‹ L'art dans la parure et dans le vetementChapitre 2 sur 13 · LA RÉPÉTITION · texte numérisé non relu

LA RÉPÉTITION

Quelque « divers et ondoyaut » qu'il soit, comme dit Montaigne, l'homme est dans son intime essence un être tout d'une pièce. Les yeux de son corps sont faits comme les yeux de son intelligence. Pour agir sur son âme, il faut s'y prendre de la même façon que pour provoquer en lui des sensations physiques. Un coup d'épingle n'est rien, mais cent coups d'épingle peuvent exaspérer la sensibilité des organes. C'est ainsi que tout ce qui s'adresse au sentiment acquiert une étonnante force par la seule réitération de la cause agissante. Voilà comment le même procédé se retrouve dans tous les arts, dans l'architecture, la sculpture, la peinture, aussi bien que dans la musique, la littéraUire, la poésie.

La plus simple manière d'orner une surface est d'y répéter une ligure quelconque. Telle forme qu'on croirait insignifiante en elle-même peut devenir intéressante par la répétition, d'abord parce que l'artiste, en la répétant, nous force d'y prendre garde et accuse une intention qui nous échapperait s'il n'y avait insisté, ensuite parce que le nombre suggère souvent des pensées que l'unité n'aurait point fait naître.

Par exemple, un enroulement qui se continue

sur un piédestal, sur un cippe ou dans la bordure d'un panneau, éveille l'idée d'un objet qui en poursuit un autre. De là est venue la dénomination de postes donnée à cette suite de volutes courantes que l'on rencontre tant de fois sur les bandeaux de

Postes.

l'architecture, comme dans les ouvrages de la serrurerie, de l'orfèvrerie, de la céramique. Les mêmes enroulements rappellent aussi la succession des flots de la mer, et le poëte rêveur peut y voir, par analogie, une troupe de jeunes filles qui se poursuivraient dans l'espace, non pas follement, mais en cadence, comme si elles exécutaient une danse sacrée. Et si un tel ornement est dessiné autour d'un grand vase, l'enroulement semble courir sans fin, parce que la convexité du vase nous dérobant une partie de ces lignes saisissantes, notre imagination les voit se poursuivre toujours, se poursuivre éternellement autour de l'amphore.

Supposons maintenant la succession de ces lignes courbes changée en une succession de lignes droites, nous aurons une expression difPérente qui pourtant devra sa force au même principe, et qui

LOIS GÉNÉRALES DE L'ORNEMENT

paraîtra aussi sévère que l'autre était gracieuse. Eq se brisant toujours sous le même angle et toujours à distances égales, ces lignes arides forment le méandre qu'on appelle la grecque, et elles deviennent imposantes parce qu'elles ont nn caractère

Grecque.

processionnel, et qu'elles semblent obéir à un ordre mystérieux ou se conformer au rhythme d'une harmonie grave, lente, cérémoniale.

C'est de la répétition que tous les ornements d'architecture empruntent leur physionomie, leur intérêt optique, leur empire sur le sentiment. Il se peut qu'une suite de disques en relief ou de ronds gravés en creux, plus ou moins espacés, orne assez agréablement une frise. La seule répétition des triglyphes devient un accent fier et décoratif dans l'entablement du temple dorique. Il n'a fallu qu'une simple continuité de mutules pour animer la corniche du Parthénon, et des rangées successives de petits cônes appelés gouttes pour enrichir le plafond du larmier. Le triste carré, le cube froid et dur, se changent en ornements dès qu'ils sont disposés à la file; si bien que l'architecte s'en sert pour

former les denticales dans le plus riche des trois ordres, le corinthien. Une répétition de roses, accompagnée d'un chapelet de perles, suffit pour décorer la porte ionique du temple d'Érechthée, à Athènes.

Est-il hesoin de dire quel rôle joue dans la musique la reprise des premières mesures, ce renouvellement du motif, da capo, qui est indispensable si l'on Yeut ressentir l'effet musical dans toute sa plénitude? Que dis-je î pour nous émouvoir fortement, il n'est besoin que du rhythme, c'est-à-dire de la répétition, accélérée ou ralentie, d'un son vibrant ou sec. Le tintement d'une cloche qui résonne longtemps sur la même note, à intervalles égaux, peut produire une impression profonde et solennelle, et il est des instants où les trois coups du rappel, répétés sur le tambour, font pâlir tous les visages.

