‹ L'art d'être hereuxChapitre 1 sur 1 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C a

BOULEVARD SAlNT-GEIlUAIN, N° 77

Droits de propriété et de traduction réservés.

Messieurs,

Je vous avouerai franchement que, depuis Sîe matin, j'ai cherché à me rendre compte de l'impression qu'a dû vous faire l'annonce de ma conférence.

Je me représentais la plupart d'entre vous lisant le titre de cette causerie, l'Art d'être \ heureux, et je m'imaginais les diverses ré- : flexions naissant alors à votre esprit.

[ J'entendais l'un dire : On va nous en-.

seigner le moyen d'être heureux I Voilà une bien belle invention ; ce sera la plus pré-

cieuse découverte de notre temps.

Dl

Un autre prétendait que s'il y a un art d'être heureux, il faut trop de temps et trop d'instruction pour le posséder.

Celui-ci s'écriait : Être heureux ! Est-ce que.le bonheur est pénible ,

A quoi celui-là répondait avec amertume :

Peut-être le honheur existe-t-il : mais ce n'est pas pour nous qu'il est fait, nous ne l'atteindrons jamais.

Voilà, n'est-il pas vrai, Messieurs, les divers sentiments qui se sont produits dans vos esprits, je le sens, je le devine; et c'est pourquoi, je veux, dès le début de cette confiérence, répondre à toutes vos objections, exposer nettement mon projet afin de prévenir tout malentendu , toute illusion , tout injuste découragement.

Je n'ai pas, à proprement parler, la prétention de vous apporter lesecret d'être heureux.

Le bonheur est l'objet de nos désirs les plus légitimes , il est notre continuelle préoccupation : depuis la naissance, jusqu'à la mort, nous le cherchons , nous nous épuisons à le découvrir, et même à la dernière heure, nous jetons vers lui un dernier regard d'espoir, croyant en jouir enfin dans cette autre vie promise par toutes les religions, dans l'immortalité.

Pourtant, si ce bonheur est ainsi notre rêve incessant; je crains bien qu'il ne soit qu'un rêve. Il y a dans notre âme, un besoin de félicité toujours renaissant, toujours inassouvi.

D'ailleurs la vie est, hélas I semée de trop d'écueils, pour qu'aucune sagesse, aucune habileté humaine, puisse s'affranchir de l'impôt du malheur. N'y a-t-il pas ces maladies terribles qui vous enlèvent inopinément

vos affections les plus chères, et vous laissent seuls ici-bas, le cœur brisé, l'âme atterrée?

Mais si nous sommes obligés de souffrir, d'endurer bien des maux, on peut affirmer qu'il en est beaucoup que nous pourrions nous épargner.

Il y a une certaine dose de satisfactions, de jouissances matérielles et morales, que l'homme peut se procurer, et qui par leur succession plus ou moins interrompue par des événements fâcheux , composent une existence qu'on est convenu d'appeler heureuse.

Cette existence soi-disant heureuse, à peu près heureuse, est-elle réservée à quelques privilégiés de la fortune, ou bien est-elle possible pour tous, pour vous, par exemple , qui, au premier abord, ne semblez pas dis-

poser des éléments nécessaires au bonheur ?

Voilà la question que je me propose d'étudier avec vous : voilà ce que signifient pour moi ces mots, l'Art d'être heureux, termes consacrés par la philosophie, et qu'on ferait peut-être mieux de changer en ceux-ci :

l'art d'être moins malheureux.

Ma tâche est, vous le voyez, plus modeste qu'elle ne le parait être à première vue. J'ai la conscience qu'elle n'en sera pas moins utile. J'avoue, en tout cas, que j'ai éprouvé un grand charme à entreprendre l'étude de cet art si difficile, exposé par tous ceux qui depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, depuis Socrate jusqu'à Droz , ont, comme Platon, Gicéron, Sénèque, saint Àugustin, Montaigne, Pascal, Fénelon, Mas-

sillon, Young, Franklin, et tant d'autres

moralistes, consacré leur cœur et leur intel-

ligence à servir et à éclairer l'humanité.

Quand il faut soulever un lourd fardeau, qui exige de puissants efforts, vous vous réunissez dans un commun accord, et vous vous excitez de la voix.

