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DENTELLES

On peut dire de la toilette des femmes ce qu'on a dit de la nature, qu'elle est surtout admirable dans les plus petites choses, maxime miranda in minimis. Il ne faut donc pas s'étonner que la dentelle puisse jouer un si grand rôle dans leur ajustement, et, du reste, que de choses à considérer ici, combien de précautions déhcates ont dû être apportées à la façon de cet ornement si solide et si léger tout ensemble, si transparent et si ferme !

Il serait inutile d'en écrire bien long sur la dentelle si nous avions encore les anciennes mœurs, car toutes les femmes d'autrefois se connaissaient en points. Ce n'étaient pas seulement les a closes

nonains » qui s'imposaient la tâche de filer, de coudre, de broder, pour échapper à l'ennui du cloître et pour empêcher les évasions de la pensée. Les ouvrages à l'aiguille tenaient une grande place dans la vie des femmes delà plus heureuse condition. Cet emploi sédentaire des heures du jour, en exerçant la délicatesse de leurs mains et de leur goût, les retenait au logis, les habituait, les attachait à la vie intime, et c'est à peine si leur esprit pouvait voyager. Il faut dire aussi que l'isolement des manoirs, la rareté ou le mauvais état des chemins rendaient les déplacements difficiles et confinaient les dames et les damoiselles dans l'intérieur de leurs habitations et souvent les princesses mêmes dans leurs palais.

Les reines avaient donné l'exemple. Isabelle en Espagne, Catherine de Médicis en France, Catherine d'Aragon en Angleterre, sans parler de Marie Stuart, pour qui le fil et la soie furent des compagnons de captivité, étaient des ouvrières habiles et très-diligentes qui enseignaient l'art de l'aiguille aux jeunes filles de la cour. Il est même probable que la dentelle fut inventée dans un de ces ateliers oii les grandes dames préparaient les triomphes de leur coquetterie et de leur élégance.

Au surplus, il n'y avait qu'un pas de la broderie

DU VÊTEMENT

à jour à la guipure, qui fut la première dentelle, et comme les plus anciennes guipures et les plus anciens modèles gravés nous sont venus de Venise, il est à croire que la dentelle fut une invention italienne. Ceux qui attribuent à ce genre d'ouvrages une très-haute antiquité et une origine orientale n'ont pas réfléchi que si les peuples de l'Orient, qui sont les plus anciens, avaient fabriqué la dentelle plusieurs siècles avant qu'elle fût connue en Europe, il serait bien étrange qu'ils eussent cessé d'en faire, du jour oii ils nous auraient communiqué leur secret, alors surtout que ces peuples ont si fidèlement conservé, depuis les commencements de l'histoire, leurs idées, leurs coutumes, leurs costumes et leurs industries.

Quoi qu'il en soit et sans nous arrêter à une question qui n'est pas précisément de notre domaine, nous avons à étudier ici la dentelle comme élément décoratif.

Ce qui distingue essentiellement la broderie de la dentelle, c'est que la première se superpose à un fond préexistant, tandis que la seconde se fabrique avec son fond et ne demande aucun tissu préalable.

On entend ^dM dentelle un ouvrage fait à l'aiguille ou aux fuseaux sur un fond réguher appelé réseau

OU treille, et l'on est convenu d'appeler guipure tout ouvrage du même genre dont le dessin se déache sur un fond irrégulier. Ainsi, c'est dans le fond que réside la principale différence entre la guipure et la dentelle. Celle-ci est conçue pour se détacher sur un réseau dont elle sera inséparable ; celle-là, au contraire, est imaginée et exécutée indépendamment de tout fond. L'ouvrière, après avoir terminé son travail, sa flem\ en réunit les motifs par des liens inégaux qu'on appelle brides et quelquefois barrettes. La bride, dans la dentelle à Faiguille, est un composé de deux ou trois fils festonnés, et, malgré sa ténuité apparente, elle forme une attache très-solide. Dans la guipure aux fuseaux ^ la bride est une tresse de quatre fils, c'est-à-dire réunis par un point de feston ou de boutonnière.

L'aspect d'une dentelle, sa douceur, son ampleur, son élégance tiennent à une foule de choses qu'il faut connaître si l'on veut s'intéresser aux grands effets que produit cette petite cause. Ces choses. sont le fond, le dessin, le point, le toilé, le grillé, le mat, les jours, l'engrelure, le pied et le picot.

Le fond, qu'on nomme aussi réseau, est un treillage régulier de fils qui forment, en se croisant,

tantôt un filet carré ou à losanges, couime celui de la valenciennes, tantôt des mailles à six pans, comme celles du point d'Alençon. Quelquefois,

Réseau à mailles carrées, employé dans la valenciennes.

les côtés de l'hexagone sont ressentis par la torsion du fîl, ou bien chaque pan de la maille est recouvert de plusieurs points de boutonnière, quand

Réseau ii mailles hexagones dit aussi à mailles rondes.

l'ouvrage se fait à l'aiguille, et l'on donne ainsi de la solidité au réseau qui s'appelle alors fond de bride. En effet, les fils du réseau ressemblent en ce cas aux hens festonnés qui sont les brides de la guipure.

Mais de même que le graveur au burin, Youlant faire sur le cuivre un ton plus ou moins ferme,

Fond de guipure à barrettes.

croise ses tailles en divers sens, de manière à laisser transparaître dans l'épreuve la blancheur du

papier, de même la dentellière varie son réseau, soit en croisant trois fils de façon à produire une suite d'hexagones séparés par de petits triangles,

Fond cinq trous, dit aussi mariage.

soit en formant des mailles rondes assez larges, entourées d'un menu treillage. Ce dernier réseau, qui est précieux et charmant, s'emploie dans la dentelle à la Vierge, fabriquée à Dieppe, il s'appelle

Fond chant.

ordinairement fond de cinq trous, et en Auvergne mariage; l'autre est le point de Paris ou le fond chant, ainsi nommé sans doute par abréviation pour Chantilly, qui est le lieu où l'on commença d'en faire.

278 L'ART DANS LA PARLUL Eï DANS T E VÊTEMENT.

Que de délicatesses inventées afin de rendre plus jolie une jolie femme, que de grâce dans cette première trame ourdie pour nous plaire! Mais nous ne sommes encore qu'au commencement de la conspiration. Sur ce réseau doit être ouvré le dessin, en termes techniques, la fleur. C'est l'ornement que le dessinateur a composé sur le papier et qu'il a reporté sur un parchemin. Les contours en sont tracés d'abord en piqûres d'épingles, ensuite ponctués par un fîl épais et fort qui les entrelace avec le fil mince du réseau. Le dessin aura plus ou moins de relief, suivant que les traits auront été accentués par un cordonnet gros et plat, comme dans la dentelle de Malines, ou qu'ils n'auront d'autre entourage qu'une légère bordure de réseau qui en adoucit le contour, comme dans le vieux point de Bruxelles.

La fleur une fois dessinée, je veux dire une fois arrêtée dans ses lignes extérieures, comment serat-elle remphe ? Par des toilés, des grillés et des mats. Le toilé est un tissu serré dont les fils se croisent à angles droits comme ceux de la toile et présentent une surface unie. Le grillé est une partie dont les fils, peu serrés, se croisent en diagonales et forment un grillage de losanges plus ou moins ouverts. Quant aux morceaux sur lesquels l'aiguille

DU VÊTEMENT

OU le fuseau sont revenus plusieurs fois pour les épaissir, les broder, ils constituent ce qu'on nomme le mat.

Ainsi dans cette architecture impondérable qui a pour assises des fds de lin ou de soie, le plein est exprimé par le toilé et le mat ; le vide est représenté à demi par le grillé et par des ouvertures appelées jours ; mais ce nom de jour leur est appliqué seulement lorsqu'elles sont traversées par quelques fils artistement disposés pour intercepter quelque peu la lumière. Quand l'ouverture n'est €Oupée par aucun fil, elle n'est qu'un trou voulu.

Pour peu que l'on soit familiarisé avec l'art du graveur ou avec les jeux du crayon, on peut déjà concevoir quelle richesse, quelle variété, quelle couleur, je dis bien, quelle couleur pourront donner à la dentelle le mélange du grillé avec le mat, des jours avec le toilé elle passage del'uniau grenu, et l'accent des contours, et enfin la grande opposition formée par l'ensemble de cette capricieuse l)roderie avec le fond léger et régulier du réseau, lequel sera un contraste en même temps qu'une transition, une douceur et une saveur.

Et combien ce joli ouvrage deviendra plus piquant si la treille est mouchetée points d'esprit^

c'est-à-dire de ces petits nœuds ronds et saillants ayant la grosseur d'un grain de millet, qu'on dispose en quadrilles comme dans les simples voilettes de tulle, ou bien de ces petits carrés plats qui sont disposés de même dans la dentelle de Lille et d'Arras.

Ce n'est pas tout : la dentelle devant être le plus souvent cousue ou faufilée à telle ou telle partie de la toilette pour servir de bordure ou de volant, a

besoin pour cela d'une engrelure^ c'est-à-dire d'une sorte de lisière dont les fils peu serrés permettent, sans toucher à la dentelle, d'en changer l'usage, delà détacher d'une parure pour la rajuster à une autre.

Mais il est des morceaux auxquels il suffit d'avoir un pied. On désigne ainsi le gros fil auquel la dentelle sera suspendue : c'est comme un abrégé de Fengrelure. Au lieu d'être au bas de la pièce, le pied en termine l'extrémité supérieure. Il y a

Point d'esprit.

DU VÊTEMENT

dans toute dentelle qui n est pas circuiaire un haut et un bas. Le bas se termine par un iiicot, boucle de fil, pas plus large qu'une piqûre d'épingle. Quelle ténuité dans la grâce de cet ornement, à peine visible ! Supprimez ce méandre, vous aurez une ligne roide et sèche ; la dentelle se détachera brusquement sur la soie ou le velours, au heu de se marier avec le dessous par un conto ur fondu et perdu.

Ces fines attentions, dont l'unique but est de charmer le regard, ces façons ingénieuses d'exprimer un dessin avec des fils entrelacés, passés l'un dans l'autre, elles sont communes à toutes les dentelles, à tous les passements (car on les appelait ainsi autrefois) ; toutes ont des mats, des jours, des vides, un pied et des picots — car les mots toilés et grillés ne s'emploient que dans le travail au fuseau — mais chacune a son caractère propre, qui tient surtout au choix du dessin, et à la nature du point qu'on a employé pour la faire.

Parlons d'abord du dessin.

Dessin pour dentelle. — Un principe de goût à observer dans le dessin des dentelles, c'est de n'y pas mettre des objets trop nettement définis, tels qu'un vase, une corbeille, une couronne, un cœur

de bœuf, une queue de dindon. Plus ces objets sont fidèlement imités, plus ils sont malséants dans la dentelle. L'idée de pesanteur qui s'attache à la figure d'un vase, d'une couronne, d'une corbeille est en contradiction avec la légèreté du tissu. D'ailleurs un objet naturellement convexe a mauvaise grâce à figurer sur un tissu qui est à jour et dont l'épaisseur est presque nulle. Si la chose dessinée ne doit pas être reconnue, il est inutile de la dessiner exactement ; et si elle doit être distinguée au premier coup d'œil, elle devient choquante lorsqu'elle est, de sa nature, sphéroïdale ou cubique.

Au temps de la reine Charlotte, des Anglais firent confectionner, pour la lui offrir, une dentelle en point d'Angleterre dont le dessin était une allusion à la défaite de l'invincible Armada par la flotte d'Elisabeth. Des vaisseaux de guerre inclinés sous le vent, des dauphins aussi grands que les navires, un fort aussi petit qu'un dauphin, des faisceaux d'armes et des drapeaux, tels sont les objets qui se détachent alternativement sur un fond de bride hexagone et sur un réseau à mailles carrées et larges, semé d'étoiles. Se figure-t-on une reine portant sur ses épaules l'image d'une frégate en détresse ou montrant sur sa gorge des dauphins

DU VÊTEMENT

bondissant auprès d'un fort ! Et lorsque de pareils ornements arrêtent les regards du spectateur, comment s'occuperait- il de la personne ornée?

De nos jours, le désir ou plutôt la passion du nouveau a conduit les fabricants, même les plus habiles, même les plus renommés par leur goût, à introduire dans les motifs de leurs dessins pour dentelles des effets d'ombres et des intentions de modelé. On a regardé, on a vanté comme un progrès l'innovation que présentent les derniers ouvrages faits à Bayeux en dentelles de Chantilly, et qui consiste à rehausser le dessin en y ajoutant les jeux du clair-obscur, en y représentant, par exemple, des fleurettes en raccourci, un bouton de rose à demi-caché derrière une feuille, un convolvulus qui ouvre obliquement sa cloche évasée, en simulant, en un mot, divers plans au moyen de teintes graduées et de nervures profondes. Eh bien, ce prétendu progrès nous semble une malheureuse nouveauté, susceptible de faire perdre à la dentelle son caractère, car il en est de cet art décoratif comme de la plupart des autres : l'imitation littérale et la perspective y sont des éléments de corruption.

