‹ L'art d'être heureuseChapitre 23 sur 59 · UN CAPITAL DILAPIDÉ · texte numérisé non relu

UN CAPITAL DILAPIDÉ

Nos âmes anémiées, nos volontés molles s’endorment plutôt dans l’inertie et la routine. Elles n’aspirent qu’à l’engour:dissement délicieux peut-être, mais fatal, de l’inaction. Les jours, les heures en s’éceoulant roulent dans leurs flots des paillettes d’or: mille occasions d'enrichir notre vie morale, de faire le bien: nos veux appesantis ou distraits ne les aperçoivent même pas.

Je pense surtout à tant de jeunes filles qui ne savent rien faire qu“‘attendre”’, de leur sortie du couvent ou de l’école à leur mariage, ‘‘haïllant”’ ces belles années ou les éparpillant à toutes les frivolités.

Et pourtant, comme ces années seraient fécondes, sans cesser d’être douces; comme elles seraient plus radieuses même, si elles étaient emplovées à préparer l’avenir en utilisant mieux le présent!

‘Toute l’existence d’une femme, écrivait un célèbre éducateur, le bonheur qu’elle attirera sur elle ou qu’elle répandra au-

tour d’elle, oui, sa vie même, celle de son mari et celle de ses enfants, sont en germe dans Ces années bénies que sont vos années de jeunes filles, et d’où peuvent sortir, à votre gré, la ruine ou le salut d’une maison, des splendeurs ou des fléaux.?”

On ne songe guère à cette responsabilité; autrement se cantonnerait-on si obstinément dans son égoïsme ou sa coquetterie? Perdrait-on sans remords tant de moments précieux qui pourraient servir, par des lectures plus sérieuses, à agrandir le domaine de son intelligence; par le dévouement, à fortifier son âme; par le travail, à s'initier aux devoirs de demain ?

Et puis, elles sont si courtes, les heures de notre journée terrestre! Hâtonsnous d'être utiles; hâtons-nous d'être bons!

RC

Ceux qu'on délaisse

O* me racontait ce fait révoltant:

Un malheureux vicillard, accablé d’injures et de coups par un fils dénaturé qui lui reprochait même le morceau de pain qu’on lui mesurait parcimonieusement, se vit obligé, par un froid cuisant de janvier, d’aller chercher refuge chez le voisin qui demeurait à plus d’un mille. Il y arriva les pieds et les mains gelés. {l mourut quelques jours plus tard.

“Inhumanité ! Noire ingratitude !”’ s’écrieront un grand nombre, en lisant ces lignes, et ils auront raison.

Combien, pourtant, jetteront peutétre la pierre au fils brutal, sans se douter qu'ils ne se montrent pas moins égoïstes et indignes — quoique d’une autre

manière — à l’égard de leurs vieux parents!

Ils leur donnent, sans avare calcul, la nourriture nécessaire à leur subsistance; mais ne leur refusent-ils pas ce pain plus précieux au coeur des vieillards: le réconfort d’une chaude sympathie? Ils les abritent sans murmure sous leur toit; mais ne les relèguent-ils pas dans quelque coin du logis comme des objets encombrants? Ne leur ferment-ils pas l’entrée de leur vie comme à des étrangers?

‘Les vieux n’ont rien à voir dans le ménage des jeunes’””, lance-t-on à tout propos, d’un air tranchant. Et les pauvres vieux, délaissés, solitaires, l’âme meurtrie, gémiront: ‘Nous sommes à charge à nos propres enfants. Ah! que la mort tarde à venir!”” Cette mort-là, mort morale, de tous les instants, n’est-elle pas mille fois plus cruelle que l’autre?

Il suffirait de si peu souvent, pour rendre heureuses et douces les dernières années des vieillards, pour qu'ils sentent

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