CHAPITRE XIII
Des précautions à mettre en usage pour acquérir de bonnes Montres et Pendules.
Quoiqu’il y ait une très - grande différence d’une montre bien faite à une médiocre , de celle qui est bien construite à celle qui ne l’est pas , il est bien difficile de donner des règles pour que tout autre qu’un artiste puisse en juger, puisqu’une partie de ceux qui professent l’horlogerie ne sont pas fort en état de le faire.
J’indiquerai donc ici quelques moyens qui pourront suppléer à ces règles.
1° Il faut s’adresser à un artiste dont la réputation soit faite , et autant établie sur les sentimens d’honnête homme que sur le talent. Cette première condition qu’on exige d’un artiste est inutile si l’autre ne l’accompagne.
2° La bonté d’une pendule ou d’une montre
ne dépend pas tant de l’extrême bonté d’exécution de chaque partie qui la compose , que de l’intelligence de l’artiste , et des principes qu’il a suivis ; car une montre parfaitement bien exécutée peut aller très-mal ( ce qui arrive assez souvent), tandis qu’une montre qui sera médiocrement bien faite en apparence ira fort juste : les soins d’exécution sont très-essentiels , mais il faut savoir les appliquer. Une bonne montre ou pendule est donc celle où l’on a réuni les principes et une bonne exécution : il est vrai qu’il est assez rare de voir ces parties réunies dans le même ouvrage ; mais si on ne peut acquérir de pareilles machines , au moins doit-on préférer à la main brillante d’un ouvrier qui ne sait pas raisonner, l’artiste qui possède les principes de son art , et dont l’étude suivie et des expériences délicates ont formé la théorie (1).
(t) Les fabricans de Genève et ceux des autres cantons suisses devraient bien se pénétrer de ce principe ; ils se livreraient alors un peu à l’élude de l’horlogerie , et non simplement et exclusivement au travail de la main. Il faut
3° Pour avoir une bonne montre , il faut laisser la liberté à l’artiste de la construire à son gré , sur les principes qu’il imaginera les plus propres à donner de la justesse ; en lui recommandant cependant de suivre plutôt une construction que le tems et l’usage ont confirmée, qu’une autre qui ne dépend que d’un système idéal que l’expérience démentira peut-être.
4° Comme la différence d’une pendule ou d’une montre bien faite à celle qui ne l’est pas est très-grande, ainsi que je l’ai dit, la différence du prix d’une montre bien faite et bien construite à une qui ne l’est pas doit de même être très-grande, ce qui est bien aisé à concevoir ; car pour faire des pendules et des montres les plus parfaites possibles , il faut
s’en être convaincu par soi-même pour croire que , sous un territoire aussi étendu que le canton de Neufchâlel, qui exporte chaque jour des milliers de montres , on rencontre à peine quelques hommes qui se soient occupés de l’art de l’horlogerie, indépendamment de la main-d’œuvre. En 1835 , lorsque j’ai visité ce pays , on n’en citait que deux. Genève n’est malheureusement pas plus fécond en hommes d’étude. H.... R
avoir le génie des machines , et joindre à cela une bonne exécution , la moindre partie d’une montre exigeant des soins et des raisonnemens suivis; or ces soins, ces raisonnemens ne s’acquièrent que par un travail très-long , et par une étude particulière, et on ne les applique qu’en y employant beaucoup de tems. Mais si le tems qu’un habile artiste emploie à exécuter une bonne montre est double du tems qu’emploie un artiste médiocre , par cette seule raison son ouvrage doit être payé le double de l’autre. Enfin , les raisonnemens qu’il y applique , l’étude qu’il fait pour perfectionner ce qu’il exécute , exigent sans doute qu’on fasse une différence de son ouvrage d’avec celui de son confrère peu habile. Or, pour porter un artiste à bien faire , il faut le payer proportionnément à son talent, et ne pas le borner ; sans quoi vous le forcerez à vous donner des montres ou pendules médiocres, semblables à celles que font les manœuvres horlogers , et que vendent les marchands.