Mais qu'est-ce donc que la rime, talisman du poëte, sinon le retour voulu d'un même son, et ce retour prête tant de charme à la poésie, que le plaisir de l'oreille est plus vif lorsque la répétition est immédiate , comme dans cette strophe des Orientales :

Elle est là, sous la feiiillée,

Éveillée Au moindre bruit de malheur,

LOIS GÉiNÉRALES DE L'ORNEMENT.

Et rouge pour une mouche

Qui la touche Gomme une grenade en fleur.

Oui, cette répétition intentionnelle, qui est la rime, constitue la noblesse du vêtement poétique des idées.

Chacun sait quel effet produit la répétition, dans la littérature, et tout ce qu'elle ajoute au cri de la passion ou à l'entraînement du discours. L'énergie des imprécations de Camille, dans la tragédie de Corneille, tient à la répétition du mot Rome, et quand Mirabeau s'écrie : « La banqueroute, la banqueroute est là ! et vous délibérez î » il ne fait que redoubler les coups de son éloquence.

Il en est de même dans l'art du peintre, dans l'art du sculpteur. Quand on visite les monuments antiques de l'Egypte, toujours pleins de reliefs colorés ou de plates peintures, on est arrêté bien souvent par un groupe de figures qui accomplissent parallèlement et en cadence la même action, faisant toutes le même mouvement, le même geste, le même signe. Quand cette action n'est pas purement matérielle, comme celle qui consiste à conduire des animaux, à battre le blé, à porter des briques; quand cette action, dis-je, a un rapport avec le sentiment, quand elle exprime, par exem-

pie, l'adoration ou la prière, ou l'humilité d'une troupe de captives éplorées qui se prosternent aux pieds du \ainqueur en levant vers lui leurs mains suppliantes, le mouvement ainsi rhythmé prend un caractère religieux; la répétition du geste semble le rattacher à l'ordre des rites sacrés. Le spectacle devient solennel; il peut devenir subhme.

Comment s'étonner maintenant que le rhythme ait tant de puissance dans les arts décoratifs, et que la répétition d'une image sans valeur, d'une moulure insignifiante par elle-même, ait la propriété merveilleuse de constituer un ornement agréable, significatif, brillant, frappant.

Nous touchons ici non-seulement à une des conditions les plus nécessaires de l'existence humaine, mais à une des grandes lois de la vie universelle, 011 nous voyons se répéter éternellement les années, marquées par le retour constant des saisons, les jours, marqués par le retour constant des aurores et des crépuscules, les nuits, marquées par l'intervalle qui sépare les crépuscules des aurores. Mais encore une fois, c'est uniquement par la conscience et par le souvenir que nous connaissons ces grandes lois. L'ordre qui préside à la marche du monde, et en particulier à la conduite de notre planète, ne

LOIS GÉNÉRALES DE L'ORNEMENT

tombe pas sous les sens; au contraire, l'ordre que la nature observe dans la création de ses petits ouvrages s'adresse à notre vue bornée et lui procure un plaisir délicat. Ainsi la régularité qui fait l'ornement de l'univers n'est une admiration que pour notre esprit, tandis que l'ornement de la plus modeste fleur est la joie de notre intelligence et de nos regards .

Non, il n'est pas de principe qui reparaisse plus souvent, dans les œuvres ornées de la nature, que la répétition, et après la répétition, l'alternance.

l'alternance.

Comme la répétition, la variété est une des grandes lois du monde, et ces deux grandes lois se marient dans l'alternance, laquelle est en efîet une conciliation entre ce qui se répète et ce qui varie. Il peut y avoir répétition sans alternance, mais il n'y a pas d'alternance sans répétition. L'alternance est donc une succession de deux choses différentes qui reviennent tour à tour régulièrement. Si , par exemple, on fait suivre un rond d'un carré et que cette disposition se répète un certain nombre de fois, on aura une alternance de figures. Si l'on met dans une étoffe une bande bleue à côté d'une

bande verte, et que cette juxtaposition soit plusieurs fois répétée, on aura une alternance de couleurs.