Les Vénitiens mettaient, il est vrai, des reliefs ressentis dans leurs guipures et dans ces points

DOués qu'ils appelaient piinto a gropo ; mais ces reliefs portent leur ombre selon l'incidence du jour. A chaque mouvement de la personne, ce qui était l'ombre devient le clair et ce qui était le clair devient l'ombre. Aucune prétention au modelé, aucune pensée d'imitation n'a guidé le dessinateur, et il est probable que, si l'idée lui en était venue, cette simple observation Ten eût détourné, à savoir, que le modelé fixe d'une image rendue par le travail de l'aiguille ou du fuseau est contrarié à tout moment par les variations du jour, tombant de droite ou de gauche selon que la femme se meut dans un sens ou dans un autre.

Que si l'on dessine en teintes ombrées une coupe, un panier, une clochette ou tout autre objet cyhndrique ou ovoïde, il arrivera que la convexité de la forme sera crevée parles fronces delà dentelle, que ce qui devait avancer s'enfoncera et qu'ainsi, pour peu que l'œil soit averti par un dessin nettement accusé, par une imitation précise, on aura une perspective à rebours. Et ce modelé d'une image quelconque sur la dentelle, il est contraire au sentiment même lorsque la dentelle est immobile, comme elle le serait, par exemple, si on en faisait une nappe d'autel, un tour de chaire, ou qu'on l'étendît sur un meuble de parade, parce qu'alors les

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objets précisés auraient l'inconvénient de se faire voir chacun en détail au lieu de se fondre dans un ensemble harmonieux et doux, piquant et caressant.

Mais ce que nous disons ici du modelé de la fleur s'applique aussi à la symétrie des motifs, avec cette différence que la symétrie peut convenir à la dentelle lorsqu'elle doit être vue sans plis, lorsqu'elle doit servir à un couvre-lit ou à garnir sur un fond de percaline le devant d'une toilette. Les figures géométriques ou rayonnantes y feront bien alors , disposées par alternance ou simplement répétées en quadrilles ; que si la dentelle doit s'adapter au vêtement, si elle doit remuer avec la personne qui la portera et faire des phs prévus ou imprévus, la symétrie n'y est plus utile, elle n'est bonne qu'à flatter le chaland lorsqu'on lui étale la marchandise demandée, les beaux entoilages.

En achetant une pièce de dentelle qu'on lui montre à plat, une femme se laisse prendre plus aisément au rhythme d'un dessin bien ordonné. C'est pour cela que le fabricant tient à la symétrie et commande des motifs comme on en dessinerait pour le papier peint. Mais une fois que la dentelle sera employée en coiffures, en cravate, en fichu, en tunique, en écharpe, une fois qu'elle sera co-

quillée en volants, froncée en manchette ou en jabot, que deviendra la régularité des répétitions, que deviendra la grâce des alternances ? Combien nous paraît préférable pour de pareils usages un dessin capricieux, une confusion de formes à moitié imaginaires , j'entends une confusion apparente, adroitement calculée pour être l'équivalent d'un ordre caché, — ou si l'on veut, d'un désordre aimable.

Ces jolis grimoires où rien ne semblera ni avancer ni fuir, si ce n'est par les plis qu'on y fera, seront simplement une interception de la lumière, quand on regardera la dentelle au jour , et une interception de la transparence quand le dessin se détachera, en clair sur des nuances foncées , ou bien en noir sur un jupon de faille tendre ou sur la blancheur de la peau. La confusion d'ailleurs en sera suffisamment rachetée par la régularité du réseau, et rien n'empêchera, si l'on veut, qu'on ne donne à l'ouvrage un peu de ressort et de jeu par l'accent de quelques nervures vives ou légères, l'essentiel étant de ne pas imiter le dessinateur d'après nature.

Parlons maintenant du point. Le point a une telle importance qu'il a été, dès le principe, synonyme de dentelle, et, comme il varie suivant les

DU VÊTEMENT

localités, on dit point de Bruxelles, point d'Alençon, point d'Honiton, point de Gênes, point de Venise, point de Hongrie.

Les variétés de points sont nombreuses ; mais au-dessus de ces variétés il y a d'abord une grande distinction à établir. La dentelle se fait de trois manières : à l'aiguille, au fuseau, à la mécanique, et chacun de ces procédés a ses aspects divers , ses qualités, ses défauts, ses nuances.

Dentelle à l'aiguille. — Il est reconnu par tout le monde que le point d'Alençon qui se fait à l'aiguille est le plus riche, le plus beau de tous. Et si Ton attache tant de prix à cette dentelle, ce n'est pas seulement parce qu'elle représente un travail considérable, c'est aussi parce que rien ne peut remplacer dans les ouvrages humains ce qui est façonné directement par la main de l'homme et surtout par la main de la femme. Quelle que soit la dépendance de cette main, obligée de suivre fidèlement sur un parchemin vert le dessin conçu et tracé par un autre, il y a toujours, même dans l'action de calquer un contour, je ne sais quoi de personnel, une imperceptible déviation à droite ou à gauche, en deçà ou au delà, qui imprime au dessin un accent de fermeté ou de douceur,

d'indécision ou de Yolonté. Et quand le tracé est fini, quand les contours du dessin ont été marqués par un fil passé dans les piqûres, l'ouvrage est donné à l'ouvrière qui doit tricoter le réseau, et ici reparaissent les nuances que la mécanique

Point d'Alençon.

ne saurait présenter, mais que rend sensibles l'exécution par la main d'un être vivant, surtout lorsque le réseau se complique de la bride.

Élégante et fine et tout entière en fil de lin , la dentelle d'Alençon joint à ces qualités celle d'avoir un ornement ressenti comme l'est souvent le dessin des maîtres. Je parle de ces crins que l'ouvrière introduit dans le cordonnet des contours pour leur donner plus de consistance et de relief, dételle sorte que l'entourage des jours fortement précisé

DU VÊTEMENT

redouble le jeu que produit la difTérence du plein au vide.

De plus, la fleur du point d'Alençon étant remplie au point de boutonnière, cela prête à la dentelle un aspect étoffé, brodé, riche, qui n'en détruira pas la finesse parce que la dentellière aura soin de régaler la surface, autrement dit de la polir en la pressant avec un brunissoir, et de rendre ainsi doux à l'œil comme au toucher ce qui était d'abord inégal et grenu.

Enfin, après bien des opérations inutiles à décrire ici, il en est une qui demande une habileté féminine et un certain raffinement dans le tact ; ç^'^^iY assemblage, c'est-à-dire la réunion de morceaux séparément finis, au moyen d'une couture invisible, appelée point de raccroc. Il est donc vrai que si la dentelle d'Alençon est proclamée la reine des dentelles, cela tient à ce qu'à la beauté de sa fleur, de ses jours, de son fond de brides, elle joint l'avantage d'être façonnée entièrement à l'aiguille.

Dentelle au fuseau. — Après les dentelles à l'aiguille, qui réunissent toutes les qualités désirables de netteté et d'ampleur, de somptuosité et d'élégance, viennent les dentelles au fuseau dont le caractère dominant est le fondu des contours et la

suavité de l'aspect général : l'aiguille est au fuseau ce que le crayon est à l'estompe. Le dessin que le fuseau adoucit, l'aiguille le précise et en quelque sorte le burine. Ici se manifestent encore bien des nuances qui trahissent l'action de la main : mais, pour les saisir, il faut d'abord examiner comment se fait la dentelle au fuseau.

Le métier à dentelle que, suivant les pays , on appelle carreau ou coussin, est une boîte carrée, garnie et rembourrée extérieurement. A la surface supérieure, qui présente une inclinaison très-sensible, est ménagée une ouverture oii tourne sur son axe un cylindre rembourré aussi , et bien ferme. Sur ce cylindre, placé horizontalement, de façon à déborder un peu l'ouverture qui l'a reçu , est fixé un parchemin qu'on a préalablement piqué de trous d'épingles suivant le tracé du dessin qui doit être suivi. Pour l'exécution du travail, on se sert d'une quantité de fuseaux, garnis de fils, que l'on enlace comme le commande le dessin. Des épingles plantées dans les trous delà piqûre, au fur et à mesupe que l'ouvrage avance, servent de jalo usa l'ouvrière et maintiennent le point. La piqûre ayant été posée de manière que les parties du dessi n se raccordent, on peut, en tournantle cylindre mobile sur lequel elle est fixée, conduire le travail sans solution

DU VÊTEMENT

de continuité, tandis que dans le Brabant, où l'on opère sur un simple coussin, l'ouvrière est obligée de relever les fuseaux quand l'ouvrage est au bout du coussin, et de les reporter à l'extrémité.

Par cette description sommaire du métier à dentelle, on peut voir que ce métier, tout simple qu'il est, exigeait un apprentissage spécial, une méthode qui n'était pas la même que celle employée pour tresser des ganses et fabriquer des franges à têtes ajourées, et qu'il y fallait notamment un nombre très-considérable d'épingles; qu'enfin, plus rapide et moins coûteuse que la dentelle à l'aiguille, la dentelle aux fuseaux avait un caractère plus industriel et devait prendre par cela même un plus large développement (1).

Lorsque nous furent importées d'Italie les fraises ou collerettes à godrons, les passements à l'ai-

(1) C'est ce qui explique pourquoi les dames riches conlinuèrent, jusqu'à la fia du xvi^ siècle, de se livrer au travail à l'aiguille, et pourquoi l'on vit paraître coup sur coup tant de beaux recueils publiés pour elles avec luxe, à Lyon, par Ostans ; à Paris, par Dominique de Sera, aide du célèbre peintre Jean Cousin; à Venise, par le seigneur de Vinciolo, par César e Vecelli et par quelques auteurs anonymes — la plupart de ces recueils réimprimés plusieurs fois — tandis qu'après la publication intitulée le Pompe, qui eut lieu en loo7 , et qui contenait (les patrons pour les ouvrages aux fuseaux, il ne parut aucun recueil de ce genre jusqu'en 1598, qui est la date du livre de Foillet, imprimé à Montbéliard.

guille dont on les orna les terminaient sèchement, leur donnaient des bords aigus et en formaient comme un collier hérissé de piques. Mais quand on eut substitué à ces roides guipures des dentelles aux fuseaux , ces ou^/rages plus légers, plus souples, adoucirent les contours et rendirent presque vaporeuses les découpures des godrons à triple étage qui empoisonnaient la tête et la faisaient ressembler, suivant le mot de l'Estoille, au chef de saint Jean-Baptiste dans un plat .

Emploi des dentelles. — Ainsi avertie des différents effets que produit la dentelle , selon qu'elle est faite à l'aiguille ou au fuseau, la femme jalouse de se parer ne prendra pas indifféremment, pour l'adapter à sa toilette, du point de Bruxelles , aux contours résolument accusés, ou de la dentelle de Bruges, à l'aspect harmonieux et flou. Elle saura distinguer, suivant l'usage qu'elle en veut faire, le point d'Alençon, au dessin toujours prononcé, aux fleurs richement brodées sur réseau ou sur fond de brides, d'avec les Malines légères, qui n'ont d'accent que sur le trait du dessin. Elle n'aura garde de ne faire aucune différence entre la guipure d'Honiton, aux fins toilés, aux reliefs discrets, et l'ancien point de France, tel qu'on l'imite

DU VÊTEMENT

aujourd'hui, avec ses rehauts gras, ses forles hrides picotées, ses grands jours imités eux-mêmes du point de Veni>o. Elle nuri ])ion ylie remarqué

Dentelle de Bruges.

que les apphcations dites d'Angleterre et le point de gaze ont un caractère magnifique, tranché et fier, tandis que les dentelles aux fuseaux fabri-

quées en Flandre, à Lille, à Arras, à Mirecourt, ont un air de souplesse, de légèreté et de douceur.

Aujourd'hui, que l'on en revient si volontiers aux modèles d'autrefois, aujourd'hui que, sous le

Dentelle de Malines.

nom de Chiny^ les dentellières du Puy renouvellent si habilement les anciens types, il est à propos de faire une observation relative aux convenances de la toilette.

Rien n'est absolument beau dans ce qui doit orner la figure humaine. Tout est relatif à la personne, à son caractère extérieur, à sa physionomie morale, sans parler de l'harmonie indispensable

DU YÊTEMENÏ.

d'une parure aussi délicate que la dentelle, et aussi remarquée, avec le reste du costume.

Il arrive chaque jour qu'une femme élégante, à son entrée dans un magasin de dentelles, s'entend faire une question qu'elle ne comprend pas ou qui l'importune : « Vous désirez voir des dentelles, madame ; permettez-moi de vous demander pour

Point de gaze, réseau et fleurs à l'aiguille.

quel usage. — Que vous importe, monsieur, cela me regarde, » répond ordinairement la visiteuse. Et cependant, quelle utile question, si l'on y répondait naïvement, quand le questionneur a du goût! Quelle différence, en effet, entre la dentelle dont se parera une jeune femme et celle qu'on voudrait offrir à une douairière? La condition de la personne, son train de vie, son âge, la gravité ou la

délicatesse de ses traits, son humeur tranquille ou remuante, tout cela y confère quelque chose,

Application de Bruxelles, Fleurs faites aux fuseaux et appliquées sur tulle.

comme dit Montaigne (en parlant de l'amour). \Une femme de vingt-cinq ans, à la mine chiffonnée,

Application mêlée de point à l'aiguille.

aux vives allures, ira-t-elle mettre sur ses épaules ce gros point de Venise à hauts reliefs, dont la pe-

DU VÊTEMENT

santé majesté convenait, en un jour de cérémonie, à la collerette du procurateur de Saint-Marc?