La vie aussi est un lourd fardeau pour beaucoup , pour tous peut - être. On ne triomphe de ses difficultés que par une entente cordiale, par du courage , par un échange amical de conseils, d'exhortations et d'idées. Je vous fais entendre ma voix pour vous exciter. Elle est sincère : c'est celle d'un ami dévoué qui se rappelle la parole du poëte latin :

« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »

U y a, Messieurs, une divinité fantastique

L'ART D'ÊTRE HEUREUX il

qu'on invoque trop souvent dans le monde, et à laquelle on attribtie beaucoup trop d'in-

fluence sur les actions des hommes. Cette di-

vinité, c'est la Chance. Pour moi, je ne crois pas plus à la Chance qu'au Hasard, et je ne m'incline pas devant la puissance de ces prétendus dieux. J'admets que certains événements fortuits, tout à fait indépendants de notre volonté, influent heureusement ou malheureusement sur notre sort : mais, si je reconnais l'existence de ces faits isolés et particuliers, je repousse la croyance d'après laquelle la chance deviendrait la cause et T explication de tous les actes de la vie d'une personne . Un tel -réussit ; il a de la chance : tel autre échoue, il n'a pas de chance t Expression qui a le tort de représenter une idée fatale, puisqu'elle a pour résultat de nier la responsabilité individuelle et de paralyser

l'activité propre à chacun de nous. Gomment voulez-vous, en effet, que l'homme s'agite, qu'il entreprenne une tâche difficile, s'il lui faut nécessairement le concours de cette force supérieure, la chance, sans laquelle il agirait en vain ? Mais alors la véritable sagesse serait celle du musulman, qui, en face de l'incendie dévorant sa maison , demeure tranquillement accroupi et dit avec calme :

« Dieu est grand, Mahomet est son prophète : que sa volonté soit faite. »

Dans le succès des individus, dans les différences qui existent dans leur position respective, il y a des raisons très-péremptoires, très-palpables, et si vous cherchez ces raisons, vous les trouverez non hors de l'homme, mais en sondant l'homme luimême : vous les trouverez dans son intelligence, dans son caractère, dans son tempérar

ment. Pourquoi cet ouvrier gagne-t-il un salaire supérieur à celui de tel autre ? Parce qu'il est plus attentif, plus exact , plus habile, parce qu'il a choisi une meilleure profession. Pourquoi celui-ci est-il dans l'aisance, tandis que celui-là est dans la gêne ? Parce que le premier est plus économe, plus sobre. ,

Les circonstances influent sur la vie, je le reconnais, encore une fois, mais au moins faut-ij. qu'on sache profiter de ces circonstances et s'en rendre maître pour ainsi dire. Que de fois, la nonchalance, la paresse, Tinexactitude, la faiblesse ont fait manquer de bonnes occasions à des individus qui se sont écrié : Je n'ai pas de chance t

On vous signale un bon emploi quelque part : vous laissez passer quelques jours ou seulement quelques Heures avant de vous

rendre à l'endroit indiqué : quand vous arrivez, la place est prise par un autre. Pas de chance, dites- vous aussitôt 1

Vous avez entrepris un travail qui de-»

mande une grande attention : vous y apportez de la négligence ; vous le manquez • Pas de chance, vous écriez-vous 1

Votre santé exige des précautions : vous êtes en sueur, vous buvez de l'eau glacée, vous tombez malade. Pas de chance!

Vous construisez, sans précaution, un échafaudage sur lequel vous devez travailler. Il s'effondre, vous vous blessez. Pas de chance!

Vous descendez d'un train ou d'un omni»

bus avant que la locomotive ou les chevaux soient arrêtés. Un cahot vous renverse et vous vous contusionnez fortement. Toujours pas de chance !

A cela je répondrai sévèrement , peut-

L'ART D'ÊTRE HEUREUX i5

être, mais justement, je crois : Eh! mon ami , il fallait aller là où l'emploi était vacant, vous l'auriez eu. Il fallait apporter tous vos soins à votre travail, il eût été bon et fructueux. Il fallait ne pas boire ayant uop chaud. Il fallait éprouver les planches et les cordes de votre échafaudage.

Il fallait modérer votre élan au sortir de la voiture. Tout cela vient da votre faute, et non de celle de la fortune.

Ahlje reconnais qu'il est pénible, qu'il est dur de s'observer toujours ainsi, et de ne pouvoir commettre les plus petites infractions aux règles de la sagesse, sans être puni sévèrement par des peines et des difficultés sans nombre.

Mais c'est la loi de l'humanité, à laquelle personnen'échappe, dans quelque rang qu'il se trouve.

Si. c'est une loi austère, c'est une loi consolante, puisqu'elle met en notre puissance la victoire ou la défaite dans les luttes de la vie. Sans doute, supprimer lé dieu Hasard et la déesse Chance, <? est supprimer bien des prétextes, bien des excuses pour nos fautes ; mais il ne faut pas, à notre âge, imiter la nourrice qui, lorsque son nourrisson se cogne contre une pierre, bat la pierre fort innocente, au lieu de corriger l'enfant de son inattention et de sa maladresse.