L'ordre dans lequel se succèdent périodiquement l'apparition et la disparition de la lumière est une répétition alternée qui engendre elle-même l'alternative constante de la veille et du sommeil, de l'action et du repos; et comme cette loi est inhérente à la nature humaine, on doit s'attendre à la voir paraître dans tout ce qui émane de l'homme. Ainsi que le sol ne peut nourrir longtemps la même plante et veut qu'on alterne les cultures, ainsi l'homme est tenu, pour ne point se blaser, de \arier les ahments de son corps aussi bien que les aliments de son esprit, et le besoin de rompre ses habitudes est lié à son bonheur presque autant que le besoin de les suivre. L'alternance va donc se retrouver dans d'autres arts que les arts décoratifs.

Le poëte, par exemple, augmentera la saveur de ses rimes en les croisant, c'est-à-dire en faisant suivre une rime féminine d'une rime masculine, comme dans ces vers :

Les vierges au sein d'ébène, Belles comme les beaux soirs, Riaient de se voir à peine Dans le cuivre des miroirs. V. H.

Non content d'avoir de^ fleurs panachées, le jardinier se plaît souvent à varier ses plates-bandes par une alternance d'anthémis et d'héliotropes, ou bien de géraniums orange écarlate et de géraniums sanguins.

La musique, si impérieusement dominée par le principe de la répétition, tire quelquefois un excellent parti de l'alternance. Dans l'opéra de la Muette, lorsqu'on en vient à l'air qui est écrit sur ces paroles :

Conduis ta barque avec prudence,

Pêcheur, parle bas ; Jette tes filets en silence.

Pêcheur, parle bas :

Le roi des mers ne t'échappera pas.

Le roi des mers ne t'échappera pas,

l'oreille est flattée par une phrase légère qui alterne avec un ton grave, et le motif se résout à merveille dans une répétition brillante.

L'architecte grec anime le spectacle de la frise dorique par une succession de triglyphes et de métopes, et, pour marquer avec force la différence répétée de ces deux ornements, il sculpte sur les métopes des combats, des chevaux, des centaures, ou bien des patères, des couronnes, de manière à

rendre plus sensible, par l'opposition des lignes courbes, la rigidité des verticales gravées dans le triglyphe. Il ne faut pas oublier du reste que le mot alternance vient (ï aller, autre, et doit consé-

Triglyphes et métopes.

quemment son origine au goût de la variété, non moins vif peut-être dans l'âme humaine que l'amour de la répétition. C'est pour répondre à ce goût que le gorgerin de la colonne ionique est si souvent ornédepalmettes qui alternent avec le lis marin, et qu'il se termine par une bordure de perles, c'est-àdire par un chapelet composé d'amandes et d'olives, chaque olive étant suivie de deux amandes.

Au même principe se rapporte l'appareil de construction, si fréquent chez les Arabes, dans lequel les assises, tour à tour en marbre blanc et en marbre noir, ou bien peintes en blanc et en rouge, varient l'aspect de certains édifices tels que les mosquées du Caire et les murailles de Damas. Dans l'architecture romane, l'artiste aime à décorer ses arcades,

LOIS GÉNÉRALES DE L'ORNEMEiNT. i;i

ici par une alternance de saillie, là par une alternance de couleur. Lorsqu'il veut interrompre la suite des piliers massifs d'une longue nef, qui auraient obstrué la vue, il fait succéder une colonne

Exemple d'alternance dans l'architecture romane. ^ ;

isolée à chacun des pieds-droits flanqués de quatre colonnes, et, en ajourant ainsi la ligne des supports, il laisse passer le regard, qui va se perdre dans les profondeurs obscures des nefs latérales. De cette

manière, il obtient pêir l'alternance nn effet de poosie en même temps que le plaisir optiqne de la variété.

Le fabricant de tissus rayés fait jouer deux couleurs alternantes, tantôt franchement contrastées, comme le seraient des bandes jaunes à côté de bandes violettes, tantôt semblables par la teinte, mais diverses par le degré d'intensité, comme le bleu foncé et le bleu clair. 11 arrive même que, dans les étoffes d'un seul ton, la yariété se fait jour par la seule différence du brillant au mat, quand, par exemple, une robe noire est rayée de bandes lustrées comme du satin, avec des bandes d'un ton assourdi comme le velours.