Il ne faut pas oublier, à ce propos, que, dès le commencement, la dentelle fut portée par les hommes autant que par les femmes, et il en fut ainsi jusqu'à la fin du siècle dernier. Les Valois en usèrent à profusion. Henri III se couvrait de dentelles en or ûn, et il était si jaloux d'avoir toujours des fraises irréprochables, qu'il les repassait luimême avec le fer à plisser pour peu que les godrons en fussent chiffonnés ou amollis. Plus tard, Bassompierre, Cinq-Mars, tous ceux qui donnaient le ton à la cour poussèrent le luxe des dentelles à son comble, A leur exemple, les gentilshommes en mirent partout : à leurs manchettes, à leurs gants, à leurs cols rabattus qui avaient remplacé les fraises; ils les employèrent en canons à leurs jarretières, en bouffettes sur le nœud de leurs souliers, en garniture évasée à l'embouchure de leurs bottes.

D'autre part, les aubes du prêtre, les rochets du prélat, les couvre-calice, les devants d'autel furent garnis de riches dentelles appropriées à leur destination. Et cet ornement avait pris faveur à ce point parmi les gens d'église, que les peintres le faisaient entrer dans la représentation des sujets

bibliques. « Dans VEnfant prodigue d'Abraham Bosse, dit M™^ Bury Palisser (1), la mère attendant le retour de son fils lui prépare un collet garni du plus riche point; les Vierges folles ^Xmvmi dans des mouchoirs bordés de dentelles ; la nappe du m auvais riche ^ ainsi que les serviettes de ses convi- Yes, en est pareillement ornée. »

Maintenant que les femmes seules portent des dentelles et que les hommes ont renoncé même au jabot, il importe de distinguer, parmi les anciens modèles qu'on serait tenté de reproduire ou d'imiter, ceux qui durent convenir aux raffinés de Louis XIII ou aux roués de la Régence, et ceux qui furent inventés pour les toilettes de M"" du Lu de ou deM"^ de Blois, ou pour les déshabillés galants de M'"^ d e Phalaris. Il importe aussi de ne pas employer étourdi ment, pour jupons, d'anciennes nappes d'autel, et de ne conseiller qu'aux femmes d'une beauté virile ou d'un âge marqué les dentelles que portaient jadis les princes de l'Église et les gens de robe.

Mais, indépendamment de ces différences, il en est d'autres tout aussi sensibles dans la dentelle qui n'est destinée qu'à des femmes. Il y a du point

(I) Histoire delà dentelle. Paris, Firmin Didot.

DU VÊTEMENT

pour toutes les saisons, pour les diverses parties du jour et pour les diverses parties du vêtement; il y en a aussi pour tous les âges.

Déjà, sous Louis XV, le point d'Alençon et le point d'Argentan étaient designés par l'étiquette comme « dentelles d'hiver, » et il est certain que la gravité de ces points se prêtait à une pareille désignation. 11 n'est pas nécessaire d'être bien avant dans le secret des dieux ou dans le secret des femmes pour savoir qu'il y a des dentelles du matin et des dentelles du soir, des yalenciennes au clair réseau pour les négligés intérieurs — ces négligés qui veulent tant de soin ! — qu'il y a des mignonnettes pour les coiffures sans prétention apparente ; qu'il y a des campanes étroites pour border le linge ordinaire, des dentellestorchon pour servir à l'ornement de ces costumes de campagne ou de plage qui affectent de racheter par une coupe élégante le rude confort de l'étoffe, imitée souvent de la toile gros-bleu des bourgerons.

Mais quand il s'agit de ces grandes affaires, la toilette de promenade, la toilette de mite trèshabillée, la toilette de régates, la toilette de courses, la toilette de bal, le choix des dentelles a une importance considérable. C'est alors qu'il faut

prendre garde à ce qui est grave ou léger, à ce qui est mioce ou épais, aux points plats et aux points en relief, aux entre-deux délicats qui orneront un plastron de nansouk, aux dentelles de Bruges qui formeront un corsage assez doux pour être rehaussé de petits nœuds en \elours, aux guipures qui, tombant sur la gorge en coquillés, corrigeront la roideur d'une collerette Médicis, relevée sur la nuque en éventail.

A des épaules un peu rondes, une bertlie de dentelle sied mieux, posée à plat ; sur des épaules maigres, il convient de la froncer, car il va de soi que la dentelle sans pli est faite pour laisser voir ce qu'elle couvre, et que, plissée, elle sert à le cacher à demi en le montrant. De même pour un beau bras dont le poignet s'enveloppe de chair, on préférera des manchettes sans fronces, au lieu que les attaches du bras, si elles sont accusées, exigeront une garniture plus abondante. Si l'on emploie la dentelle dans les coiffures, un mélange ' de mousseline et d'application avec quelques nœuds fera bien au bonnet-capuchon d'une femme âgée ; mais le chapeau d'une femme élégante et jeune sera orné d'une façon plus résolue et plus ferme par un apprêt de dentelle tombant sur le chignon.

Pour ce qui est des manches, des volants, des

DU VÊTEMENT

garnitures de tunique, il n'est pas inutile de dire que les nuances claires veulent des dentelles blanches et mousseuses, comme le bruges, par exemple, et que les teintes foncées demandent plutôt les dentelles noires de Chantilly, de Gaen ou de

Chantilly.

Bayeux, car c'est maintenant dans le Calvados que se fabrique le plus ce qui porte le nom générique de Chantilly.

Bien que la dentelle noire soit prise en général pour une dentelle de fil, elle se fait toujours avec de la soie, et comme cette soie, dite grenadine, est » tordue, elle perd son brillant, ce qui lui donne l'aspect du fil. En revanche, personne ne se trompe sur la blonde, qui est aussi une dentelle de soie,

302 L'ART DANS LA PARURE Eï DANS LE VÊTEMENT.

noire ou blanche, mais dont la Heur se remplit

Blonde.

avec une soie plate, plus brillante que celle employée pour le fond.

DU VÊTEMENT

Les blondes sont ainsi nommées parce que dans les commencements on les fit avec des soies écrues et jaunâtres. Celles que l'on fait aujourd'hui en soie blanche, pour les mantes et mantilles, ont un effet riche et un éclat argentin qui éclaircil la peau et qui leur donne du prix chez les peuples bruns ou basanés. Dans les Espagnes et dans les colonies espagnoles, les femmes réservent la blonde blanche pour les jours d'apparat, les combats de taureaux, les lundis de Pâques ; le contraste de leur teint avec la blancheur brillante de la soie est adouci par les reflets de cette blancheur. La mantille en blonde noire que l'on garnit de velours est la partie la plus essentielle de la toilette ordinaire ; elle enveloppe de mystère un visage dont on ne voit que les yeux étincelants.

Ah! quelle erreur ce serait de regarder comme futile le sujet qui nous occupe ici, de croire qu'il y a de la frivolité ou de la puérihté à consacrer tant d'écriture aux dentelles et aux blondes! Qu'on sache bien qu'aux yeux de la loi, la mantille d'une Espagnole est sacrée ; qu'elle ne peut être saisie pour dettes; qu'elle fait partie de la femme et de sa dignité. Il était bien avisé le poëte qui a dit :

Rien que pour toucher sa mantille, De par tous les saints" de Gastiile, On se ferait rompre les os.

Mais, pour en revenir aux dentelles, il s'en fait des quantités prodigieuses en laine noire. Après avoir garni les coiffes d'indienne des plus pauvres paysannes, ces dentelles ou, pour mieux dire, ces guipures sont devenues une élégance. On en fabrique des volants, des robes, des pointes, des châles, des mantelets. Elle convient en guise de frange aux confections demi-ajustées, aux costumes de rue et à ces toilettes sans façon ou excellent les Parisiennes et qui sont quelquefois inspirées par un raffinement de coquetterie.

Un cbâle de Chantilly ne sied qu'aux toilettes d'été. Au printemps, lorsqu'il ne fait plus froid et qu'il ne fait pas encore chaud ; en automne, lorsqu'il ne fait plus chaud et qu'il ne fait pas encore froid, la guipure de laine — on l'appelle aujourd'hui lama^ comme si elle était ouvrée avec le poil fîlé de cet animal — la guipure de laine est un complément précieux du vêtement féminin. Aussi l'industrie des vulgarisateurs s'en est-elle emparée pour en fabriquer des imitations à bas prix. Ici nous arrivons au troisième genre de dentelles, qui sont les dentelles à la mécanique.

Dentelle à la mécanique. — La première fois que la mécanique fit invasion dans le paisible domaine

DU VÊTEMENT

(le la dentelle, ce fut pour créer le tulle. Après quelques essais qui furent remarqués vers la (in du dernier siècle, et qui n'étaient qu'une transformation du métier à bas en métier de tricot à mailles, on inventa le métier à bobines qui seul devait produire mécaniquement la maille hexagone de la dentelle au fuseau. C'est en vertu de cette invention que des machines immenses, mues par la vapeur, tressent jusqu'à soixante mille mailles h la minute, et comme il est constant qu'une dentellière ne fait en moyenne, par minute, que cinq ou six mailles, on peut dire que la machine remplace fatalement le travail de douze mille ouvrières !

Le tulle-bobin une fois trouvé — ce n'était encore qu'un réseau uni — on parvint à brocher sur la maihe ces petites mouches qu'on nomme points d'esprit; ensuite, en appliquant le système Jacquart aux métiers à tulle, on en vint à produire ces tissus brochés qui sont les dentelles h la mécanique, et avec lesquelles on fait tant et tant de voilettes, de châles, d'écharpes et de fantaisies diverses, surtout en noir. Enfin, les Lyonnais ont perfectionné ces produits en ajoutant une habile main-d'œuvre au travail de la machine. Le dessin qui était sorti broché du métier Jacquart est précisé, orné à la main

par un fil de soie qui lui donne un degré de plus de ressemblance avec la vraie dentelle.

Après tout, celte ressemblance est encore bien menteuse. On a beau dire qu'il n'y a pas de différence ou qu'il y en a peu entre les produits de la machine et les œuvres de la main, il n'en est pas moins vrai que le point de gaze, par exemple, oii tout est fait ensemble et h l'aiguille, réseau et tleurs, par la dentellière de Bruxelles, est d'une finesse sans égale et d'une incomparable beauté. Cette même ouvrière, quand elle trame aux fuseaux avec du fil de lin le fond de réseau qui recevra de la dentelle d'application, y met une légèreté, une grâce que le métier-bobin n'imitera jamais parfaitement, et celle qui travaille à l'aiguille les fleurs qui seront appliquées sur du réseau vrai ou sur du tulle, sait donner au tissu de ces fleurs et au brodé, c'est-à-dire au relief, une saveur que la mécanique ne saurait atteindre.

Mais combien sont étranges et mystérieuses dans leurs conséquences les inventions du génie de l'homme! Faut-il se réjouir ou se plaindre de ce que la besogne humaine est accaparée par des machines qui l'abrègent et, pour ainsi dire, la dévorent? C'est là une question redoutable. Que de

DU VÊTEMENT

troubles apportés dans l'existence des familles obscures! que d'angoisses causées par une découverte qui plus tard profitera, dit-on, à ceux mêmes qui en souffrent le plus aujourd'hui ! Quand on voyage daos les Flandres, dans le Brabant, en Normandie, en Auvergne, quand on voit aux fenêtres d'un rezde-chaussée des jeunes filles, courbées sur leur coussin, manier d'innombrables fuseaux autour d'innombrables épingles, les tordre, les croiser, les entrelacer sans erreur les uns avec les autres, les prendre, les laisser pour les reprendre et les laisser encore, veiller à ce qu'ils soient toujours garnis de fil, piquer des épingles, dégarnir les endroits qui en ont trop pour les placer aux endroits qui en manquent, opérer en un mot jusqu'à cent cinquante-deux mille évolutions pour un dessin de 10 centimètres, ce qui revient à faire soixante-dix- sept mouvements par minute, on demeure effrayé, consterné du travail que la pauvreté impose à ces machines palpitantes dont l'intelligence semble nouée par des fils et emprisonnée à jamais dans le réseau de leur ouvrage. On se demande si la vie de ces créatures qui sont nées pour plaire et pour être aimées doit être absorbée tout entière à rendre plus attrayantes et plus aimables d'autres créatures, et l'on veut espérer alors que

ces machines, qui avaient paru d'abord un instrument d'esclavage, pourront devenir quelque jour un moyen de soulagement et de liberté.

UE TOUS LES ARTS QUI FONT l'obJET DE CE LIVRE, LA JOAILLERIE ET LA HLIOUTERIE SONT LES PLUS PHÉCIEUX.

Le bijou, qui s'adapte si bien à la parure des femmes, est un abrégé des richesses combinées de la nature et de l'art, c'est de l'éclat concentré; c'est de la quintessence de lumière.

Chose surprenante et en vérité merveilleuse ! Dans les entrailles de la terre, dans le lit des torj'ents desséchés, au sein des* ténèbres du règne minéral, sont cachées des étoiles aussi brillantes que celles du firmanent. Les fraîches clartés de Taurore, les rayons incandescents du soleil, les magnificences du couchant, les couleurs de l'iris, tout cela est renfermé dans un morceau de charbon pur ou au centre d'une pierre. Tout cela résulte de la propriété mystérieuse, on peut dire effrayante, que possèdent les molécules de certains corps, d'obéir aux lois de l'attraction, ainsi que font les

DU VÊTEMENT

astres dans les cieux, et de se réunir, comme si elles étaient poussées par un secret instinct du beau, pour composer des formes prismatiques, d'une régularité qui étonne, d'une symétrie souvent parfaite.