Habituons-nous plutôt à ces principes de responsabilité personnelle, base de la sagesse et du bonheur, principes proclamés par le bon sens populaire qui dit : Chacun trouve comme il fait.

Avant de chercher les moyens d'être heureux, je devais prouver cette vérité, que nous pouvions être, dans une certaine mesure, les

propres artisans de notre bonheur ou de nos malheurs.

Pour achever de vous convaincre, prenons, si vous le voulez bien, un exemple qui frappera vos esprits, parce qu'il est tiré d'un ordre d'idées qui, j'en suis persuadé, vous préoccupe beaucoup en ce moment même.

Il s'agit de la richesse. Pour beaucoup, la richesse c'est le bonheur. Il y a là une fâcheuse illusion. La richesse n'est pas le bonheur, c'est simplement un moyen d'être heureux.

Avoir de l'argent, et beaucoup d'argent, est chose utile et agréable. Je n'imiterai pas le renard de la fable en présence des raisins trop haut placés pour qu'il puisse les atteindre, et parce que je ne suis pas riche, je n'irai pas m'écrier : Ils sont trop verts !

Toutefois, s'il est puéril de mépriser l'argent, de nier son pouvoir, il ne faut pas non plus le priser trop haut, et se tromper sur sa valeur réelle. Suivant que vous en ferez un bon ou un mauvais usage, vous serez heureux ou malheureux par lui.

Quand on aperçoit une personne entourée de toutes les apparences de la fortune , on dit aussitôt: « Voilà un héureux de la terre ! » Ne jugeons pas si vite, et voyons quel emploi il fait de ses trésors, avant de lui donner un certificat de bonheur.

La Bruyère a écrit avec raison ces vérités :

« Celui-là est riche qui reçoit plus qu'il ne consume : celui-là est pauvre, dont la dépense excède la recette. Tel avec 2 millions de rente, peut être pauvre chaque année de 500 livres. *

En effet, que pensez-vous de celui, par

L'ART D'ÊTRE HEUREUX i9

exemple, qui ayant le moyen de dépenser 100 francs par jour, a une ambition, une passion de luxe qui lui en fait dépenser 200 ; ou bien de l'avare qui , malgré ses

richesses, se prive de tout et vit misérablement pour entasser ses sacs d ecus dans sa cave?

Voilà des gens peut-être plus à plaindre . que vous, quoique leurs dehors vous les fassent envier. Vouls voyez donc que le bonheur ne réside pas à proprement parler dans telle ou telle faveur du sort, dans telle ou telle situation, mais qu'il résulte de la manière dont nous jouissons de cette faveur, dont nous usons de cette situation, et qu'il dépend conséquemment de notre volonté.

Ah ! j'entends bien la réflexion que vous

suggèrent mes paroles- Vous blâmez cet ambitieux qui dépense au delà de ses moyens,

cet avare qui ne profite pas de sa fortune.

Mais, Messieurs, j'oserai vous le demander, êtes-vous plus sages qu'eux, dans votre pauvreté ?

J'aurai le courage de vous répondre : non.

Nous croyons que nous saurions tirer bon parti de l'opulence, et nous négligeons d'être prudents dans la médiocrité. Il n'y a pas que l'ouvrier qui tombe dans cette erreur : mais comme c'est à des ouvriers que je parle, je dois choisir dans vos mœurs, dans vos actions de chaque jour, des arguments à l'appui de ma thèse.

L'ouvrier a un salaire qui lui permet à peine de se procurer tout ce qui est nécessaire à ses besoins journaliers. Vous reconnaîtrez que je suis de bonne foi et que je me rends un compte exact de la situation, Or, s'il n'a que de petites ressources, ce que

je regrette amèrement , en fait-il toujours bon usage ? Que de prudence, que d'habileté même il lui faudrait pour subvenir à toutes les dépenses indispensables du ménage, et, cependant, avec une imprudence sans égale, il sacrifie souvent en quelques heures sa tranquillité, son bonheur de toute une semaine. Celui qui dépense à tort 100 sous est aussi coupable que celui qui dépense à tort 1 00 francs : la somme importe peu.

J'ai habité dans un quartier où demeurent beaucoup d'ouvriers. J'ai vécu au milieu deux pour ainsi dire et je reste frappé de ce que j'ai observé fréquemment. Ainsi, les jours de paye, je rencontrais des malheureux , calculant à mi-voix ce qu'ils avaient dépensé à boire ou perdu au jeu. J'en ai entendu qui déclaraient avoir englouti , en

quelques instants, le tiers, la moitié de leur quinzaine.

J'étais saisi alors de pitié, en songeant aux privations qu'allaient imposer à ces pauvres ouvriers et à leurs familles, ces courts moments d'un prétendu plaisir suivi de tant de régrets et de tant dë remords.