5° Pour avoir une montre qui soit constamment bonne , même en passant entre les mains d’un ouvrier médiocre , il faut qu’elle soit d’une grosseur moyenne , et éviter l’extrême petitesse. Une petite montre peut cependant aller aussi bien qu’une montre ordinaire (1) ; mais comme les petites montres sont infiniment plus difficiles à exécuter, le nombre des bonnes en est très-petit ; elles sont d’ailleurs plus sujettes à être estropiées par les ouvriers qui les raccommodent.
(1) Dans les montres d’un trop grand volume, il y a une surabondance de force qui, tout en permettant un régulateur puissant, ne donne pas plus de régularité qu’on en obtient d’une force moyenne , parce que cette surabondance de force conduit à la destruction , et la destruction mène toujours à l’irrégularité. Ainsi, une montre d’homme à cylindre de 5 à 6 centimètres, haute en proportion, et dans laquelle il n’y aurait pas d’espace perdu , devrait être réputée trop grande. On en fait peu de cette disposition.
Mais aussi , une montre de cou pour une dame, si elle n’a pas au moins trois centimètres de diamètre, doit être considérée comme trop petite; son régulateur, trop peu puissant, n’a pas la force nécessaire pour vaincre la résistance variable des huiles, et une telle montre, quelque bien exécutée qu’elle soit, ne donnera pas une marche
6° Les pendules et les montres sont des machines destinées à mesurer le tems ; ainsi , le but qu’un habile artiste doit avoir, en changeant la construction de ces machines , doit être de leur donner un plus grand degré de justesse, ou bien de leur faire produire un plus grand nombre d’effets. Toutes les fois donc, que l’on verra dans une montre une augmentation d’ouvrage qui ne tendra pas à ce but , on peut décider à coup sûr que celui qui l’a faite est un ignorant, ou qu’il veut en imposer à ceux qui le sont. Un artiste qui a du génie et qui aime son art ne s’occupe , au contraire , que des moyens de perfectionner les machines qu’il construit, et il ne fait que des changemens qui ont une utilité marquée : un tel artiste doit donc faire bien peu de cas de ces choses singulières et inutiles, comme sont, par exemple, les montres dont on découpe les platines , celles dont on cache les roues dans l’épaisseur des platines , pour faire
aussi régulière que celle d’une montre entre les limites indiquées (Voir la seconde Partie.) H.... R
croire qu’elles sont plus simples , etc. On doit donc faire choix de montres dont la construction soit simple et solide , et faites sur un plan qui concilie la bonté des principes et l’exécution facile , choses très-essentielles , si on veut avoirune montre qui dure : car il est à remarquer qu’une montre ordinaire , qui était bonne dans son origine , est devenue mauvaise par les différentes mains dans lesquelles elle a passé ; à plus forte raison cela arrivera-t-il à ces montres dont on augmente les défauts et les difficultés d’exécution (1).
Quant à la manière de connaître des montres par l’essai , il est assez difficile de s’y arrêter et d’en faire usage ; car on ne propose pas à un ha-
(t) Nous ajouterons nos efforts à ceux de F. Berthoud , pour que les jeunes artistes soient bien convaincus qu’il y a plus de mérite et de talent dans la composition et l’exécution d’une pièce d’horlogerie simple, mais bien ordonnée dans toutes ses parties , que dans certains ouvrages où la prodigalité de luxe d’exécution n’est aucunement motivée; et cela est si vrai , qu’on trouve de très-grands nombres d’ouvriers capables de déployer le plus grand luxe d’exécution , tandis que les compositeurs de machines simples et bien raisonnées sont fort rares. H.... R
bile homme d’essayer ses montres : ce serait l’outrager sans nécessité. Puisque lorsqu’on lui a demandé une bonne montre , et qu’on la lui paie comme telle , il doit la faire bien aller ou la reprendre (si elle va assez mal pour cela) ; et pour les montres ordinaires, il arrive souvent qu’elles vont bien pendant quelque tems , et ensuite très-mal : ainsi , l’essai en de semblables ouvrages est inutile.
