L'art d'être heureuse
| Chroniques féminines! Deux mots, qui, dans l'esprit de plusieurs, s’'aggravent l'un : l’autre. Les lettres canadiennes offrent pourtant quelques exceptions. J'ai l'assurance | que ce petit livre qui nous vient de Winnipeg, en apporte une autre.
| Les Canadiens de l'Ouest vivent dans une | très particulière atmosphère. L'épopée des | découvreurs, l'épopée plus belle encore des | missionnaires catholiques, tous ces grands souvenirs qui les avertissent de la dignité de leur race, leur imposent déjà une attitude | morale. D'autre part, ils se voient le groupe | de notre famille française le plus méconnu dans la noblesse de ses origines et de ses services passés. Les crises de gallophobie se promènent épidémiquement d’un bout à l’autre de notre pays. Croit-on le calme et le bon sens à jamais revenus? Tantôt à l'est,
tantôt à l’ouest, tantôt au centre, rugissent tout à coup les vieux cratères mal éteints.
Plus que d’autres, nos frères de l'Ouest ont connu ces furieuses éruptions. Leur âme en a gardé quelque chose. Lisez leurs écrits, leurs journaux; écoutez les discours de leur élite: plus qu'ailleurs un sens y transparaît, le sens collectif ; une note tend à dominer, que j'oserai appeler la note héroïque. Pour la défense de l'héritage commun, l'appel est constant à se serrer fraternellement les coudes, à tendre, jusqu’à l’âpre limite, la volonté individuelle et collective.
L’Art d’être heureuse de Mme Annette Saint-Amant procède de cet esprit. Rien ici d'un petit conte bleu, d'une recette parfumée de médecin “Tant-Mieux” pour faire éclore les bonheurs mièvres et factices. L'Art d’être heureuse, c’est essentiellement une discipline d'énergie. Pour l'écrivain féminin, le bonheur se conquiert; affaire de volonté, il exige d'abord l'empire sur soi, sur ses égoismes.
ses fantaisies. En outre, le bonheur est fait du bonheur des autres, autant que du sien propre. On nous en avertit joliment: “Il faut savoir courir après la chance de faire plaisir.”
PRÉFACE
Le bonheur exige donc les plus hautes vertus d'abnégation, celles-là même qui s'achèvent sur les sommets de la charité chrétienne,
Pour exigeant qu’il soit d'efjort, le bonheur ne consiste point dans le seul accomplissement des devoirs difficiles et grandioses. Ily a l'art d'utiliser sa vie, d’y mettre à toute heure quelque chose de grand, mais par la seule empreinte d'une grande âme sur les menues actions quotidiennes. ‘Aujourd'hui comme jadis, une vie simple, libre et paisible, féconde en petites joies et en grands devoirs, est toujours le sol où fleurit le plus aisément le bonheur.” Où fleurit aussi la grandeur, aurait pu ajouter l'écrivain, car, pour Mme Annette Saint-Amant, ceux qu'elle appelle les “‘allumeurs de phare”, ne sont-ce point “tous les coeurs qui aiment et se dévouent, innombrable et vaillante armée des petites âmes oublieuses d’elles-mêmes et qui chaque jour s’immolent au service du prochain?”
C’est dire que, pour concevoir la grandeur féminine, cette femme n’a nul besoin de s’exiler de son sexe, ni de considérer le foyer familial comme un externat. Le rôle de la jeune fille, elle l'aperçoit fort peu dans l’unique souci du chiffon et du caquetage, dans
les parties de “bridge” nocturnes, dans les eudaces du dévêtement et du garconnisme.
Pardon, Mesdemoiselles: elle vous voit toul bonnement à la maison, “entre la maman embesognée et le père accablé de soucis, parmi la gent turbulente des petits frères”, se faisant “la pure, l’étincelante incarnation de la tendresse harmonieuse et inlassable”.
Pour empécher cette apparition gracieuse de s'évanouir, quels appels presque enflammés ne sait-elle pas trouver! “Mes petites soeurs canadiennes”, crie-t-elle un jour, “vous qui êtes ce que la race a de plus gracieux et de plus pur, vous en qui l’on s'attend à trouver toutes les délicatesses unies à toutes les vertus, allez pas, de grâce, laisser flétrir entre vos doigts la petite fleur bleue d'idéal et de candeur dont votre fraîche jeunesse est le jardin choisi”.
* Lu *
Poésie d'un autre äge, rêverie de cordon bleu d'opéra, diront les émancipées d'aujourd'hui. Quelles se détrompent. Cette femmeécrivain est une grande réaliste. Pour étre éthérée, sa philosophie n'a rien d'évaporé.
Si les plaies d'argent ne lui paraissent nullement mortelles, de l'argent elle prêche pourtant l'utilité. Elle admire les attitudes char-
PRÉFACE
mantes et classiques prétées à la femme par les peintres et les sculpteurs. Mais savezvous par quel aspect de la vie féminine, elle voudrait que plus souvent fut obsédée la pensée de l'artiste? Par “le rôle banal peutêtre, sans attraits, mais si bienfaisant de la femme trésorière du foyer, comptable avisée et administratrice diligente du foyer domestique”.