Tous les spectacles lumineux et colorés que le monde nous offre dans l'immensité de l'espace, la nature nous les a ménagés en petit, à T'échelle de l'homme, dans les pierres précieuses. Le rubis contient le rouge éclatant des nuages du soir. Le saphir, qui varie du bleu foncé au bleu pâle, est une concentration de l'azur. L'émeraude condense en elle le vert des prairies et celui qu'agitent les ondes de l'Océan à certaines heures. La topaze reproduit en miniature l'opulence de l'or que fait resplendir le soleil couchant. L'opale présente comme une réduction de l'arc-en-ciel adouci dans un bain de lait. L'aigue-marine, qui se colore d'un bleu perse, a la teinte vitreuse des vagues de la mer. Le violet de l'améthyste est celui que présente le ciel quand il est glacé de pourpre, et le ton de l'hyacinthe est celui de l'aurore quand elle passe du safran à l'orangé.

Ainsi, de même que l'homme est un résumé des créations antérieures, un abrégé du monde, de même le diamant et les pierres précieuses sont des foyers de lumière et des essences de couleur qui

semblent créés tout exprès pour orner en petit le corps humain de toutes les splendeurs qui décorent en grand l'univers.

Mais la nature ne produit qu'à l'état brut le diamant et les pierres précieuses. C'est à l'homme qu'il est réservé de les polir ; c'est à l'art qu'il appartient d'y ajouter, en les taillant, une nouvelle cristallisation. Pour en former la parure des femmes, il faut que l'homme se fasse diamantaire, lapidaire, joaillier, bijoutier ; il faut qu'il choisisse les pierres, qu'il les taille de manière à y faire pénétrer partout les rayons lumineux qu'elles réfracteront, qu'il les associe aux métaux précieux, qu'il les sertisse légèrement et solidement, qu'il en soutienne les couleurs ou qu'il en augmente l'éclat par la monture, qu'il mette enfin de l'élégance dans les contours elles reliefs de son dessin, car le bijou, gravé, ciselé, tout brillant de ses gemmes taillées, polies et serties, comment achèverait-il la grâce d'une femme s'il n'était pas luimême gracieux ?

La première des gemmes est le diamant ; mais il n'est pas toujours pur. Il est souvent défectueux et impropre à la taille. Tantôt il est taché de ces paillettes neigeuses qu'on appelle givres ; tantôt il

DU VÊTEMENT

est piqué de points formés par des matières hétérogènes, ou bien il est iiouè^ c'est-à-dire qu'il offre une cristallisation confuse, assez semblable aux nœuds du bois. Le diamant est alors employé à faire de \ è grisée ; on nomme ainsi la poussière tine que l'on obtient en fi'ottant deux diamants l'un contre l'autre ou en broyant des parcelles de cristal dans un mortier d'acier. Cette poussière est la seule substance avec laquelle le diamant puisse être ébauché, taillé et poli.

La taille du diamant était connue en Europe dès le commencement du xv"* siècle, mais avant Louis de Berquen qui, en 1475, la soumit aux lois de l'optique.^ la taille se pratiquait d'une façon arbitraire et imparfaite ; l'on ne savait pas donner toute leur intensité aux jeux de la lumière. Il paraît même qu'au temps de Charles VII, les diamants étaient encore portés quelquefois dans leur état naturel, tels qu'on les avait extraits de la terre, puisque le fameux collier d'Agnès Sorel, celui qu'el'e appelait son carcan, était composé, dit-on, de diamants bruts. Aujourd'hui la taille est arrivée à sa perfection.

On commence par égriser le diamant en le frottant contre un autre, pour le dépouiller de la croule terreuse qui l'offusque. Ensuite, s'il a une mauvaise

312 j;aht dans la parure eï dans le vêtement.

forme, oiile débite parle sciage ou parle clivage. La première opération se fait avec un archet sur lequel est tendu un fil de métal continuellement enduit d'égrisée; la seconde consiste à fendre le diamant, au moyen d'un couteau d'acier, par un coup très-sec frappé dans le sens des lames de la pierre, car le diamant, malgré son extrême dureté, peut se casser facilement parce qu'il est formé, comme les autres cristaux, de lames qui sont venues successivement et régulièrement s'appliquer sur les faces d'un noyau primitif. Cela fait, on pétrit avec de Fégrisée et de l'huile une pâte que l'on étend sur une meule d'acier horizontale, et le diamant, étant pressé sur la surface de la meule, est usé et facetté par une rotation très -rapide. 'Ainsi s'opèrent la taille et le polissage.

Autrefois on se contentait souvent de dresser en table les deux faces principales et l'on abattait les côtés en biseau ; mais on ne donnait cette forme qu'à des éclats d'une quahté inférieure.

Les seules tailles usitées maintenant sont la taille en brillant et la taille en rose. Celle-ci donne au diamant la figure d'une pyramide à base plate et large et à facettes triangulaires, au nombre de vingtquatre, pour les roses dites de Hollande, et de dixhuit pour les roses demi-Hollande. La rose est

DU YÉTEMEiNT.

quelquefois montée à jour ; d'autres fois, la base en est cachée clans la monture. La taille en brillant consiste à dresser à la partie supérieure une table octogone — dont le diamètre est égal au tiers de l'axe, — qu'on entoure de huit pans formant la

Rose vue de profil. Brillant vu de profil.

Brillant vu de face.

couronne, et à la partie inférieure une table octogone d'un plus petit diamètre, qui est la culasse, et qu'on entoure aussi de huit pans inclinés symétriquement en sens inverse, formant le pavillon. L'a-

rête qui sépare le dessus du dessous se uomme feiàVetu. C'est par là que la pierre est saisie pour être montée. Chacun de ces huit pans recevant à son tour quatre facettes, les unes en triangle, les autres en losange, le brillant est dit alors recoupé, et il n'a pas moins de soixante-quatre facettes, sans compter la table et la culasse. Et comme la lumière, réfractée en tous sens par tant de facettes,

Brillolette.

y multiplie ses éclairs, le brillant doit toujours être monté à jour. Mais comment ne pas admirer la précision dans la finesse du travail, quand le lapidaire la pousse à un tel point qu'il donne trentedeux facettes à une parcelle de diamant, fût-elle moins grosse que le quart d'une tête d'épingle, et vingt-quatre ou au moins dix-huit, s'il la taille en rose !

La taille en brillant se pratique sur les pierres naturellement sphériques ; lorsque le diamant brut sa la forme d'une poire, on y coupe des facettes

DU VÊTEMENT

dans tous les seus et l'on en fait une brilloleite. Quant aux pendeloques qui ont la forme d'une demi-poire, elles ont une culasse et une table et sont surchargées de facettes du côté de la culasse. Les pendeloques bien appareillées sont très-recberchées et payées plus cher que les brillants.

Combien d'art et de science, et que d'attentions, que desoins ne faut-il pas pour faire briller d'un éclat onctueux à l'œil ou étinceler par moments les feux de ce soleil qui s'est enfermé et comme recueilli dans un petit polyèdre de charbon pur !

Mais il est une pierre qui a plus de prix encore que le diamant : c'est le rubis oriental quand il est d'un volume considérable et d'un rouge cramoisi, limpide et velouté. La mine de ces gemmes étant perdue depuis plus d'un siècle, on ne trouve maintenant de rubis que dans les écrins. Les plus beaux venaient de Ceylan, de l'Inde et de la Chine. Toutefois, quelle que soit la valeur vénale des pierres précieuses, valeur qui tient à leur rareté, nous devons ici prendre garde au rôle qu'elles joueront dans la parure, et en considérer, au point de vue du beau, lacouleur, l'éclat, le caractère esthétique et la convenance momentanée.

Si l'on veut classer les gemmes et les matières

précieuses employées dans la bijouterie, non pas suivant le prix que les joailliers en demandent, mais selon leur beauté, il faut mettre au premier rang le diamant, le rubis, le saphir, l'émeraude, la topaze, l'opale, la perle, la turquoise occidentale, dite de vieille roche ; au second rang, le grenat de Syrie, l'améthyste, l'aigue-marine, le corail ; au troisième rang, le péridot, la tourmaline, le lapis-lazuli, le girasol, l'ambre et les variétés de l'agate, telles que la calcédoine laiteuse, la cornaline rouge de sang, la chrysoprase, au ton Ycrt de poireau, et les onyx, si favorables à la gra^'ure en camée.

Aux yeux de l'artiste, qui regarde avant tout à la beauté, les pierres du premier et du second rang sont des pierres vraiment précieuses ; les autres ne sont guère que des pierres fines. Mais chacune a son caractère, sa convenance, sa place dans la parure, j'allais dire son heure, sans parler de ses rapports mystérieux avec le sentiment, car les femmes attachent à certaines pierres des idées superstitieuses, même en France oii l'esprit d'ironie est si puissant et si éveillé. L'opale, par exemple, qu'elles devraient rechercher pour ses admirables couleurs et ses reflets changeants, leur inspire la crainte yRgne de n'être pas aimées. L'é-

DU VÊTEMENT

meraude, au contraire, leur est une promesse de bonlieur; elles la portent à la fois comme un talisman et comme un joyau. D'autres pierres intriguent leur pensée ou intéressent les secrètes dévotions de leur cœur. Et, du reste, la poésie des couleurs a un langage et des nuances pour les âmes les^ plus fortes, pour celles qui sont au-dessus des faiblesses féminines. Il peut y avoir quelque chose de mélancolique dans la teinte de Taiguemarine qui est celle de l'onde amère, et il y aurait quelque chose d'inquiétant dans la teinte livide de Taméthyste si elle abondait dans une parure. 11 n'est pas arbitraire de penser que le bleu céleste du saphir se rapporte à un sentiment de pureté et de tendresse, et que le rouge du rubis semble avoir une expression de vaillance triomphante et de fierté.

Cependant les pierres précieuses ont aussi leur inconstance : elles sont susceptibles de pâlir, de s'assombrir, de se décolorer sous l'empire de certaines causes. Les femmes savent que le saphir, qui est au grand jour d'un bleu si suave, si franc et si aimable, perd le soir sa vivacité et s'attriste jusqu'à devenir d'un noir violacé. Aussi préfèrent-elles les saphirs d'un azur pâle qui conservent encore

de l'éclat aux lumières. L'émeraude devient sombre h la clarté des bougies, et, h cette même clarté, la couleur jaune-citron, qui le jour déprécie les diamants du Cap, disparaît pour laisser aux brillants toute la beaulé de leurs feux. La topaze du Brésil, chauffée à un certain degré, prend la nuance rosée du rubis balais, et s'appelle alors topaze brûlée ; le ton de la turquoise orientale, dite de vieille roche, s'eff'ace quelquefois, se dépolit avec le temps et finit par s'évanouir. Le feu blanchit le saphir et dépouille l'améthyste de sa couleur.

L'opale peut s'altérer sous l'influence prolongée d'un air humide : c'est la sensitive du règne minéral ; elle craint également la chaleur et le froid. L'ardeur du soleil, en dilatant les minces lames d'air logées dans les fissures intérieures de l'opale, lui fait perdre ses reflets, et d'autre part un froid vif détermine à la surface de cette gemme des gerçures qui vont quelquefois jusqu'à éteindre sa charmante irisation.

La perle, lentement sécrétée dans la mer par des coquillages aux valves nacrées, se détériore au contact des acides ; elle peut être dissoute par le vinaigre comme le fut celle que Gléopâtre voulut boire dans le festin donné par elle à Marc-Antoine. Les émanations fétides peuvent la ternir, la vieillir,

DU VÊTEMENT

comme disent les joailliers, et même lui enlever pour toujours cet éclat doux, changeant et argenté qui est l'orient des perles ; elle devient alors semblable à ces perles pêcliées dans les parages de

Taille à degrés.

Taille en table

Taille à étoile.

rÉcosse, qu'on nomme mortes et qui ressemblent elles-mêmes à des yeux de poisson.

Indépendamment de ces variations, les pierres précieuses gagnent ou perdent de la valeur et de l'éclat selon la taille qu'elles reçoivent ; elles ne

sont parfaitement belles qu'en vertu de Tart qu'y apporte le lapidaire.

Il n'en est pas des pierres de couleur comme du diamant ; on ne les clive point, parce qu'en diminuer le volume serait en diminuer le prix et qu'on ne pourrait se servir des petits morceaux pour en faire des roses. La raison en est que, si le dessous d'une pierre précieuse était, commecelui des roses, une surface plane, elle serait moins brillante. Mais les imperfections que peuvent avoir un rubis, un sapliir, une émeraude, le lapidaire, au défaut du clivage, les fait disparaître souvent par la taille en cabochon, qui donne à la gemme la forme ovale d'une goutte de suif. Ce genre de taille convient d'ailleurs de préférence à l'opale, à la turquoise, au corail, h la cornaline, à la malachite. Le cabochon est simple lorsqu'il représente la nioitié d'une goutte de suif, et double lorsqu'il est, comme une amande, bombé en dessus et en dessous. On y coupe alors sur le côté un biseau qui marque la jonction des deux moitiés de l'amande. Quelquefois la partie supérieure demeurant en cabochon, l'inférieure se taille à facettes pour que le jeu de la lumière en soit avivé.