Pour juger du mérite d’une montre, il faut en examiner toutes les parties démontées et les voir séparément ; par là, on juge si une montre est bonne , si elle peut marcher constamment avec la même justesse : or , pour cela , il faut un habile homme , et il n’y a vraiment que celui-là qui puisse estimer une montre et la faire marcher constamment juste.
S’il est nécessaire , comme on ne peut en disconvenir , de s’adresser à un habile artiste pour avoir de bonnes montres , il est assez naturel de s’adresser à des horlogers ordinaires pour en avoir de médiocres ; car, si peu qu’on leur sup-»
pose de talent, ils seront toujours plus en état de choisir et vendre une montre, que des marchands de toute espèce qui se mêlent de l’horlogerie , et qui , non contens de livrer de l’ouvrage médiocre , le font payer plus cher que ne le ferait un horloger, puisque la plupart des ouvrages d’horlogerie que vendent ces marchands sont fournis par des horlogers (sur qui ils gagnent) , et ces ouvriers, n’étant pas responsables des ouvrages qu’ils vendent à vil prix aux marchands , s’inquiètent fort peu de leur perfection ; d’ailleurs , ces marchands savent fort bien employer des mauvais mouvemens de Genève dans des boîtes de Paris , faire marquer les noms des bons maîtres sur ces montres , et les vendre comme si elles étaient bonnes. Si donc on veut avoir de bonne horlogerie , qu’on s’adresse à un habile homme , et pour de l’horlogerie médiocre , à des horlogers inférieurs. Voilà les grandes règles à suivre. On me dira peut-être que des horlogers trompent et vendent souvent de mauvais ouvrages pour bons ,
et qu’il faudrait donner des moyens propres à prévenir cet abus de confiance. J’avoue qu’en effet il y a des horlogers d’assez mauvaise foi pour tromper; mais je ne connais de moyens sûrs de l’éviter que de s’adresser à des horlogers connus , et de s’en rapporter à leurs lumières et à leur probité, en faisant attention surtout que la bonté des ouvrages est toujours en proportion du prix que l’on veut y mettre , et que , trompé pour trompé , on l’est moins en s’adressant à des horlogers pour l’achat des ouvrages d’horlogerie , qu’en s’en rapportant à ceux qui n’y connaissent rien , comme sont les marchands de montres. Car, au moins, les premiers ont des connaissances dans l’art , quelque bornées qu’elles soient , et ils peuvent plutôt choisir que les marchands qui ont la même dose de tromperie, et l’ignorance en sus.
Enfin , si on veut acquérir assez de lumières pour juger soi-même des montres, il faut devenir artiste , ou tout au moins avoir quelque teinture d’horlogerie : pour cet effet, il faut lire
les livres qui en parlent; pour lors , appliquant ces notions à l’examen des montres et pendules, on pourra commencer à en juger (1).
(1) Gardez-vous bien , cependant , de croire que , parce que vous aurez lu des ouvrages d’horlogerie, ou parce que vous en aurez fait une légère étude, vous serez en état de tout juger. Les artistes consommés, dans plusieurs années d’étude et de méditation , ont acquis, non-seulement ces connaissances élémentaires que vous avez apprises peut-être en quelques semaines , mais ils en possèdent beaucoup d’autres.
Gardez-vous surtout , quoique vous ayez bien entendu , bien compris les principes qui ont dirigé un artiste dans un travail; gardez-vous , dis-je, de considérer ces principes comme inflexibles , et de ne trouver bien que ce qui y est conforme. En horlogerie, un élément est toujours lié à un autre , et la perfection résulte des rapports convenables entre les élémens relatifs. Ainsi, telle chose qui sera excellente dans un cas sera souvent mauvaise dans un autre. C’est cette connaissance parfaite du rapport des élémens entre eux qui constitue la science de l’horloger , et qui ne peut s’acquérir que par une étude sérieuse et une pratique éclairée.
En horlogerie comme en médecine, les demi-connaissances sont souvent plus nuisibles que l’absence de toute étude. h.... R