‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 58 sur 155 · Tome VI, page · texte numérisé non relu

Tome VI, page

La soie et la laine transformées par les mille ressources de la teinture, les fils d'argent et d'or, sont mal à leur place pour exprimer des idées austères ou pénibles. Donc, on devra se garder des sujets tristes. Dans les paysages, on répudiera les scènes d'hiver et les effets de neige, qui sont toujours absurdes et malséants dans un appartement, dont la température est constamment moyenne. On exigera que la nature ainsi traduite soit partout en fête. On évitera avec soin de donner aux personnages un modelé trop accentué, et on fera en sorte, que 1 intérêt ne se concentre pas sur un petit nombre de figures.

Sans que la pondération soit pour cela détruite, car elle est toujours nécessaire dans la décoration, exigez que l'éparpillement des acteurs et l'abondance des détails soient suffisants pour disperser l'attention ; de cette façon votre tapisserie conservera sa véritable qualité de tenture. Enfin, le plus souvent qu'il vous sera possible, faites prédominer la partie purement ornementale. Accordez aux bordures toute l'importance dont elles sont susceptibles, et, chaque fois que cela vous sera permis, préférez une composition fantaisiste, dans le genre de Bérain, à une réunion de personnages figés dans une immobilité, qui finit toujours par devenir agaçante. — Surtout, gardez-vous des tapisseries qui singent les tableaux.

Si maintenant, de la muraille, nous passons aux sièges, nous dirons, évitez avec soin tout ce qui sent de près ou de loin le sujet ou le paysage. Rien n'est plus ridicule que de s'asseoir sur un moulin, ou de poser gravement les basques de son habit au milieu d'un torrent. Si vous faites intervenir la figure humaine, qu'elle soit toujours de très petite dimension, et que son caractère décoratif soit bien accentué par un encadrement de fleurs, de feuillages ou de rinceaux. Mais préférez, en tout cas, les attributs conventionnels, les guirlandes, les trophées, les cartouches, qui se prêtent si bien à la décoration des petits espaces, qui accompagnent la forme et savent, en le parant, faire valoir le contour.

Avant d'en terminer avec les tapis et tapisseries, il nous faut encore parler d'une étoffe de laine tissée, croisée et coupée

Planche XI.

Velours de Gênes

(fac-similé photographique)

nulle part ne à peine le ciel par en hault ». Ce débordement de tapisseries persista chez nous jusqu'à la fin du siècle dernier, et Louis XV, dont le garde-meuble royal ne possédait pas moins de vingt-quatre mille aunes de tapisseries1, put encore voir, à son retour de Fontenoy, toutes les rues tendues depuis la porte Saint-Martin, par où il fit son entrée, jusqu'à la place du Carrousel3.

Dans l'intérieur des maisons, la place qui était assignée à ces riches tissus était une place d'honneur. On avait pour eux le respect, qu'inspirent toujours, aux gens de goût, les choses belles et précieuses, et il ne serait venu à l'idée de personne de leur faire subir de ces mutilations devenues si communes de nos jours3. Les tapisseries comptaient, en effet, dans la fortune de leurs possesseurs. Les rois les faisaient rechercher à l'étranger par des agents spéciaux, et, si nous consultions les Comptes de la Couronne, nous verrions François Ier acquérir, en 1028, d'un marchand d'Anvers, une tenture « de Loth et Constantin, faicte sur soye et or», au prix de 4,460 livres tournois; une autre tenture, représentant « l'histoire de Jéroboam4», payée par ce même

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