AN NO DOMINI MILLESIMO QUINQUAGESIMO VIII INDICTIONE III
Nicodemo a sculpté encore, quelques années plus tard, un ambon qui a été récemment retrouvé dans l'église paroissiale de Cûgnoli2. Cet ambon est une copie de celui de Moseufo, avec quelques variantes : saint Jean-Baptiste est remplacé par saint Jean l'Évangéliste, qui tient le livre '1. Toutes les archivoltes sont en plein cintre, et non tréflées.
Le stuc a perdu sa polychromie; mais les reliefs ont gardé l'accent net et incisif de l'outil du sculpteur. Seuls l'aigle et le lion sont mutilés. L'escalier a disparu. L'un des panneaux du parapet est occupé tout entier par une inscription en grandes onciales :
•j-ANNO DOMINI MILLESIMO CENTESIMO SEXSAGESIMO SECSTO INDICTIONE QUART A DECIMA AURAS RAINALDUS HOC OPUS FIERI FECIT.
D'après cette inscription, l'ambon de Cûgnoli fut exécuté en 1166. Le donateur de cet ambon n'était autreque l'abbé Rainaldo, qui avait commandé l'ambon de Santa Maria in Lago. Le nom du sculpteur manque dans l'inscription; peut-être se trouvait-il gravé sur la rampe de l'escalier, quia été détruite. D'ailleurs les moindres détails de l'édicule sont comme autant de signatures du sculpteur qui avail travaille une première fois pour l'abbé de Moscufo, — maître Nicodemo.
Les trois ambons de Santa Maria in Valle Porclaneta, de Sanla Maria in Lago et de Cûgnoli. datés de 1 150, 1159 et 1 166, forment, au milieu du xu" siècle, avec les deux tabernacles en si ne de Sanla Maria in Valle et de San Clémente al Vomano, une série de meubles
i. Schulz, II, p. 17-19; — Bindi, p. 513-51$.
•2. A. de Nino, CArte, V, 1902, p. 202, 424-427, avec d'cxrellenles photographies de M. le député D. Tinuzzi. :t. Le troisième pupitre Je pierre repose sur le large chapiteau de feuilles grasses qui surmonte l'une des colonnelles d'angle.
56i L'ART DANS LES PAYS DE MONTAGNES
d'église remarquables par la richesse de leur décor. Les artistes qui ont sculpté les reliefs de ces ambons et de ces tabernacles ont gravé leurs noms sur leurs ouvrages avec un légitime orgueil.
L'identité de style, qui est manifeste dans tout le groupe des tabernacles et des ambons en stuc, atteste l'unité de l'école. Cette école eut pour centre une famille, dans deux générations successives. Si les liens de parenté qui unissaient peut-être Nicodemo et son collaborateur Roberto restent incertains, ce dernier a pris soin de proclamer qu'il avait travaillé au ciborium de San Clémente al Vomano avec maître Huggiero, qui était son propre père.
Les inscriptions qui perpétuent la mémoire de ces artistes ne mentionnent point leur patrie. L'atelier formé par iiuggiero, par son (ils Roberto et par Nicodemo a travaillé d'un bout à l'autre des Abruzzes, à proximité du lac Fucin et dans le voisinage de Teramo. Des ouvrages pareils à ceux de cet atelier ne se retrouvent dans aucune autre région d'Italie ; il est probable que les tabernacles et les ambons en stuc qui ont été sculptés dans les Abruzzes au milieu du xu" siècle sont l'œuvre d'un atelier formé clans la région. Les formes et les détails que les sculpteurs du tabernacle de San Clémente al Vomano et de l'ambon de Santa Maria in La go avaient empruntés à l'art des régions voisines ont été combinés et modifiés par eux de manière originale.
La toiture octogonale des deux eiboria auxquels a travaillé madré Roberto est celle des eiboria romains, qui furent imités à Bari, en même temps que dans les Abruzzes, par l'auteur anonyme du tabernacle de Saint Nicolas; mais le sculpteur Itoberto, en remplaçant, au-dessus des colonnes antiques, l'architrave de marbre par une archivolte géminée ou trilobée, donne à l'édicule une sveltesse et une légèreté nouvelles. Les ambons de maître Nicodemo, avec leurs colonnettes surmontées d'archivoltes et la rampe massive de leur escalier, représentent un type d'édicule qui n'a pas été adopté par les marbriers romains, mais dont les miniatures des rouleaux ftExultel enluminés en Campanie ont conservé quelques images. Ce type s'est rencontré en Pouille vers la lin du xi" siècle : les ambons de Santa Maria in Lago et de Cùgnoli ont la même silhouette et la même élégance de proportions que l'ambon de Canosa. Ce que l'arliste des Abruzzes ajoute à l'architecture de ses modèles, quels qu'ils soient, c'est le second lutrin saillant et le troisième pupitre de pierre;
La marqueterie de stuc qui décore l'autel de San Clémente al Vomano rappelle à la fois, pour la technique, les incrustations de cire brune employées à l'ornement du mobilier des églises en Apulie, et, pour le sLyle des dessins menus et serrés, la mosaïque d'opus sectile qui est disposée sur le pavement de l'église de San Miniato, près de Florence. Quant au décor sculpté des ambons de maître Nicodemo, c'est une réunion de thèmes variés, qui ont des origines différentes. Dans les ambons de Rome, de la Campanie et de l'Apulie, le seul des animaux ailés qui soit employé communément comme support du pupitre de pierre ou de marbre est l'aigle, symbole de l'évangéliste saint Jean. C'est seulement sur les
LA SCULPTURE DANS LES ABRUZZES 565 archivoltes de l'ambon de Cimitile que les quatre symboles des Évangélistes ont été sculptés. Les quatre monstres ailés voisinent avec des animaux fantastiques sur quelques ambons de l'Italie du Nord, tels que ceux de Santo Stefano; à Bologne, et de Santa Giulla,
reste incertaine, a été
une bourgade sise au bord du lac d'Orta '. Le motif, dont l'orig
magnifiquement développé par
maître Nicodemo.