La taille en brillants, la taille à étoiles, la taille portugaise en triangles sphériques, conviennent

aux rubis, aux saphirs, aux topazes, à l'amélliyste. L'émeraude et l'aigue-marine se taillent à degrés, ce qui veut dire qu'elles présenteront au-dessus une table en carré long ou en carré parfait, aux angles arrondis, plus deux degrés, et au-dessous deux autres degrés entourant une facette carrée qui est la culasse. Ainsi l'art du lapidaire consiste, tantôt à favoriser la réfraction de la lumière par des facettes, tantôt à augmenter la transparence par la largeur des tables ou par l'uni du cabochon. Il perfectionne la beauté des gemmes en mariant la géométrie avec le soleil.

Là où finit le travail du lapidaire commencent l'œuvre du joaillier et celle du bijoutier. Aujourd'hui leurs professions se confondent; mais leurs ouvrages se distinguent. Lorsque les métaux précieux ne sont que la monture des pierres, le produit est de la joaillerie ; lorsque les pierres ne viennent que rehausser le travail de l'or et de l'argent, l'objet appartient à la bijouterie. Prenons un exemple, supposons un bijou ayant la forme d'un papillon : si l'armature est en or, le gros du travail n'y sera pas fait par le joaillier ; le corps de l'insecte, les antennes avec leurs massues, les ailes ouvertes avec leurs nervures, les trous qui rece-

vroiit les roses ou les brillants, les griffes qui saisiront et retiendront les gemmes dont sera coloré le bijou, tout cela est l'œuvre du bijoutier. Mais si le corps est en opale ou en labrador, si les ailes sont en agate striée et rubanée, si les antennes sont en sardoine et les yeux en rubis, le papillon sera l'œuvre du joaillier.

Quelle que soit l'importance de la couleur dans un bijou, c'est delà forme d'abord qu'il faut s'occuper, et le plus difficile est d'en arrêter le dessin, puisque la nature se charge d'y apporter, pour sa part de collaboration, les trésors de la lumière et du coloris.

l ordre el'ant uxne condition essentielle dans la composition d'un bijou, les modes qu'il y faut employer

DE PRÉFÉRENCE SONT LA RÉPÉTITION, l'ALTERNANCE, LA SYMÉTRIE, LE RAYONNEMENT, LA PROGRESSION, LA CONSONNANCE.

Les principes que nous avons affirmés au commencement de ce livre s'appliquent à la bijouterie aussi bien qu'à l'orfèvrerie, à la céramique et aux autres branches de la décoration et de l'ornement.

DU VÊTEMENT

Selon que le dessinateur d'un bijou aura pris le parti de répéter ses motifs ou de les varier, d'y employer l'analogie ou le contraste, son dessin aura déjà un caractère plus ou moins grave, plus ou moins sévère. S'il s'agit, par exemple, de composer une couronne pour une reine, un diadème pour une beauté fière, le même ornement répété y produira un effet imposant. On peut vérifier cette impression en regardant les bijoux étrusques, les bijoux grecs, les bijoux égyptiens. Tous ceux qui ont été conçus dans le mode de la répétition présentent quelque chose de hiératique, de cérémonial et de frappant. Ici, par exemple, c'est une suite de pierres gravées représentant des têtes de divinités ou des portraits de héros, qui forment de loin une répétition des plus nobles, variée de près par la seule différence des physionomies. Là c'est une série de vipères sacrées relevant la tête, ou bien c'est tout un rang de scarabées ornés de légendes^ et la signification de l'image devient ainsi plus forte par un redoublement continué.

Mais il est rare que la répétition pure et simple ne soit pas corrigée par l'interposition d'une figure plus grande, correspondant à l'axe du front, dans une couronne, à la ligne médiane du corps, dans un colher. Souvent la répétition est progressive,

et alors elle est amendée par la diminution graduée du même ornement, depuis le milieu du bijou jusqu'aux extrémités, diminution qui donne de l'importance à la perle centrale, si c'est un fil de perles, au camée central d'un diadème ou d'un bracelet, si l'ornement choisi est une tête gravée.

Que si la répétition est modifiée par l'alternance simple, ou par une alternance plus compliquée qu'on peut appeler, par analogie , récurrence , le caractère du bijou en devient moins sévère, plus aimable, tout en conservant de la dignité. Les bijoux antiques en offrent beaucoup d'exemples. Tantôt c'est un collier de perles auquel sont suspendus, à distances égales, des ovules ou des fleurs en bouton ou des amphores ; tantôt c'est un rang de boules d'agate parallèle à un chapelet de losanges sphériques auquel il est rattaché par des fuseaux alternant avec des poissons ou des lézards. Tantôt des glands de chêne sont entremêlés de petits mufles d'animaux ; ou bien un fil de grelot, semblable à la fleur du muguet, est relié à des grenades alternativement hsses et rugueuses. Toutefois, que la répétition soit simple, ou qu'elle soit en quelque sorte recommencée par une intermittence de formes similaires, les bijoux composés dans ce sentiment sont à la fois sérieux par l'in-

Exemples d'alternance et de récurrence.

lention de régularité que l'artiste y a mise, et agréables à l'œil parce qu'il en saisit les éléments sans peine, et qu'il en reçoitla sensation que procurent toujours les motifs répétés et rhythmés.

Si quelque part la symétrie est bien venue, c'est surtout clans la bijouterie, parce que l'art s'y exerce en cle si petites proportions que la ténuité des ornements y est le plus souvent une qualité exquise, une grâce recherchée. Si un bijou ne se débrouille pas aisément, s'il n'est pas facile à lire, s'il y faut les grossissements de la loupe, le regard n'est pas satisfait, parce qu'il se fatigue à poursuivre une infinité de détails confus, rendus imperceptibles par leur confusion même. Au contraire, l'ordre et la régularité permettent de voir les ornements les plus menus et d'en jouir. Loin d'exclure la richesse, ils la rendent possible, parce que la richesse des matières sans la clarté du dessin n'est qu'un embarras ; elle encombre au lieu d'embelhr.

En aucun ouvrage d'art, il n'est aussi nécessaire de ramener la variété à l'unité, et pour cela le joailher-bijoutier doit choisir parmi les divers modes d'ornementation ceux qui favorisent les perceptions nettes et vives. Il doit conséquemmeiit exclure le système de la complication.

DU VÊTEMENT

On peut sans doute inventer d'ingénieux labyrinthes d'ornements pour les appliquer, comme font les Arabes, à la décoration architectonique d'une surface murale, d'une porte, d'une clôture à jour, d'une frise. On peut aussi compliquer la mosaïque d'un pavement, la damasquinure d'une cassette ou d'un écrin, le décor d'un vase; mais compliquer le dessin d'un bijou, c'est rendre insaisissable ce qui est déjà difficile à saisir. Lorsqu'un imprimeura composé un texte en nonpareille, il cherche à compenser la petitesse du caractère par l'extrême netteté du tirage; encore est-il qu'il rebutera bien des lecteurs. Dans une parure, la netteté n'est possible que par la répétition ou par le retour périodique des mêmes objets. Et il va sans dire que si la complication est déplacée dans un pendant d'oreille, dans une bague, — et d'autant plus déplacée que le bijou sera plus petil, — à plus forte raison faut-il en bannir la confusion, même pondérée, qui n'est tolérable que sur des surfaces assez grandes pour que le regard se puisse reconnaître à travers les grimoires d'une décoration dont le désordre est secrètement équilibré.

Benvenuto Cellini fut certainement un orfèvre incomparable, un émailleur accompli, un parfait

32S L'ART DANS \A PARUllE ET DANS LE VÊTEMENT.

nielleiir. Il eut au plus haut degré le sentiment cle l'élégance qui caractérise d'ailleurs toute la Renaissance italienne, et pourtant, parmi les bijoux qu'il a faits sous le nom ào^ pendants^ nom que lui-

Pcndant attribué à Beavenuto Cellini.

même leur a donné dans son Traité cF orfèvrerie, il n'en est pas qui vaille les beaux modèles antiques. Les siens sont déparés, soit par la multiplicité des objets, soit par la malencontreuse idée de construire des ouvrages de bijouterie comme des mo-

numents d'architecture. Nous en avous des exemples remarquables dans les vitrines du Cabinet des antiques, à la Bibliothèque nationale, et dans la collection de joyaux que possédait Debruge- Duménil (1). Yoici une abside flanquée de deux colonnes en diamant-table, et couronnée de deux

Enseigne et cartouche attribués à Benvenuto Cellini.

volutes formant comme un fronton cintré, qu se brise pour faire place à un rubis. Deux figurines en ronde-bosse et en or ciselé, une femme et un \'ieillard, s'entretiennent d'astronomie sous cette niche émaillée de bleu et semée d'étoiles. Des l'ubis sont enchâssés dans les piédestaux. L'édifice

(1) Les joyaux ici gravés sont empruntés du savant livre de ]\J. Jules Labarte, l'Histoire des arts industriels au moyen âge.

se couronne d'un gros diamant, surmonté d'un cartouche ; il se décore, sur les côtés, de ^'ases en rubis, et se termine en bas par un culot à pendeloques.

On conviendra sans peine qu'un tel bijou est malheureusement conçu et qu'une complication aussi indiscrète a l'inconvénient de surcharger l'esprit et de fatiguer le regard. On ne peut s'en servir ni pour l'attacher à une boucle d'oreille, parce qu'il est ridicule de suspendre à son oreille un monument, ni en faire un nœud d'épaule ou le pendant d'un collier parce qu'une composition architectonique, ainsi compliquée de figures humaines, de vases, d'enroulements, de cornets et de modillons, ne peut être vue que de très- près et avec une attention prolongée qui serait une inconvenance.

Du reste, le défaut qui nous frappe ici ne reparaît pas toujours dans les autres bijoux de l'artiste florentin, notamment dans ces médaillons qu'il ciselait mieux que personne et qu'on appelait enseignes^ parce qu'on les portait au chapeau ou dans les cheveux.

S'il se laisse guider par des principes que nous croyons certains, le joaillier-bijoutier regardera

DU VETEMENT

comme un des modes convenables à son dessin la progression, et comme une de ses plus grandes ressources le contraste, qui n'est que le plus haut degré de l'alternance. La progression peut être vivement accusée, ou ménagée avec douceur, et dans ce cas elle n'est qu'une gradation. Afin d'augmenter l'importance de l'objet qui occupera le centre d'un bijou, on y amène le regard par une progression croissante et décroissante qui fera mieux sentir les proportions de cet objet en indiquant, pour ainsi dire, par quelle suite d'efforts la nature est parvenue à produire tel diamant, telle perle, ou tel rubis ou telle émeraude qui sembleront être le dernier terme de sa force génératrice. En suivant les degrés qui composent cette échelle des grandeurs, l'œil sera plus frappé de la dimension dernière.

Ainsi entendue, la progression est une manière de contraste, mais un contraste adouci et gradué. Pour avoir sa plus forte expression, le contraste doit être ressenti et brusque, et il ne saurait l'être dans un bijou que parle rapprochement des couleurs et par l'opposition des parties lisses d'or, d'argent ou d'acier avec les parties ciselées, gravées, chagrinées ou incrustées.

Mais, quel que soit le système d'ornement adoplé

Bijoux rayonnants ou en éventail.

DU VÊTEMENT

parle dessinateur d'un bijou, il y faudra de l'ordre,

Divers bijoux étrusques ou gréco-étrusques.

il y faudra un certain rhytlime. A l'exemple de la

33i L'ART DANS LA PARURE ET DANS LE VÊTEMENT.

nature, qui est irrégulière dans ses grands spectacles et qui, dans ses petits ouvrages, affecte de la symétrie, le joaillier-bijoutier doit en mettre dans ses couronnes, ses colliers, ses corsages, ses pendants de cou, ses boucles d'oreilles, ses broches, ses agrafes, ses bagues. Et puisque nous parlons de symétrie, c'est le moment de faire observer que parmi ces objets de parure il en est plusieurs auxquels convient dans la perfection une symétrie particulière, le rayonnement. Les petites fleurs des champs ou des jardins, la margueritelle, le bleuet, l'anthémis, le souci, la matricaire, le pas-d'âne, nous offrent des corolles finement radiées et dont la forme, en sa délicate symétrie, sied parfaitement à certains bijoux. Une étoile de diamants ou de pierreries fait à merveille au centre d'un diadème. La disposition rayonnante que les Égyptiens employaient si heureusement dans leurs scarabées aux ailes étendues, aussi bien que sur les corniches de leurs pylônes, s'adapte fort bien aux pendants d'oreilles, parce que la tranquille régularité d'un bijou dessiné en disque ou en éventail contraste avec la forme de l'oreille, qui est naturellement capricieuse, tourmentée et accidentée.

Les Étrusques ont taillé aussi en plaque cir-

DU VÊTEMENT

culaire, quelquefois dentelée, la partie supérieure de leurs pendants d'oreilles. Les fibules grecques étaient le plus souvent des broches rondes, et les artistes athéniens, qui fabriquaient de si fins joyaux pour les rois du Bosphore Cimmérien et pour les riches habitants de la colonie hellénique de Théodosie, se plaisaient à rappeler la rondeur du bijou par la forme sphéroïdale de ses reliefs. Ils disposaient, par exemple, des rangs concentriques de perles ou de petites baies glanduliformes autour d'un centre circulaire, occupé par une renoncule entourée de chrysanthèmes. C'était user du mode que nous appelons consonnance, et qui est un rappel, un écho de la première harmonie.