À cela Ton a l'habitude de répondre :

« Il faut bien s'amuser un peu ! Il faut noyer ses chagrins. » Loin de moi la pensée de répudier le plaisir ! J'aime à voir, par exemple, l'ouvrier faire une promenade à la campagne; dresser un frugal repas sur la verte prairie, au bruit des éclats de gaîté des enfants. Qu'il prenne du plaisir, je m'en réjônirai, tant que ce sera avec mesure, sans excès. Il faut que le travailleur se délasse de ses fatigues : mais qu'il choisisse une distraction ne laissant après soi ni

peine, ni tourments. Quant aux chagrins, ce n'est pas la débauche qui les anéantit.

Elle ne les rend au contraire que plus forts et plus aigus.

. Si quelqu'un est malheureux, il y a de la folie de sa part, à augmenter volontairement son malheur.

Ainsi, pour nous résumer sur ce point, il est évident, que dans quelque rang de la société que nous soyons placés, nous subissons tous fatalement les conséquences des actes accomplis par nous. Le bonheur est donc la récompense de sacrifices habilement faits, d'efforts sérieusement tentés : ce n'est pas la simple et capricieuse faveur d'un sort aveugle.

Ces efforts doivent être commencés pour ainsi dire dès la naissance de l'individu.

Voici un enfant qui naît dans un ménage d'ouvriers. Dès ce moment , croyez-moi , Messieurs, dès l'entrée de cet être dans la vie, la question du bonheur va se poser pour lui. Ce n'est pas, sans doute, la petite créature faible et débile qui résoudra cette question, mais c'est aux parents à s'en préoccuper dès ce jour. On ne prend pas assez garde que c'est dans l'enfance que se prépare le sort de l'individu pour tout le reste de sa vie. On ne se doute pas combien ces âmes tendres prennent facilement l'empreinte du bien ou du mal.

Il vous est arrivé de faire des entailles légères à l'écorce de jeunes arbrisseaux.

Si vous voyez de nouveau, après sept ou huit ans, ces mêmes arbres hauts et forts, vous apercevrez, incrustée dans leur flanc, cette marque tracée par vous : elle ne s'est

jamais refermée, elle aura grandi au contraire avec l'âge. De même, sur les jeunes âmes restent profondes et ineffaçables les impressions de l'enfance.

Donc, que ceux qui, parmi vous, sont ou seront pères de famille, soignent avec sollicitude l'éducation morale de leur fils ou de leur fille, et ce sera déjà pour ces enfants un élément certain de bonheur.

, Que ces petites créatures voient dans le foyer la concorde, le dévouement réciproque, l'affection mutuelle, et qu'ils n'y voient jamais la débauche et la discorde.

Que leurs torts soient redressés avec douceur et habileté; car leur faire détester Tautorité paternelle, ce serait les mal préparer à supporter l'autorité du patron, celle de la société '; ce serait les mettre en révolte continuelle avec tout et avec tous.

Qu'on évite, enfin , autant que possible, de laisser vagabonder les gamins dans la rue. La rue est un détestable enseignement pour la jeunesse. Je sais bien que l'appartement est petit, que les bambins sont bruyants et gênants. Je sais bien que la mère est souvent obligée d'aller à la manufacture pour accroître les ressources du ménage , mais, dans la limite de ce qui est possible, il faut arracher l'enfant à cette rue, si pernicieuse pour son âme et pour son corps.

Je les entends» souvent, ces enfants, le mot malhonnête à la bouche, la main et le pied prompts à frapper, quelquefois même la cigarette aux lèvres ; ils crient, ils se battent, ils s'injurient, ils font de vilaines farces aux passants, ils jouent parfois k des jeux d'argent où ils éprouvent les premières sensations

d'une passion terrible. Ils sont effrontés, impertinents ; leur langage devient grossier : ce qui est bien regrettable, car la rudesse, le sans-gêne dans les manières doivent être répudiés par toutes les classes de la société : les ouvriers ne devraient pas plus se distinguer par leur ton, qu'ils ne se distinguent maintenant par leurs vêtements : ce serait là le complément de cette vraie égalité désirée par tous les cœurs généreux. Mais ce n'est pas dans la rue que s'accomplira ce progrès. Je tremble en songeant aux conséquences funestes de cet abandon des enfants

à toute la fougue de leurs premiers instincts.

Le remède, c'est, dans le jour, l'école qu'ils peuvent fréquenter gratuitement, et où il faut tâcher de les laisser aussi longtemps que possible, et le soir, c'est leur présence au foyerdomes tique, à côté du père et de la

mère, unis par une affection mutuelle et par un mutuel respect.

