.

Le ver de terre a pris son vol Et jeté le froc aux orties ;

L'aragne sur l'eau fait des ronds ; O ciel bleu ! l'ombre est sous la treille, Le jour tremble, et les moucherons Viennent vous parler à l'oreille ;

On voit rôder l'abeille à jeun, La guêpe court, le frelon guette ; A tous ces buveurs de parfum Le printemps ouvre sa guinguette.

Le bourdon, aux excès enclin, Entre en chiffonnant sa chemise ; Un œillet est un verre plein, Un lys est une nappe mise.

La mouche boit le vermillon Et l'or dans les fleurs demi-closes, Et l'ivrogne est le papillon, Et les cabarets sont les roses.

De joie et d'extase on s'emplit ;

L'ivresse, c'est la délivrance ;

Sur aucune fleur on ne lit :

Société de tempérance.

Le faste providentiel

Partout brille, éclate et s'épanche,

Et l'unique livre, le ciel,

Est par l'aube doré sur tranche.

Enfants, dans vos yeux éclatants Je crois voir l'empyrée éclore ; Vous riez comme le printemps Et vous pleurez comme l'aurore.

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