Nous retrouvons donc ici encore la répéfition redoublée, je veux dire l'insistance d'un retour régulier à la forme primitive de l'objet. Tant il est vrai que la similitude, ou au moins l'analogie des motifs, est essentielle dans toute ornementation et en particulier dans celle des bijoux, parce qu'autrement leur petitesse même les rendrait inintelligibles.

LA DÉCHÉANCE DU SYMBOLISME A FAIT PERDRE AUX BIJOUX UNE PATITIE DE LEUR CHARME EN DONNANT DE PLUS EN PLUS d'iMPORTANCE A l'iMITATION DES CHOSES RÉELLES.

Dans la plus haute antiquité, les ornements étaient des emblèmes. Les joyaux dont se paraient les hommes et les femmes portaient l'empreinte d'un sentiment profond ou bien contenaient une allusion à quelque idée religieuse. L'âme n'était jamais désintéressée, même dans les objets de luxe les plus futiles en apparence, et tout ce qui ajoutait à la grâce d'une parure était un spectacle pour l'esprit. Aussi, dans ces temps reculés, l'imitation fut-elle toujours interprétative et conventionnelle parce qu'elle fut subordonnée toujours h l'expression de l'idée.

Le pectoral que portait le grand prêtre égyptien sur sa poitrine et qui se trouve également sur des momies représentait un temple, un?2aos ; m<ih ce temple est figuré par une image qui n'en est que la fiction. Les animaux, que les Égyptiens imitaient d'ailleurs avec une vérité naïve et saisissante,

DU VÊTEMENT

même quand ils les composaient de parties hétérogènes, quand ils donnaient une tête d'aigle aux griffons, des ailes aux vipères, les animaux, dans l'art de ce peuple, étaient moins des représentations réelles que des formes de l'écriture, des pensées rendues sensibles. L'urœus, le \autour, l'épervier, le chacal, le lion, la chatte, l'oiseau

Bijou épyptien, à l'œil d'Horus.

à tête humaine, étaient autant de symboles, de signes, de présages. Lorsqu'on voit sur le diadème de la reine Aah Hotep,mère d'Amosis, deux sphinx affrontés gardant un cartouche royal, lorsqu'on Yoit sur un pectoral deux éperviers planant, symboles du soleil, l'on s'attend bien que l'imitation conservera ici un caractère solennel et mystique. Que deviendrait le symbolisme d'un collier formé de croix ansées, alternant avec l'œil d'Horus, si les yeux étaient imités exactement d'après nature au lieu d'être divinisés en quelque sorte par l'algèbre du dessin et les conventions de la couleur? Cela

n'empêchait point sans doute la délicatesse de la mise en œuvre, ni le précieux de la sculpture et de la gravure dans le corselet et les élytres du scarabée en lapis ou en jaspe ^'ert, ni le fini dans le travail des ailes incrustées de pierres précieuses

Bijou étrusque.

ou de verres colorés que cernent des cloisons d'or. Mais l'imitation, encore une fois, gardait un accent hiératique et tacitement convenu.

Plus amoureux de la vérité, plus près de la nature, les Grecs et, après eux, les Romains eurent

DU VÊTEMENT

un symbolisme plastique et des emblèmes sans mystère qui s'expliquaient aisément. Leurs attributs n'avaient rien d'arbitraire et leurs monstres mômes, centaures ou satyres, semblent avoir vécu. Aucune autre violence n'est faite à la nature humaine, si ce n'est pour la rendre parfaite. Dès lors, les ornements, depuis les plus grands jusqu'aux moindres, depuis l'architecture jusqu'à la bijouterie, sont frappés au coin d'une imitation plus serrée, plus voulue. 11 est naturel, en effet, que les formes vues soient rendues plus fidèlement que les formes imaginées.

A l'époque byzantine, la superstition chrétienne ramène les amulettes. Une signification mystique s'attache aux anneaux et à certains bijoux peu apparents et faciles à cacher en temps de persécution. L'interprétation reprend son empire et l'imitation redevient plus conventionnelle. Le symbolisme se réfugie ensuite dans le blason qui prête un langage aux émaux, c'est-à-dire aux couleurs, et dont toutes les figures sont des emblèmes. Mais, à la Renaissance, le symbolisme est décrié, il décline, il dégénère, et peu à peu il tombe en désuétude. Enfin, de nos jours, il a perdu sa dignité et, en dehors de l'intérêt archéologique, il n'a plus pour nous ni goût ni saveur. C'est pour cela que nos bijoux.

devenus purement imitatifs, ne peuvent plus être intéressants que par la beauté optique des métaux et des pierres, par l'élégance du contour, par la finesse et la perfection du travail dans la monture.

A part quelques emblèmes d'inconstance ou d'amour qui nous font sourire, la joaillerie et la bijouterie ne nous montrent guère aujourd'hui que des formes empruntées de la géométrie, de l'architecture ou du règne végétal, ou de la bimbeloterie, mais du moins on ne cherche plus à introduire dans un bijou, comme on le faisait à la Renaissance, la figure humaine tout entière.

l'image du corps HUMAIN, SCULPTÉE EN RONDE BOSSE, QUELQUE PETITE QU'eLLE SOIT, EST MALSEANTE DANS UN BIJOU QUI DOIT ÊTRE PORTE,

Gravée en relief sur un onyx ou en creux dans une cornaline, la figure humaine n'est plus qu'un ornement superposé, fixé à un autre ornement et qui en est inséparable. Le bijou est alors rehaussé d'une pierre fine qui se trouve être un camée ou une intaille. Mais lorsque la figure se présente

DU VÊTEMENT

SOUS les trois dimensions, soit comme caryatide dans une composition architectonique, soit avec les mouvements de la vie dans une action déterminée, elle dénature complètement le bijou, par la raison qu'elle n'est plus à l'échelle de l'homme, et que le corps humain est trop riche de formes, a trop de beauté, trop d'importance, et qu'il tient un rang trop élevé dans la création, pour jouer un rôle accessoire parmi les images tirées du règne végétal ou de la géométrie.

Lorsque Benvenuto Cellini a modelé le pendant, d'ailleurs si précieux, qui est conservé à la Bibliothèque nationale, lorsqu'il y a ciselé une figure d'Apollon sur la clef d'un arc et deux muses dans les tympans, accompagnées de griffons et de chimères, il a fait une œuvre d'art et non plus un bijou. Un ouvrage de ce genre est condamné par sa beauté même à demeurer inutile. La femme qui posséderait un tel joyau pourrait le faire admirer aux autres, mais non pas s'en parer elle-même. Comment exhiber sur sa poitrine, comment suspendre à son oreille ou à son cou des statues en miniature dont la perfection ferait admirer l'ornement aux dépens de la personne ornée. C'est ici le cas de rappeler ce principe, que Futile appartient au domaine de l'industriel, que le beau est

l'apanage de l'artiste. Tout objet destiné à un usage peut être embelli, mais ne saurait être essentiellement beau, car si sa qualité premwre est la beauté, l'objet doit cesser d'être utile. Celui-là serait un barbare qui voudrait mettre son sel dans la fameuse salière de ce même Benvenuto, ou se servir d'une amphore panathénaïque pour verser du vin à ses amis.

Le dessinateur de bijoux doit songer beaucoup

Boucle d'oreille gréco-étrusque.

moins à mettre en lumière son propre talent qu'à relever la grâce des parures afin de rendre plus aimable ou plus jolie la femme qui les portera. Voilà ce que les Grecs ont compris, ou ce qu'ils ont deviné par la seule délicatesse de leur sentiment. Aussi n'ont-ils pas ciselé dans leurs bijoux la figure humaine entière et en ronde bosse. Sur leurs bracelets, leurs coUiers, leurs diadèmes, leurs fi-

DU VÊTEMENT

bules, leurs épingles, on ne voit que des parties séparées du corps humain, une tête d'homme ou de femme, un buste engaîné, une main tenant la pomme, le masque de Méduse ou celui du Bacchus indien, aux oreilles de taureau et aux cheveux calamistrés, rendus par fils d'or tournés en spirale. C'est par exception que les Étrusques ont suspendu à leurs boucles d'oreilles d'imperceptibles figurines d'enfants en ronde bosse. Les animaux mêmes ne sont guère représentés que par leur muffle dans la bijouterie des anciens. Cela est vrai du moins pour les quadrupèdes. Parmi les autres animaux, il est des reptiles, des oiseaux, des insectes, tels que l'abeille, la cigale, le scarabée, le papillon qui ne sont pas fragmentés. Le serpent se recourbe sur luimême pour former un bracelet en redressant sa tête ou en mordant sa queue. Le lézard glisse sur le fourreau d'une fibule. Aux boucles d'oreilles gréco-étrusques sont suspendus quelquefois un coq, une colombe ou un cygne en émail blanc. Mais encore une fois la figure humaine entière et en plein rehef serait aussi rare à trouver dans la joaillerie antique qu'elle est malséante dans la joaillerie moderne.

DE TOUTES LES RESSOURCES SUR LESQUELLES PEUT COMPTER LA BIJOUTERIE, Ll PART FAITE A l'ÉMAIL EST CELLE QUI DEMANDE ET COMPORTE LE PLUS d'aRT.

Que reste-t-il donc au bijoutier, en fait de modèles, en dehors de la figure humaine et des

animaux? Il lui reste le règne végétal, les corps rayonnants, comme les astres, les ornements d'ar-

DU VÊTEMENT

chitecture et les corps artificiels, tels que les innombrables instruments créés par l'homme pour l'exercice de tous les arts et de toutes les industries, la musique, l'agriculture, la guerre, la chasse, la navigation, l'orfèvrerie, les ornements

liturgiques, qui ont une siguitic.ation pour l'esprit, et en général les anciennes figures du blason.

Parle mélange de ces éléments, il peut varier à l'infini ses motifs et leur donner de la grâce à la condition de ne pas imiter ce qui pour lui est inimitable. Depuis quelque vingt ans, par exemple, nous voyons la joaillerie se plaii'e à composer des bouquets en pierres précieuses, des feuillages en émeraudes, des fruits en rubis, des fleurs en bril-

lants, à cœur de saphir. Quelques-uns même ont poussé l'ambition jusqu'à vouloir imiter des plumes d'oiseau. Ils ont su emboutir des feuilles de métal, c'est-à-dire les rendre convexes et concaves, les modeler au point de leur faire exprimer les souplesses de la plume; avec de fins traits de scie,

Libellule en diamants.

ils en ont détaillé lesbarbes et lesbarbules, et, les semant de roses ou de pierreries, ils en ont composé des broches, des coiffures, des aigrettes. Mais il va sans dire que de pareils tours de force sont déconseillés par le sentiment et par le goût. Celui qui, avec les corps les plus brillants et les plus durs, cherche à imiter le duvet moelleux, la vaporeuse légèreté d'une plume de marabou ressemble

au virtuose qui jouerait des airs de flûte avec un

5 Collier de diamants imitant la dentelle.

serpent. N'essayons pas de faire mal dans un art ce qui peut être bien fait dans un autre.

Que de ressources, d'ailleurs, n'ont pas nos bijoutiers français, reconnus partout pour les plus habiles du monde î Avec quelle dextérité ils parviennent à fixer sur ces lames à peine ^'isibles qu'on appelle fils-couteau des pierres montées illusion, ■ — c'est leur mot — et qui semblent être sans appui comme des gouttes de pluie traversant l'air ! Avec quelle grâce ils savent racheter la mollesse des courbes par quelques lignes anguleuses, nouer, chifTonner un ruban, tresser une couronne de mûrier, tordre un bracelet en câble, lui donner la forme ironique d'un ferrement ou la forme envenimée d'un aspic, emmailler des chames menaçantes, prodiguer les pierres ou les perles sur un collier en esclavage, attacher à un pendant d'oreille ces pampilles qui sortent d'un grain d'avoine et qui brillent au moindre mouvement de la vie ! Avec quelle précision ils reproduisent dans les repercés, c'est-à-dire dans les parties ajourées du bijou, les caprices de la serrurerie, les rinceaux de l'art mauresque, les niellures persanes ! Et quelle fécondité d'imagination pour rajeunir les anciens motifs ou en inventer de nouveaux ! Telle paire de boucles d'oreilles se composera de violettes en émail, qui feront valoir à merveille une chevelure dorée; telle autre figurera des cerises

qui sembleront tombées de l'arbre d'où les lançait le naïf Rousseau. Ici, un paon fait la roue dans une niche, déployant sa queue aux yeux d'émeraude ; là une perle habite la conque de Vénus; là, on sertit des brillants et des saphirs dans les ailes d'une libellule qui tiendra se poser sur une coiffure élégante; plus loin, on s'est inspiré des ouvrages de la dentellière. La ténuité des fîls-couteau et la vivacité des arêtes qu'obtiennent les ciseleurs, par un dernier coup de burin dans le repercé, permet au joaillier de composer des parures en brillants, imitant la guipure de Venise ou le point d'Alençon; de sorte qu'une femme peut faire étinceler à son cou une dentelle de diamants, avec son réseau, ses brides, ses jours, son engrelure et ses picots.