Cependant l'heure de l'apprentissage a sonné. Voilà encore une heure solennelle qui laisse sur toute l'existence son perpétuel souvenir ! Quand il s'agit de choisir un métier pour un enfant, il ne suffit pas de considérer ou son aptitude manuelle, ou le profit supposé : il faut tenir compte de son goût, et ne pas s'arrêter , à la légère, aux premières manifestations dë ce goût.

De là dépend son avenir. Songez que , toute sa vie, cet enfant sera attaché à ce métier, et que s'il n'y porte qu'un médiocre intérêt, il ne sera jamais qu'un pauvre ouvrier, gagnant peu, disposé au chômage, mécontent de lui et des autres. Le bonheur

de votre enfant est entre vos mains, ne l'ou 1 bliez pas. A vous de veiller à ce que l'ap-

prentissage se fasse dans de bonnes conditions matérielles et morales; à ce qu'on n'accable pas le jeune garçon sous le poids d'un travail exagéré et sans profit pour soji

développement professionnel ; à ce qu'on ne pervertisse pas son âme. 11 y a des patrons qui comprennent ce devoir sacré, et des sociétés bienfaisantes surveillent, avec intérêt, l'accomplissement du mandat sérieux qui a été confié par l'autorité paternelle.

Une fois arrivé à l'âge adulte, le jeune homme fait lui-même sa destinée. Mais, je le répète , combien l'éducation passée va influer sur sa conduite et sur son bonheur !

Croyez-vous que celui qui aura été un enfant studieux, tranquille, doux, qui aura reçu une instruction primaire suffisante, qui aura fait un utile apprentissage, croyezvous que celui-là ne sera .pas un ouvrier

Digi

heureux, s'il persévère dans la bonne voie?

J'ai la conviction que cet homme-là réussira.

Toutefois , Messieurs , est-ce à dire que, pour arriver à jouir d'une. vie appelée heureuse, il faut avoir toutes les vertus? Ce serait trop exiger ; mais il y a quelques vertus qui doivent naturellement assurer le bonheur à celui qui les possède, et je vais vous les indiquer.

Je vous ai parlé de Tordre, je ne reviendrai pas sur ce sujet. Je vous ai dit comment on peut se rendre heureux, en usant de son salaire avec prudence et habileté. Ajouterai-je que le crédit, qui supplée momentanément aux embarras créés par le désordre, est le plus triste des expédients, en

L'ART D'ÊTRE HEUREUX 3i

ce qu'il habitue à satisfaire tous ses désirs sans compter?

Si à l'ordre vous pouvez joindre l'écono-

mie, votre bonheur sera certain.

L'économie est une vertu difficile, impossible peut-être pour beaucoup d'entre vous.

En effet, votre salaire entier passe à l'acquisition des choses indispensables aux besoins de chaque jour. Mais je suis intraitable, je vous en préviens. S'il vous arrive de distraire un sou de cet emploi forcé et primordial dans le ménage, je vais de suite vous dire : il eût mieux valu l'économiser*

Savez-vous que dix sous mis de côté chaque jour , et portés à la caisse d'épargne chaque semaine, produisent un capital de 2,200 fr. en dix ans et de 4,000 fr. en quinze ans.

Savez-vous que si vous placiez 55 cen-

times par semaine, à la caisse des retraites, à partir de vingt ans jusqu'à soixante, vous auriez 500 fr. de rente viagère.

Èhl Messieurs, demandez -vous comment vous dissipez ces 55 centimes qui assureraient le pain de votre vieillesse.

Vous voyez donc qu'il y a encore moyen de rendre moins malheureux les jours de chômage et de vieillesse, si rudes à passer, et qui sont la source de tant de larmes.

Il serait aussi en votre pouvoir , croyezle , de diminuer ces jours de chômage.

Ils sont produits par deux causes : le manque d'ouvrage chez le patron et le changement d'atelier. Contre le manque d'ouvrage, il est diffîcilfe d'inventer un remède : on a proposé toutefois ce moyen, d'apprendre aux jeunes gens et aux femmes deux métiers qui puissent se suppléer l'un

par l'autre, les mortes-saisons ne coïncidant pas en général. Quant au changement d'àtelier, c'est là presque toujours un fait personnel à l'individu. Quelle funeste maladie, que celle d'adorer le changement! J'ai connu des ouvriers qui ne pouvaient rester six mois dans la même, maison. Tel ou tel patron est injuste, je le veux bien : il est d'un caractère difficile; mais, hélas! où ne trouve-t-on pas les travers de l'humanité,

et ne faut-il pas supporter quelques mou-

vements de mauvaise humeur chez les autres quand nous en avons tant nous-mêmes, et que d'ailleurs, au prix de cette patience, nous pouvons gagner honorablement notre vie ? J'en ai vu se repentir bien longtemps • d'avoir, par un coup de tête, quitté l'atelier où ils étaient, et ne plus trouver à se caser qu'après bien des peines, des difficultés, des

angoisses. Pendant ce lemps de chômage, il faut manger : on s'endette, on se ruine, on se désespère. Ah ! ceux-là devraient hien songer à l'âne de la fable qui changeait toujours de maître, et qui, mécontent de son sort, quittait toujours sa situation pour en trouver une plus mauvaise.