D'ailleurs ses préoccupations et ses besognes familiales ne l’'empéchent nullement de regarder par-dessus ses casseroles et par-dessus le berceau de ses enfants, tellement le vrai moyen d'agrandir son rôle, est-ce encore de n'en pas sortir. Mme Annette Saint-Amant veut que la femme qui en a le loisir, se donne une vie intellectuelle. Elle lui fait un devoir de se tenir au courant, de se renseigner — eh! oui, — jusque sur les choses de la politique. Elle ne croit point que s'afficher indifférente au sentiment national, soit distinction. Par delà son foyer et sa famille, elle trouve le temps de s'intéresser à la plus grande famille de sa race. Pour que tout aille mieux dans nos affaires nationales, elle veut absolument “que les femmes s'en mélent”. Lisez, par exemple, ce qu'elle écrit sur le rôle des mères
canadiennes “en face de l'avenir”. Aux femmes, aux jeunes filles françaises de sa province, elle assigne un poste dans les associations nationales; elle recommande aux siens toutes les distinctions, et d’abord la politesse, le bon langage, non simplement, comme “un mérite désirable”, mais “comme un devoir”.
A da sortie d'une école, lui arrive-t-il d’entendre de petits Canadiens français défigurer leur langue de trividlités et d'anglicismes, elle s’afflige et s’écrie magnifiquement: “Que n'avons-nous assez de coeur et de fierté pour souffrir, comme d'une infirmité personnelle.
de tout ce qui peut entamer la force de résistance de notre race ou diminuer son prestige!” “Nos fils ressemblent à nos pensées les plus profondes”. On dirait que ce mot de Barrés, qu'elle cite volontiers, a tenu constamment en alerte la conscience de cette Québécoise émigrée dans l'Ouest.
L'Art d’être heureuse révélera, croyonsnous, un écrivain fort distingué et une âme de femme très noble. Elle fut une réaction vivante contre toutes les légèretés, tous les abandons féminins. Qui contestera que ce ne soit aujourd’hui une façon d’être héroïne?
PRÉFACE
En lisant son petit livre posthume, que nous présentent les mains pieuses de M. Donatien Frémont, on regrettera que cette claire et généreuse intelligence n'ait pu donner sa pleine lumière. On saura gré à la fidélité d'un grand souvenir d’avoir rallumé la mèche prématurément éteinte.
LIONEL GROUIX, ptre.
Le plus souvent on cherche son bonheur comme on cherche ses lunettes: quand on les a sur le nez.
Gustate Droz.
OUS désirez être heureuse, mais le voulez-vous? Le voulez-vous sincèrement, ardemment, avec persé-
vérance et conviction? Croyez-vous que le bonheur est là à la portée de vos désirs, qu’il rôde autour de votre vie et que vous pouvez en faire, à votre gré, votre compagnon de route? Allez-vous, vous-même, à sa recherche, ou bien attendez-vous dans la désolation, dans l’ennui, que le hasard lui fasse croiser votre chemin?
Appliquez-vous à le conquérir la même finesse que vous mettez à satisfaire le moindre de vos caprices, le même souci
que vous apportez au choix d’une toilette, à l’achat d’un meuble nouveau?
On se dit malheureuse, on croit l’être; on l’est, de ce fait, véritablement. Et tandis que l’on se préoccupe des plus infimes détails de son existence matérielle, jamais l’on ne s’arrête pour plonger jusqu’au fond de sa vie le regard intelligent et scrutateur qui ferait découvrir... la simple toile d’araignée souvent qui s’interpose entre le bonheur et soi.
Je ne parle pas des grandes épreuves providentielles et inévitables qui viennent, un jour ou l’autre, envelopper de deuil une destinée: même celles-là, pourtant, ont la figure douce pour l’oeil qu'illumine la foi et ne sauraient détruire en l’âme la joie chrétienne. Mais à côté de douleurs vraies, que de maux imaginaires! Que de peines l’on se forge soi-même, comme à plaisir!
La plupart des menus ennuis dont la multiplicité finalement nous aceable sont la conséquence de nos défauts mignons,
RE
bien plus que celle des événements extérieurs ou de la prétendue malice du prochain.
On est, à la maison, grincheuse, insupportable, et l’on s’étonne que le pauvre mari, lui, ne soit pas tout miel, tout sourire. Les succès des autres, leurs avantages d’esprit ou de fortune offusquent notre vanité, excitent notre envie; nous voilà moroses, mécontentes de notre sort, ruminant mille comparaisons injustes, mille regrets déprimants… N'est-ce pas notre susceptibilité qui transforme en blessure amère la moindre égratignure?
N'est-ce pas notre égoïsme qui nous fait demander à la vie plus qu’elle ne peut nous donner, lassant ceux-là mêmes qui nous aïment le mieux par nos exigences et nos caprices? C’est encore, bien souvent, notre propre esprit de contradiction, qui multiplie au foyer les conflits douloureux, source de tant de larmes.
Alors, trêve de récriminations! Nous voulons être heureuses: allons à la con-
EEE
auête de notre bonheur! Tout d’abord, corrigeons nos défauts. En devenant meilleures, nous aurons toutes les chances de proclamer à notre tour que ‘‘le plus souvent on cherche son bonheur comme on cherche ses lunettes, lorsqu'on les a sur le nez’.
Aimer sa vie
eme
TRAVERS les branches de mes sapins je regarde le crépuscule qui dore et rougit l’horizon. La colo-
ration vive de l’azur me semble l’image de la splendeur que projette sur la banalité de nos jours le rayonnement de quelque grande pensée inspiratrice et directrice de la vie.
Bien des aphorismes de philosophes et de ‘marchands de bonheur’ se présentent aussitôt à ma mémoire. Aucun ne vaut la formule chrétienne: malgré ses déceptions et ses déboires, il faut aimer sa vie, parce qu’elle est celle qui répond aux vues du bon Dieu sur nous.
Je me rappelle le soir semblable à celui-ei où j’appris ce très simple secret
du bonheur.