Parfois nos fabricants se laissent égarer par la fièvre d'émulation ou le désir d'étonner. On a yu dans nos expositions des bijoux électriques d'une nouveauté effrayante. Une pile de Volta, assez petite pour tenir dans une poche, imprimait le mouvement à une foule de menus objets disposés en coiffures, en broches, en épingles. C'étaient un lapin jouant du tambour, une tête en argent faisant d'horribles grimaces avec des yeux en rubis et des

lèvres en émail, un papillon convulsionné, un oiseau battant de l'aile, et autres fantaisies inventées sans doute pour l'exportation, et de nature à réjouir des sauvages.

Mais, à part ces facéties qu'il faut oublier, nos bijoutiers excellent dans l'exécution; ils savent à merveille moditîer les tons do leur ouvrage, et en varier les aspects,* soit par l'opposition du bruni au mat, du plein au vide, de l'uni au façonné ou au grenu, — comme dans les bijoux d'or fdigrané. — soit par le mélange de l'or rouge avec l'argent ou le platine, soit par le contraste agréable de l'or vert maté avec le rubis, ou de l'or en couleur avec le saphir. Charmante invention que celle de la mise en couleur! En plongeant un objet en or dans une dissolution de substances acides, on fait disparaître à la surface de l'objet tout ce que l'or contenait d'alliage et on lui redonne la couleur de l'or pur. Ainsi altéré par une morsure qui n'est visible qu'à la loupe, l'or prend un œil à demi mat qui peut être enlevé avec une brosse de laiton ou conservé pour servir de fond à des matières brillantes. L'or en couleur ne doit donc pas être confondu avec l'or de couleur : c'est tout simplement de l'or épuré à la superficie du métal.

DU VÊTEMENT

J'arrive à l'émail, qui joue un rôle quelquefois si important dans la bijouterie.

L'émail est un cristal. Pour l'employer dans les arts et dans l'industrie, on le colore en le combinant avec des oxydes métalliques. Il se compose donc de deux substances : une matière vitreuse incolore et fusible, qu'on appelle fondant, et l'oxyde métallique avec lequel le fondant se combine au feu et qui lui donne une couleur éclatante. En général les oxydes laissent au cristal sa transparence : mais l'oxyde d'étain a la propriété de rendre l'émail opaque et blanc. Le mot émail suppose l'action du feu : « on ne dit pas d'un bijou qu'il est émaillé parce qu'il est décoré de pièces de verre coloré, serties à froid dans un chaton ou fixées sur le bijou par un mastic; ce qui constitue l'émail lerie, dit M. Jules Labarte (1), c'est la fusion de l'émail dans des interstices ménagés à l'avance sur une pièce de métal. »

Les colorations de l'émail par les oxydes forment la 'plus riche palette qui se puisse imaginer. « Où trouver une pareille moisson de couleurs? dit un

(1) Histoire des arts industriels, t. I, 18p.l. Orfèvrerie.

peintre sur émail, M. Clauditis Popelin : bianc de neige, mat harmonieux des ivoires, deuil lustré des ailes de corbeau, noirs fuligineux des ébènes, gris des perles, cendres ardoisées, fraîcheur des lins et des lilas, violels profonds, outremers vibrants, sombres indigos, azur, béryl, émeraude et malachite, faune olivâtre des bronzes ensoleillés, gamme chromatique des feuilles mortes, ambre et citrins, splendeurs des ors, orangés de la flamme ardente, érubescences des cuivres, écarlate cramoisi de la cochenille , douce amarante , obscur nacarat, étincelles des vives escarboucles ! que de ressources accumulées ! que de moyens réunis sous la main des personnes jalouses de relever un art aussi charmant que puissant (1) ! »

Depuis qu'il est venu de l'extrême Orient tant d'ouvrages rendus merveilleux par les diverses applications de l'émail et qui sont une de nos plus vives admirations, la bijouterie française a subi l'influence de ces modèles et. en a tiré des motifs d'ornement qui appartiennent à l'art proprement dit et qui relèvent de la peinture.

Les émaux employés dans la bijouterie sont cloi-

(\) L'Émail des peintres, par Claudius Popelin. Paris, A. Lévy, 1866.

sonnés, champlevés , translucides sur ciselure en relief, ou peints. Les mots cloisonnés, champlevés s'expliquent d'eux-mêmes. Cloisonner ^ c'est enfermer daus des cloisons des émaux différents qui doivent être nettement séparés. Ces cloisons, qui sont comme des rubans de métal soudés perpendiculairement à la plaque métallique, suivent les linéaments d'îin dessin et en deviennent les contours, de telle sorte que les traits que le dessinateur aurait tracés au crayon sur un papier, sont remplacés, sur la plaque à émailler, par un filet de cuivre.

Champlevei\ c'est enlever du champ, c'est-à-dire excaver le fond. L'émail champlevé est donc celui dans lequel, au lieu de rapporter sur le fond les minces bandelettes de métal qui devaient y dessiner des cloisons, l'on creuse avec une échoppe les parties qui recevront l'émail, en réservant, en épargnant àd^w^ le métal lui-même les contours du dessin. Aussi les émaux champlevés s'appelaient-ils autrefois émaux en taille d' épargne.

Ces deux espèces d'émaux ne produisent que des plates peintures, autremen:dit des peintures sans modelé. Si l'on veut peindre sur une plaque de métal, comme on peindrait sur une autre substance,

en donnant à chaque objet son ombre, sa demiteinte et sa lumière, on enduit la plaque d'une première couche d'émail opaque et blanc (d'émail à cadran), et sur cette couche on applique au pinceau des émaux de couleur avec lesquels on modèle librement son sujet de la même manière qu'on le ferait sur le vélin ou sur l'ivoire, en réservant les blancs du tond. Cette sorte d'émail peint est ce qu'on appelle ordinairement émail de Genève, sans doute pour le distinguer des émaux de Limoges, que nous allons décrire.

Veut-on couvrir par des empâtements toute la surface de la peinture, on enduit le métal d'une couche d'émail violet foncé, bleu lapis ou noir. Làdessus, après avoir tracé son dessin à la pointe, l'on peint ses figures en grisaille avec du blanc d'émail. Ce blanc mis en épaisseur forme le rehaut des lumières. Plus mince, il fait les demi-teintes; plus mince encore, il ménage les ombres en allant s'évanouir dans l'obscurilé du fond. Dès que les figures sont bien modelées en grisaille, le plus difficile est fait, et même l'essentiel, car si l'on se contente d'une peinture ainsi exécutée, on peut obtenir les effets imposants et fiers qu'ont ob(enus en grand les Polydore et les André del Sarte,

DU VÊTEMENT

3oo

lorsqu'ils ont peint leurs décorations murales en camaïeu.

Que si l'on désire colorer sa grisaille, on y couche des émaux Iransparenls qui laissent en effet transparaître le modelé en le couvrant de teintes opulentes. Enlîn, pour enrichir les habits de certains ornements, pour imiter les draperies d'or ou d'argent, les armes damasquinées, les pierres précieuses, les bi joux que porte le personnage représenté, les feuillages fantastiques, les flammes et autres objets éclatants, on se sert de paillons, c'est-à-dire de légères feuilles de métal, qui, placées sous les émaux de couleurs, en reçoivent et leur communiquent une splendeur incomparable. Ce genre de peinture, dans lequel le métal est entièrement caché sous l'émail, s'appelle émail des peintres et communément émail de Limoges, car cette ville a donné son nom à l'émail peint, comme Damas a donné le sien à la damasquinerie.

Enfin il est un genre d'émaillerie qui est une association de la peinture avec la sculpture, piîtura mescolata con la scultura^ dit Vasari. Étant donné une plaque de métal sur laquelle on a ciselé ce qu'on appelait jadis une basse-taille^ ce que nous appelons un bas-relief, si l'on y coule des émaux

3o6 L'ART DANS LA PARURE ET DANS LE VÊTEMENT.

transparents, la teinte de l'émail sera plus ou moins foncée selon qu'il recouvrira des parlies plus ou moins creuses — de même que l'eau paraît plus sombre sur un litplus profond, — de sorte qu'il y aura des dégradations de tons dans la même nuance d'émail. On aura ainsi une miniature plus savoureuse, plus modelée que celle qu'on aurait peinte sur une surface plane, parce que les ombres et les clairs au lieu d'être faites au pinceau, seront ceux du bas-relief lui-même, que laissera visibles la transparence de Témail.

Tels sont les procédés ingénieux et délicats inventés par les raftinemenls du goiit, et employés dans la bijouterie pour seconder la grâce des femmes en les aidant à nous plaire. L'émail cloisonné concilie la ricliesse des ornements avec la clarté du dessin. L'or s'y « recourbe en replis tortueux» pour cerner des images fantastiques, des fleurs écloses dans les jardins de l'imagination, des chimères, des dragons, des reptiles monstrueux, des cerfs revêtus d'écaillés, et autres bêtesimaginaires dont les céramistes de l'Orient ont tant de fois enrichi l'art décoratif, comme si la Perse, la Chine et le Japon avaient eu aussi leur Apocalypse.

Avec l'émail peint, les bijoux pourraient retrou-

\ev en partie le charme qu'ils ont perdu, par la raison que l'artiste échapperait, dans ce genre de peinture, à l'imitation servile des choses purement naturelles, imitation qui le tient éloigné de la poésie. Plus facilement qu'un autre, le peintre sur émail s'affranchit delà prose et du réalisme. La violence des couleurs vitrifiées lui permet de choisir des sujets chimériques, des aventures romanesques, de remonter aux époques barbares pour en tirer des scènes mystéiieuses qui produisent un effet piquant d'étrangeté sur un médaillon en émail, comme sur la boîte d'une montre transformée en bijou. 11 me souvient d'avoir vu un médaillon, sur lequel était peint le Chevalier de la mort, armé de pied en cap, se précipitant la lance au poing, dans un ciel bleu d'enfer, semé d'étoiles d'or. C'était, en petit, une chose grande, et dont le caractère était cent fois préférable, même dans la parure d'une femme, aux fades bergeries qu'on rencontre si souvent sur les émaux peints des bijoutiers. Parmi ceux de la Renaissance, que renferment les vitrines du Louvre, il en est qui représentent des naufrages ballottés sur les vagues blanches d'une mer sombre, ou de petits combats dont la mêlée est à la fois éclatante et obscure.

Quant aux émaux dits translucides sur relief, ils

nous font \oirde fines ciselures comme au travers d'une glace de cristal coloré: ils rehaussent dans les couleurs du prisme les ouvrages infiniment petits de la froide sculpture (J).

LA THEORIE DES COULEURS EST D UN GRAND SECOURS AU BIJOUTIER EN CE QUI TOUCHE LES ÉMAUX TRANSPARENTS — DANS LEUR APPLICATEON SUR l'oR, l'aRGENT OU LE PLATINE - ET LES PIERRES PRÉCIEUSES DANS LEUR MARIAGE AVEC LES ÉMAUX.

La loi des couleurs complémentaires, qui fait tant d'honneur à la science moderne, les bijoutiers la connaissent tous par tradition ou au moins par intuition. Mais cette loi ne saurait s'appliquer à la joaillerie proprement dite, c'est-à-dire à l'action réciproque des couleurs qui font éclater les pierres précieuses. On ne l'observe que dans l'association des émaux transparents avec les métaux ou dans celle des pierres avec l'or et l'émail.

Un rubis, par exemple, est assez brillant pour

(1) Pour écrire dans cet ouvrage ce qui concerne la bijouterie, nous avons dû consulter, comme nous le faisons toujours, les hommes de la profession. Nous devons remercier ici de leur obligeance à nous renseigner, M.Meyerbeine lils, joaillier, M. Meyerheine père, ancien émailleur chef à la mimufaclure de Sùvres, M. Falize, M. Leblanc-Granger (pour les imitations de gemmes) et MM. Rouvenat et Lourdel, auxquels appartiennent quelques-uns des dessins qui figurent dans ce chapitre.

DU VÊTEMENT

qu'il soit inutile d'en exalter la couleur par la juxtaposition d'une émeraude. Ce rapprochement produirait un contraste dur aux yeux et troublerait l'harmonie au lieu de l'épicer. De même, des couleurs qui, sans être complémentaires, seraient tranchantes, comme turquoise et rubis, turquoise et grenat, turquoise et corail, se nuisent l'une l\ l'autre et s'altèrent. Dans cette confrontation, la turquoise devient verte, le rubis passe à l'écarlaie, le grenat tourne au noir, le corail jaunit.

Les pierres précieuses sont toujours bien assorties avec les brillants et presque toujours avec les perles, parce que le diamant, sauf de rares exceptions, est employé dans la bijouterie lorsqu'il est sans couleur, et que la perle, dans sa teinte argentée et malgré les doux reflets opalins de son orient, peut être considérée comme à peu près incolore. Cependant, si toutes les gemmes et toutes les pierres fines peuvent être convenablement assorties avec les brillants, leur mélange avec les perles n'est pas toujours également heureux; il convient au saphir, à l'émeraude, à l'améthyste, à la topaze, mais il est moins avantageux pour le rubis qui, par l'éclat de son rouge , fait tache à côté des perles. En revanche, le rubis se marie avec grâce à l'opale.

parce que le cramoisi de l'un trouve un écho dans les flammes rouges de l'autre. Encore est-il nécessaire que la transition soit ménagée par une alternance de diamants.

Parlons maintenant des jeux de la couleur dans l'emploi des émaux.