Ce n'est pas, Messieurs, que je prétende qu'il faille toujours être satisfait de son sort, et rester stationnaire là où Ton est, sans chercher à améliorer sa position.

Un changement de place , quelquefois un changement de profession peuvent être avantageux : mais c'est seulement alors qu'on agit avec prudence, et si, par exemple, on ne quitte une situation que quand on se sera assuré d'en posséder une autre au moins

aussi lucrative.

Que d'illusions on se forme dans la

vie ! combien on les ' paye chèrement 1 On

croit toujours que la fortune est là où Ton

voudrait aller. Combien d'habitants de la

province, de la campagne, prenant ainsi l'ombre pour la proie, sont venus à Paris, et y ont rencontré la misère au lieu de la richesse. Cette erreur est commune à toutes les classes de la société ; à tous les degrés de l'échelle sociale, elle cause bien des chutes irréparables.

C'est le cas de répéter le mot du philosophe grec, Épictète :

<( Les sentinelles demandent le mot du » guet à tous ceux qui approchent. Fais de » même ; demande le mot du guet à tout ce » qui se présente à ton imagination, et tu » ne seras jamais surpris. »

Toutes les qualités que je viens de dé-

clarer utiles à l'homme, servent à atteindre ; un but, Ja satisfaction des besoins matériels. Mais il y a d'autres éléments de bonheur dans la vie : il y a les jouissances immatérielles dont je viens vous parler non en philosophe, mais toujours en homme pratique.

Obligés de faire d'immenses efforts pour , soigner et entretenir cette guenille qu'on appelle le corps, nous oublions trop souvent les besoins de notre âme. Vous ne sauriez croire combien cet abandon est funeste à notre bonheur.

Ne sentez-vous pas, qu'il y a en vous, des aspirations qui ne sont jamais satisfaites, et

qui vous rendent inquiets, mécontents, agités? On a comme un certain malaise mal défini ; c'est comme une fièvre morale, explication de beaucoup de nos folies : c'est ,1e moment des désirs sans cesse renaissants,

des projets insensés, des excitations pernicieuses. C'est l'heure où les instincts détestables de notre nature se déchaînent, où les passions nous dominent, et quels plus grands ennemis du bonheur que les passions !

Pour lutter contre cette maladie toute morale, dont on ne se rend pas assez compte mais dont les effets peuvent être terribles, pour satisfaire ces aspirations ressenties par tous, dans quelque rang de la société que Ton soit placé, que faut-il ?

Ouvrir son cœur, et développer son intelligence.

Oui, il faut d'abord être bon, être aimant.

La bonté est le meilleur aliment de l'âme.

Aimer, a dit Béranger, le poëte populaire, aimer c'est être utile 4 soi : se faire aimer , c'est être utile aux autres. Dirigez cette activité de votre âme vers de généreuses pen-

sées, vers le dévouement, vers l'amour honnête et là encore se découvrira pour vous une source féconde de bonheur.

Enfant, si vous êtes bon pour vos parents, de quelle reconnaissance, de quelle tendresse, ne payent-ils pas vos soins et votre affection !

Homme, si vous êtes bon pou* vos camarades, pour vos compagnons de chaque jour, vous goûterez la douce satisfaction de vous voir honoré de l'estime et de l'intérêt de tous. Vous respirerez un air tout imprégné des effluves agréables de la sympathie qui vous entoure.

Qu'elle est triste l'existence de ces gens moroses, désagréables, pleins de contradiction, envieux !

Franklin a eu bien raison de dire que la mauvaise humeur est la malpropreté de Vâme.

Par un mauvais caractère on se rend la vie ennuyeuse, et on la rend aussi bien pénible aux autres. Voyez , par exemple, ces ménages d'enfer dans lesquels règne toujours la discorde, où Ton entend toujours les querelles et les injures. Combien de gens ainsi malheureux par leur faute ! Hélas !

c'est quelquefois souvent la faute d'un seul ; mais n'y aurait-il pas moyen, par quelques concessions réciproques, par quelque patience, par quelque habile douceur, de corriger tout cela? Pourquoi se créer ainsi un tourment incessant? Pourquoi, par des motifs souvent futiles, amener le dégoût réciproque et la vie séparée ?

Que de bonheur follement gaspillé !