Les groupes de belluaires et
de bêtes féroces, dans les compartiments carrés qui les encadrent,
semblent imités dequelque coffret
d'ivoire orné d'images des jeux
de cirque. Le relief de toutes ces
figures est rond et fort : le visage
de l'ange, avec ses yeux percés
d'un trou rond, rappelle certaines sculptures lombardes du
xu" siècle. Au contraire, les arabesques mêlées de figurines, les volutes grêles des chapiteaux, les palmeltes des frises sont découpées sur un fond profondément creusé, comme elles le seraient dans une planche de bois épais.
Les rinceaux et les entrelacs sculptés sur l'ambon de Santa Maria in Lago ressemblent singulièrement, par le travail du relief, à l'encadrement du portail de San Nicola e Cataldo, près de Lecce {fig. 197). Le stuc friable, de même que la molle jnetra leeeese, a pu prendre sous le tranchant de l'outil l'apparence d'une sculpture au couteau. Mais ce n'est pas seulement l'accent du travail, c'est l'emploi même de certains motifs qui fait penser, devant les ouvrages de Roberto et de Nicodemo, aux rares boiseries conservées dans l'Italie méridionale. Les monstres qui se tordent, au milieu de rubans ei de rinceaux, dans le stuc des tabernacles et des ambons, sont de la même race que ceux qui décorent le morceau de stalle ancienne retrouvé à Saint-Vincent au Volturne. Deux motifs très caractéristiques, employés dans le décor des trois ambons de Santa Maria in Va/le Porclaneta, de
— AMBON DE S AN 'l'A .MARIA IN VALUS PORCLANETA, ŒUVRE DE ROBERTO Eï NICODEMO (1150).
i . Rodault de Fleurv, la Messe, pl. CI.XXXI ; - Zimmerman.x, Obentalienlsche PlaStik, p. 199, fig. 65.
Santa Maria in Lago et de Cûgnoli, — un chapelet de petits trèfles à feuilles pointues et une frise de palmettes dessinées dans le si y le dos monogrammes cou tiques, — se rencontrent sur la porte de bois conservée dans l'église de Santa Maria m Cellis, voisine de Carsoli. Cette porte remonte ii l'année 1132; la première œuvre datée de maître Nicodemo est île l'année 1150. Le rapprochement de ces deux dates, qui ont été indiquées ici pour la première fois, permet de croire que les maîtres qui oui sculpté dans le stuc une série de tabernacles et d'ambons ont pris la suite de l'école des sculpteurs de bois, qui ont travaille à l'iconostase de Santa Maria in Valle et aux portes de Carsoli et (l'Alita.
L'ambon de Cùgnoli, qui porte la date de 1166, est le dernier des ouvrages de stuc sur lesquels maître Roberto et maître Nicodemo ont gravé leurs noms. Après quinze ouvingt ans de fécondité, l'atelier, dont le premier artiste connu était Ruggiero, le père de Roberto, cesse tout à coup île produire. Mais d'autres artisans se mettent aussitôt à sculpter, pour les églises des Abruzzes, de nouveaux meubles d'église, qui diffèrent complètement des tabernacles et des ambons de stuc par la matière, par l'architecture et par la décoration.
Le calcaire lin que maître Roberto et maître Nicodemo avaient revêtu de stuc, pour guillocher des sculptures plus délicates dans une matière plus facile, est employé seul, vers la lin du xiie siècle, pour former des ambons d'une architecture 1res simple : une caisse de pierre, avec un lutrin saillant, posé directement et sans l'intermédiaire des archivoltes sur les chapiteaux de quatre colonnes antiques. Le plus primitif de ces ambons. el sans doute le plus ancien, a été retrouvé en morceaux dans une petite église voisine de la collégiale d'Assergi1. 11 n'en reste qu'un chapiteau lourd et grossier, avec la base de la colonne correspondante, et qu'une plaque de parapet, ornée de reliefs d'un travail âpre et rustique : au milieu de la plaque, une ligure d'oiseau très mutilée se dressait .verticalement et comme debout sur sa queue, entre quatre rosaces largement épanouies'-.
L'ambon de l'église Sant'Angelo, à Pianella, relégué dans l'une des nefs latérales, est moins archaïque que les fragments d'Assergi. Le feuillage étiré et collé sur les chapiteaux, les palmettes qui forment l'encadrement des parapets, le travail du ciseau et du trépan rappellent les sculptures du porche de San Clémente aCasauria, qui oui été exécutées entre 1176 et 1182; une frise est composée de fleurons d'iris. Sur deux des parapets sont représentés les quatre symboles des Évangélistes, accompagnés de cartels sur lesquels sont gravés les vers de Scdulius, le poète chrétien du ve siècle, qui commentent la concordance de
1. Les morceaux Je cet ambon ont été transportés dans le jardin conligu à la petite église où ils ont été retrouvés, — la Madonna dell' Orticello (I. Gaviki, VArte, IV, 1901, p. 32jj.