Appliqué sur l'or, ou sur le platine, ou sur l'argent fin, l'émail transparent subit l'influence optique du fond qui transparaît, et la couleur en est modifiée sensiblement. Si l'émail est vert, il ne fait bien que sur l'or fin; il serait cru sur l'argent et froid ou altéré sur les autres tons de l'or ou sur le platine. S'il est rouge, c'est encore l'or fin qui le rend le plus chaud et le plus agréable. Sur l'argent il serait criard et sur le platine il brunirait. L'or rouge, qui est celui dont l'alliage renferme le plus de cuivre et qui est par là sujet à s'oxyder, pourrait ternir l'émail rouge. L'argent et le platine sont les métaux les plus propres à conserver à l'émail bleu et à l'émail violet toute la pureté de leur teinte, et l'or blanc, qui est l'or au titre légal, communique à l'émail violet le velouté de la nuance pensée. L'émail jaune devient orangé sur l'or fin et encore plus sur l'or rouge. L'émail rose reste pur sur l'argent et prend la couleur de chair sur l'or au titre.

DU VÊTEMENT

Enfin l'or rouge sur un émail brun lui prête le ton du bronze florentin.

Ces divers effets sont produits fatalement par le contraste ou l'analogie des couleurs. La science les a prévus, l'expérience les confirme. Mais la théorie trouve encore son application dans les harmonies de couleur, intenses ou adoucies, qui naissent du mélange des pierres précieuses avec les émaux et avec l'or.

Un bijoutier intelligent a pris la peine de rechercher ces harmonies, et il en a fait l'objet d'un traité spécial (1), où il indique les différents aspects résultant de la juxtaposition des pierres, de l'émail et de l'or. L'or en couleur verdit la topaze, mais il rend plus profond le vert de l'émeraude et le bleu du saphir, et il donne à l'orient de la perle plus de clarté, plus d'azur. En vertu de l'infaillible loi des complémentaires, l'émail rouge augmente l'éclat de l'émeraude, et, à côté de l'émail vert, le rubis paraît plus cramoisi et le grenat plus vif.

L'émail violet surexcite le ton de la topaze, qui prend une jolie nuance orangée dans le voisinage de l'émail bleu. L'émail vert exalte ce qu'il y a de plus précieux dans l'opale, les feux rouges. Un en-

(i) Traité spécial à la bijouterie, par L. Moreau, bijoutier dessinateur. Paris, 1803.

tourage d'or vert prête à la perle comme un glacis rose des plus agréables.

Il va sans dire que le noir et le blanc agissanl comme oppositions ou comme non-couleurs, interviennent à propos, mais toujours en filets minces, tantôt pour reposer l'œil et apaiser la violence des contrastes, tantôt pour ajouter au spectacle ce genre de saveur que donne aux aliments un grain de poivre.

DANS LEURS RAPPORTS AVEC LE SENTIMENT ET AVEC LA BEAUTÉ, LES BIJOUX SONT SOUMIS A DES CONVENANCES ESTHÉTIQUES ET MORALES.

Les peuples que la civilisation a mûris et dont l'esprit s'est élevé en s'épurant, restreignent de plus en plus l'usage des bijoux de corps, au moins pour le sexe masculin. Les hommes, qui s'en paraient autrefois, n'en portent plus guère aujourd'hui. Nos ancêtres, les Celtes, venus du fond de l'Asie, en avaient apporté quelques coutumes qui juraient par leur caractère efféminé avec la rudesse de leur race, demeurée ou devenue barbare. Leurs chefs portaient encore, comme les généraux mèdes et perses, un collier d'or formé de fils tordus en spirale, le iorqnes. Ils avaient aussi des bracelets

DU VÊTEMENT

d'origine asiatique, et ce furent peut-êlre les Gaulois de Brennus qui importèrent en Étrurie l'usage de ces bijoux, réservés aux femmes dans la Grèce antique.

En Egypte, au temps des Pharaons, les colliers d'hommes étaient des récompenses accordées pour des actions d'éclat, des distinctions, ce qu'on appelle aujourd'hui des ordres de chevalerie, de même que plus tard, chez les Romains, l'on portait sur la poitrine, comme des bijoux honoriliques, ces têtes de Méduse, nommées phaivres, dont la signification et la nature ont été si bien précisées par un de nos plus savants antiquaires, M. de Longpérier. Les ailles grecques, lorsqu'elles décernaient à leurs grands citoyens des couronnes d'or, imitant les feuilles de laurier ou de chêne, semblaient indiquer ainsi qu'elles ne voulaient décorer dans l'homme que le siège de l'intelligence.

A mesure qu'ils s'éloignent de l'état sauvage, les hommes dédaignent les joyaux pour les abandonner aux femmes. Ils ne gardent pour eux que des bijoux de souvenir, des emblèmes d'attachement et de fidélité, des bagues, des alliances, des médaillons, des breloques, ou bien de riches épingles dont le luxe a son excuse dans l'utilité. Au Brésil,

les étudiants en médecine, du jour oii ils sont reçus docteurs, mettent une émeraude, à leur doigt, en guise de brevet, de même que nos évêques portent une améthyste en signe de leur dignité.

Dans certaines contrées de l'Amérique, les nourrissons, les enfants encore à la bavette, sont ornés de diamants qui pendent à leur col comme les bulles d'or ou de cuir pendaient au col des enfants romains.

En Europe, en France du moins, les brillants sont interdits aux jeunes filles que pare d'ailleurs bien suffisamment leur jeunesse. C'est à peine si on leur permet la perle et la turquoise, symboles de poésie et de pureté. La convenance des diamants ne commence qu'au mariage. Jamais la fiancée ne devra ôter de son doigt son alliance ; jamais elle ne devra quitter, même la nuit, ces boucles d'oreilles qu'on appelle pour cette raison des dormeuses. Veuve, elle n'aura plus que des bijoux de deuil, en jais, en émail noir, en onyx noirci, et elle paraîtra certainement plus triste encore par la tristesse de sa toilette que par l'absence de tout ornement :

Le deuil enfin sert de parure En allendant d'autres atours.

La Fontaine.

DU VÊTEMENT

L'opinion générale des femmes est que le rubis sied à la brune ainsi que le corail ; que le sa pliiret la turquoise contiennent à la blonde. Et pourtant, j'imagine que Rubens et Corrége, qui babillaient leurs blondes de robes ou de draperies bouton d'or, leur eussent mis volontiers des colliers de topaze et d'ambre jaune, en vertu de cette considération que la coquetterie peut être traitée, comme une maladie du sentiment, aussi bien par les semblables que par les conlraires.

Quoi qu'il en soit, le génie moderne, dans sa tendance irrésistible à l'égalité, se raille des pierres précieuses en les imitant ; il fabrique des émeraudes trompeuses, des perles blanches et des perles noires que l'œil du joaillier peut seul reconnaître. Aidé par la chimie qui pénètre chaque jour plus avant dans les secrets de la nature, il contrefait le diamant et il devient de plus en plus habile h créer des gemmes factices qui jouent les vraies. Au moyen de ces minces feuilles de métal battu', qui sont les paii/ons , et que l'on met sous les émaux de couleur pour en augmenter l'éclat, il redouble la coloration des faux rubis, des faux saphirs. Par le doublé et le doré, il compose des bijoux qui montrent leur or là où il suffit de le voir, à la surface.

De cette manière, il remplace pour les fortunes modiques, par une illusion, ce qui est pour les riches une vanité.

Avec ou sans bijoux, les femmes aimables seront toujours aimées ; mais ce serait une ingratitude envers la nature qui a produit les diamants et les pierres précieuses, envers la science qui nous apprend à les imiter, et envers ceux qui mettent tant d'art à les tailler, à les polir, à les sertir, à les monter, que de regarder avec un dédain philosophique ces trésors concentrés de lumière et de couleur, dont la beauté humaine peut s'enrichir.

LOIN d'Être un sujet d'observations frivolls,

LE VÊTEMENT ET LA PARURE SONT POUR LE PHILOSOPHE UNE INDICATION MORALE ET UN SIGNE DES IDÉES RÉGNANTES.

Le \oyageur qui arrive dans un pays et qui n'a pas eu le temps de connaître les mœurs et les pensées du peuple qu'il visite, peut déjà en savoir ou en deviner quelque chose d'après l'architecture et le costume de ce peuple. Lorsqu'il voit, par exemple, sous le ciel brûlant de l'Egypte, les femmes

DU VÊTEMENT

leur chevelure et se rendre, pour ainsi dire, invi-

sibles, il comprend tout de suite que la prédomi-

Mode du premier Empire et de la Restauration.

nance du sexe masculin et la défiance des maris ont condamné les femmes à la vie intérieure, et

DU VÊTEMENT

que la volonté qui leur a commaudé le voile est la même qui les a emprisonnées dans des maisons sans fenêtres au dehors, ou dont les très-rares ouvertures sont obstruées par un réseau impénétrable au regard.

Sans doute, le climat, la configuration du sol et les matériaux fournis parla nature, au constructeur pour ses édifices, à l'industrie pour ses tissus, sont des causes de variété dont l'observateur doit tenir compte. 11 n'en est pas moins vrai que le courant des idées, les opinions religieuses, le sentiment dans ce qu'il a de plus intime, se révèlent par l'extérieur des habits comme par le caractère des constructions. En italien, costuma signifie la coutume, les usages, et en français même, dans la langue des arts, observer le costume, c'est retracer fidèlement les mœurs, les habitudes, les meubles et les édifices, aussi bien que les habillements d'une nation.

En France, où l'on crée la mode que suivent tant d'autres peuples, le vêtement, dans ses variations continuelles, indique moins l'esprit général des Français et leur caractère national que l'esprit d'une certaine époque et même d'un certain moment. Au temps de la Révolution, nos modesavaient une allure agitée et fière. Les grands fichus croisés

sur la poitrine se nouaient sans façon par derrière. Le chapeau était à larges bords, accidenté de rubans, ou bridé par une fanclion, ou paré de tlottanis panaches. Les corsages étaient à revers comme les gilets des conventionnels, comme les bottes des muscadins. Le drap, le nankin, les soies, les satins, les mousselines étaient variés de rayures ou quadrillés; les balautines battaient sur les genoux des merveilleuses; les oreilles de chien battaient sur la joue des incroyables, et sur leurs culottes battaient les breloques de leurs deux montres.

Plus tard, sous le premier empire, le costume devientgêné, déplaisant etfroid;il afTecte une fausse majesté. La coiffure est une gauche imitation de l'antique; les collerettes se hérissent ; la robe à haute taille ressemble à un fourreau. Des formes empesées, des lignes roides, des manières guindées résultant de la coupe du vêtement, sont l'image fidèle de l'immobihté morale qu'engendre le despotisme.

Vient ensuite un régime de réaction contre la philosophie voltairienne et contre la Révolution française. La toilette des femmes indique alors un retour à la chevalerie et à la dévotion, vraie ou fausse. Le chapeau se dessine en cœur sur le front en souvenir de Marie Stuart, ou bien, roulé en turban, il rappelle les croisades, ou bien encore il imite

DU VÊTEMENT

la capote d'une voiture ouYerle pour cacher aux

Coiffures de la Tiestauration.

yeux des passants les grâces du visage et pour empêcher les coups d'œil à la dérobée.

Mais bientôt le triomphe de la bourgeoisie mo-

se développent en largeur. On porte sur les tempes

DU VÊTEMENT

des coques flottantes ou des tirebouclions courts; les épaules sont élargies par des manches à gigot, et comme la robe étriquée du temps de la Reslauration eût été ridicule avec un tel développement des épaules et de la coiffure, on ne tarde pas à remettre en faveur les anciens paniers et à se faire des jupons bouffants. Ainsi accoutrées, les femmes paraissaient destinées à la vie sédentaire, à la \ie de famille, parce que leur manière de s'habiller n'avait rien qui donnât l'idée du mouvement ou qui parût le favoriser.

Ce fut tout le contraire à l'avènement du second empire; les liens de famille se relâchèrent, un luxe toujours croissant corrompit les mœurs, au point qu'il devint difficile de distinguer une honnête femme au seul caractère de son vêtement. Alors la toilette féminine se transforma des pieds à la tête ; les coques et les anglaises disparurent, les chastes bandeaux, les bandeaux unis dont Raphaël a encadré le front de ses vierges commencèrent à onduler en se redressant à la manière des chevelures antiques. Ensuite, ils se relevèrent à racines droites, et l'on ne conserva d'aulres boucles et d'autres frisures que celles qui tombaient sur le front ou sur la nuque. Les paniers furent rejetés en arrière et se réunirent en croupe accentuée. On développa

tout ce qui pouvait empêcher les femmes de rester assises, on écarta tout ce qui aurait pu gêner leur

marche. Elles se coiffèrent et s'habillèrent comme pour être vues de profil. Or le profil, c'est la sil-

DU > ÊTE\JKM.

liouette d'une personne qui ne nous regarde pas, qui passe, qui va nous fuir. La toilette devint une image du mouvemenl, rapide qui emporte le monde et qui allait entraîner jusqu'aux gardiennes du foyer domestique. On les voit encore aujourd'hui, tantôt vêtues et boutonnées comme des garçons, tantôt ornées de soutaclies comme les militaires, marcher sur de hauts talons qui les poussent encore en avant, hâter leur pas, fendre l'air, et accélérer la vie en .dévorant l'espace, qui les dévore.

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