Les -Égyptiens, qui ont fait usage de la répétition beaucoup plus que de l'alternance, les Egyptiens ne se sont pas privés cependant de ce dernier mode de décoration dans les plafonds et les corniches de leurs temples, dans leur céramique, dans leur joaillerie. On trouve chez eux des vases décorés d'animaux qui courent autour du collier, alternativement rouges et noirs, des bijoux composés tour à tour d'un œil et d'une croix. Quelquefois l'alternance est compliquée de telle sorte que la même figure ou la même couleur ne revient qu'après plusieurs autres, mais toujours régulièrement et à distances

LOIS GÉNÉRALES DE L'ORNEMENT

égales. Une baocle jaune, par exemple, sera suivie de trois bandes : Tune \ert clair, l'autre rouge, l'autre bleu clair, et cette disposition se répétant tout le long de la scotie , la bande jaune , si elle était la première, reparaîtra la cinquième, la neuvième , la treizième, la dix-septième. L'unité peut alterner de cette manière avec divers nombres, mais à la condition que ces nombres ne dépasseront pas ou ne dépasseront guère les chiffres inférieurs à dix, parce qu'autrement l'alternance ne serait plus sensible, et le retour périodique d'une même figure ou d'une même couleur, cessant de frapper l'attention, n'aurait plus que l'apparence d'un caprice ou d'une bizarrerie.

Enfin la seule disposition d'un motif peut introduire une variété agréable dans ce qui n'est qu'une répétition. C'est l'effet que produit une suite d'étoiles, de bouquets ou de fleurons, rangés en losange dans le dessin d'un papier-tenture, c'est-àdire affectant le même ordre que des arbres plantés en quinconces. Chaque fleuron, dans ce cas, se trouve à l'extrémité d'un V ou au centre d'un X, de façon qu'il suit et abandonne tour à tour la verticale sur laquelle il était d'abord placé. Il peut donc advenir que la distribution du motif, sans qu'il y ait changement de figures ni changement de cou-

leurs, rompe riiniformité d'une surface ornée, au point de ressembler à une alternation. 11 existe dans la basilique de Saint-Marc, à Venise, des paiements qui représentent des losanges blancs disposés sur fond rouge, suivant des lignes coupées à angles droits, de telle sorte que le losange est tantôt sur une ligne, tantôt sur une autre, ou, si l'on \eut, tantôt vertical, tantôt horizontal. Un tel arrangement suffit pour que le dessin de cette mosaïque soit placé entre les deux modes et participe à la fois de l'un et de l'autre.

Nous voyons déjà combien a d'importance, dans une décoration, l'économie de ses motifs, puisqu'elle peut changer le caractère du spectacle sans altérer le moins du monde ni les formes ni les couleurs qui le composent, rien que par un mouvement imprimé à l'échiquier, et procurer des sensations différentes ou faire naître dans l'esprit d'autres pensées, rien que par l'inclinaison ou le renversement de la figure choisie.

Dans ses rapports avec le sentiment, l'alternance est d'un ordre moins élevé que la répétition ; celleci peut toucher au subhme, celle-là ne dépasse pas les limites de la beauté. La variété dans l'unité est en effet une des sources du beau ; mais si l'alternance a plus de piquant et plus de charme, la répé-

LOIS GÉNÉRALES DE L'ORNEMENT

tition a plus de grandeur. Lorsque nous entendions en Egypte cette monotone musique des Arabes, qui consiste en quelques notes sans cesse répétées et dont s'est inspiré si heureusement l'auteur du Désert, l'impression, d'abord gaie et facile, devenait peu à peu grave et finissait par être solennelle ; on oubliait la danse, on oubliait la musique ellemême, et l'esprit se sentait plongé dans une rêverie montante qui peut changer le plaisir du commencement en une sorte d'ivresse morale, et qui conduit en effet les aimées à l'exaltation de la danse et les derviches à l'extase.

Page 1