Ah ! poétique et délicieuse image de la concorde! Qu'il est donc beau à voir ce foyer domestique ou habite l'esprit de re-

noncement, d'indulgence et de dévouement I ou des paroles d'amitié et de douceur font seules résonner les murs, où la tendresse illumine la cljambre de ses rayons enchanteurs. Il est béni ce foyer où l'homme trouve l'oubli de ses fatigues, où la femme pratique les vertus de la ménagère, la propreté, Tordre et l'économie, où elle remplit ses devoirs si attendrissants de mère et d'épouse.

Le confortable est quelquefois absent, mais l'amitié remplace bien des jouissances matérielles. Le sourire supplée au luxe qui manque : la chaise est dure, mais le regard est doux : l'appartement est petit, mais Ton est plus près l'un de l'autre .

Oui, dans la ' famille il y a des joies que

la pauvreté elle-même ne peut ravir à

l'homme : et si l'accroissement des charges > amène souvent des difficultés, on en triom-

phe par les efforts communs , l'entente cordiale, et l'abnégation.

D'ailleurs, ce n'est pas le vice et la débauche qui vous mettraient plus à l'aise, et comme l'audit Franklin, que j'aime toujours à citer : il en coûte plus cher pour entretenir un vice, que pour élever deux enfants.

Je ne vous le dissimule pas, la famille est dans mon programme de l'art d'être heureux, un des éléments auquel j'attache le plus d'importance, quand toutefois on a su

contracter une union avec prudence, sans trop de hâte ni de légèreté. Je mets au contraire, je vous l'avoue, et je ne hasarderai que ces seuls mots sur ce sujet délicat, je mets, dis-je, au rang des causes de malheur, d'abord ces aventures romanesques ou prosaïques dans lesquelles on laisse son repos,

sa tranquillité d'esprit et sa santé , ensuite

ces unions illicites trop souvent contractées avec un sans-gêne incroyable, et qui, basées sur le mépris des lois divines et humaines, ressemblent à ces édifices construits sur un terrain mouvant dont la ruine, un jour ou l'autre inévitable, entraîne après soi les plus grands désastres.

Et, soyez en sûr, si vous avez la réputation d'être un 4 travailleur honnête, vous ne serez pas embarrassé pour trouver une épouse qui puisse vous rendre heureux. Les mères de famille auront les yeux sur vous ; elles imagineront de petites ruses bien excusables pour attirer chez elles un jeune homme qui doit être un gendre si précieux ; tandis que le débauché voit les portes se fermer devant lui et ne rencontre que des coqu|$tes qui seront de mauvaises femmes et de mauvaises mères.

Cet appel que je viens de faire à votre

cœur, je le fais aussi à votre intelligence, parce que par elle aussi vous trouverez de grandes satisfactions indépendantes du caprice du sort et de celui de la fortune. Or, la meilleure garantie du bonheur est de chercher à nous Tassurer par des moyens qui dépendent surtout de nous.

Vous ne pouvez toujours travailler, il faut que votre corps prenne nécessairement quelque repos. Gomment emploierez-vous ces heures de loisir? Si vous n'avez pas reçu le goût des jouissances morales et intellectuelles, ce seront les jouissances matérielles que vous rechercherez. Si au contraire votre esprit est développé par l'instruction, outre

les avantages que vous en tirerez au point de vue de votre habileté professionnelle, vous aurez des désirs plus purs, vous voudrez des distractions plus délicates, plus nobles, dont

44 L'ART D'ÉTUI*: HKCJRKUX/

les conséquences seront agréables, au lieu d'être fâcheuses. Un livre par exemple coûte moins qu'une soirée au cabaret, et d'ailleurs il y a des bibliothèques populaires qui prêtent gratuitement d'excellents ouvrages. Dans la lecture, on putée des idées charmantes; on trouve des récits attrayants, des anecdotes curieuses qu'on se raconte en famille ; on échange ses observations avec ses amis, et cela vaut mieux que d'avoir des conversations oiseuses, ou de monter des scies d'atelier.

Un philosophe a dit, dans un moment d'erreur, que l'homme qui pense est un animal dépravé. C'est au contraire par la pensée que l'homme se distingue des animaux et qu'il mérite la place que le créateur lui a donnée sur la terre.

Repoussons donc toutes ces théories qui tend raient à mesurer avep avarice, à l'ouvrier,

les bienfaits de l'instruction. Parbleu! Il ne s'agit pas de rendre les ouvriers des penseurs ridicules ayant l'esprit constamment égaré dans les astres et se laissant choir dans un puits, absorbés qu'ils seraient dans la contemplation de la lu ue. t

Mais ce qu'il faut, c/est que par le développement moral de son intelligence, chacun soit à même de puiser en soi des consolations dans les revers, du courage dans les travaux, de la prudence dans les luttes, de la sagesse et de 1$ réserve dans le bonheur : et cela ne se peut obtenir que par une instruction suffisante. Vouloir améliorer la situation morale et matérielle de l'homme, sans l'instruction, c'est imiter les paysans qui pour vous guider vous donnent une lanterne, mais oublient de l'allumer.

Donc, croyez-moi, dans les plaisirs de

l'esprit, vous trouverez un réel profit^ une réelle économie, car ils sont moins chers que les autres, plus vif&, plus vrais, et moins dangereux.

Telle est, dans son ensemble, la théorie de

l'art d'être heureux que je devais vous exposer. J'aurais pu ajouter bien des considérations d'un ordre plus élevé sur ce que j'appellerai les raisons surnaturelles du bonheur, sur ses rapports avec les grands problèmes de la vie, la cause et la fin de notre être, mais il m'a paru que vous me sauriez gré de vous parler un langage essentiellement pratique. Je ne pouvais pas vous donner un guide pour toutes les circonstances particulières de votre existence, mais j'espère que , vous m'accorderez cette justice que tous

mes conseils s'appuient sur l'observation de vos besoins et de votre position.

Je ne vous ai ças dit : estimez-vous toujours content de ce qui vous arrive ; ce qui équivaudrait tout simplement à cette argumentation reproduite trop souvent : si vous vous cassez une jambe, ne songez pas à votre

malheur, mais réjouissez-vous de ne pas vous

en être cassé deux : morale facile pour celui qui la fait, mais peu consolante pour celui qui l'écoute.

Je ne suis pas venu, non plus, vous répéter ce que Ton croit à tort une vérité : à savoir, qu'il faut toujours regarder au-dessous de soi et jamais au-dessus.

Certes, il est mauvais de regarder au-dessus de soi pour jeter un œil d'envie sur le bonheur

des autres légitimement acquis. Mais il est mauvais, également, de regarder avec égoïs-

me ceux qui sont au-dessous de soi pour se réjouir ensuite de n'être pas aussi malheureux qu'eux. Ce n'est pas dans ces comparaisons que j'ai cherché le secret du bonheur, car elles sont dangereuses, puisqu'elles peuvent susciter la rivalité et la haine des diverses classes de la société.

Ce secret, je l'ai cherché dans l'individu lui-même : dans sa personnalité, dans sa responsabilité, dans son énergie, sa prévoyance, son ordre, sa bonté, sa persévérance, sa volonté.

Je crois, en agissant ainsi, vous avoir émis la doctrine la plus vraie, la plus pratique , la plus profitable et la plus

noble.

Jetez un regard sur l'humanité en générai. N'est-ce pas aussi, dans lé travail et dans la volonté, qu elle trouve le moyen de

réaliser les améliorations incessantes qui constituent le progrès ?

Quoi de plus extraordinaire que toutes ces conquêtes faites par l'homme sur les éléments, sur la matière? Est-ce la chance qui a opéré tous ces miracles? Non; ce n'est pas , elle qui a inventé ces belles applications de l'électricité et de la vapeur. Ce n'est pas la chance qui perce l'isthme de Suez, qui entame le mont Cenis, qui crée tant d'utiles institutions sociales. C'est la volonté, le travail, et le capital, fruit du travail, qui sont les auteurs de tous ces bienfaits. Or, si par la volonté et le travail s'améliore la condition de la société prise en masse , c'est par eux aussi que s'améliore la position de chaque individu pris en particulier.

Certes il y a quelques privilégiés qui

trouvent le chemin tout tracé : mais le

nombre n'en est pas aussi grand qu'on pourrait le supposer, et ceux qui réussissent le mieux sont, croyez-le bien, ceux qui tracent eux-mêmes leur sillon. Les autres, habitués à voir la fortune leur sourire, ne font rien

pour mériter ses faveurs, s'amollissent, deviennent imprudents, insouciants, impuissants, et éprouvent bientôt des revers d'autant plus terribles qu'ils sont incapables d'en triompher.

Arrière donc, cette idée fausse, que le bonheur n'est possible que pour une classe d'individus! Des rangs du peuple sont sortis bien des hommes qui se sont créé par leu^ propre volonté une heureuse position, qui sont même arrivés à la fortune et à la gloire.

Puisse cette dernière parole, source de confiance et d'encouragement , vous aider à lutter et à conquérir, non le bonheur parfait,

lequel n'est pas réalisable, mais cette existence à peu près heureuse, souhaitée

j Je le désire avec ardeur, car c'est dans Fart d'être utile aux autres, et particulièrement à vous, que je fais consister, en ce qui me regarde personnellement, l'art d'être heureux !

par tous !

Page 1