CHANT TROISIÈME
Ingénieux enfants des bords de la Garonne, Venez, que sur vos fronts je tresse une couronne. Votre gloire, il est vrai, remplissant Tunivers, N^attend pas, pour briller, le secours de mes vers. Dès long-temps vous savez, sur la scène comique, Faire rire aux éclats le plus mélancolique.
Vos mensonges fameux, vos combats, vos bons mots, Et surtout vos bons tours, impôt mis sur les sots, Remplissent vingt recueils, œuvres récréatives, De la gaîté gasconne immortelles archives.
En quoi pourraient mes vers accroître un tel renom? Chers amis, je le sais ; mais de votre beau nom Puis-je ne pas orner les pages d'un poème.
Où, pour nos écrivains, moderne Triptolème, J'enseigne le grand art de dîner chez autrui ? Jamais Gascon ne prit un verre d'eau chez lui. Parasites que Rome et la Grèce ont vus naître. Tombez à ses genoux, connaissez votre maître ; Et toi, poète à jeun, dont le ventre affamé Attend pour bien dîner ce poème imprimé.
Pour te mettre bientôt au nombre des adeptes. Son exemple vaudra mieux que tous mes préceptes.
A de nobles festins veux-tu te maintenir ?
Le premier des talens est celui de mentir.
D'un rustre, d*un faquin encense les sottises ; Gomme des traits d'esprit vante ses balourdises; A ses fades bons mots, à ses grossiers lazzis, Accorde, pour lui plaire, un aimable souris.
Dès qu'il ouvre la bouche, applaudis-le d'avance, Et, s'il ne parle pas^ admire son silence.
De ce manège adroit le succès est certain :
Mondor, se rengorgeant, t'invite pour demain.
Mais si des préjugés la voix se fait entendre. Au rôle de flatteur si tu crains de descendre. Retourne, philosophe , en ton sale grenier ; Avec les rats voisins partage un mets grossier, Et, pour le juste prix de ton noble courage.
Mange avec dignité ton pain et ton fromage.
Tu reviens : je poursuis mes utiles leçons.
Tous ces vains préjugés sont de vieilles chansons. D'un chimérique honneur ne fais point étalage : L'honneur, tyran des sots, est le jouet du sage.
A quoi bon conserver une sotte pudeur ?
L'usage a décidé: tout poète est menteur, Horace le premier... Sais-tu pourquoi, dans Rome, Mécène obtint jadis un brevet de grand homme, Et, placé près d'Auguste, au siècle des beaux vers. Partageait avec lui l'encens de l'univers ?
Pourquoi les beaux esprits,luiconsacrantleurs veilles. D'un rhythme adulateur chatouillaient ses oreilles, Célébraient ses talents, vantaient tous ses aïeux, Et le faisaient monter au rang des demi-dieux ? Sais -tu pourquoi son nom, éloge magnifique, Aux protecteurs des arts même aujourd'hui s'applique? C'est que Mécène avait un fort bon cuisinier. Un cuisinier artiste, expert en son métier ; Des mets les plus friands sa table était fournie. Horace, bien repu, s'écriait: Quel génie !
Ce que chez lui surtout il trouvait de divin, Crois-moi, ce n'était pas ses aïeux, mais son vin. Sans cet heureux nectar qu'à grands flots il fit boire, Mécène aurait perdu tous ses droits à la gloire. Des poètes à jeun les muses aux abois , Alors, pour le chanter n'auraient plus eu de voix ; Plus de vers, plus d'encens ; à des tables nouvelles Horace eût récité ses odes immortelles.
Au-dessus de Mécène élève ce traitant Dont le rare mérite est en argent comptant.
Tu peux même au besoin le proclamer Auguste, Et la comparaison lui paraîtra fort juste !
Que ton esprit, fertile en prose comme en vers, Célèbre ses vertus et ses talents divers.
.Que de son nom gravé les lettres majuscules D'un brillant frontispice ornent tes opuscules, Et qu'un pompeux éloge offre à sa vanité L'avant-goût savoureux de l'immortalité.
Peut-être voudra-t-il enlever cette crasse Qui d'une croûte épaisse enveloppe sa race :
Caresse cette idée, et, d'Hozier à la main.
Dénature à l'instant quelque vieux parchemin. A ses yeux éblouis exhume avec adresse.
Écrits en vieux gaulois, ses titres de noblesse ; Et, nourrissant l'orgueil d'un rustre ambitieux. Pour prix de ses dîners donne-lui des aïeux.
Ils tenaient autrefois un rang considérable : L'un d'eux par Pharamond fut nommé connétable ; A la chambre des pairs ils étaient tous assis Auprès des Mortemarts et des Montmorencis.
Dans mille endroits divers nos plus vieilles chroniques Racontent leurs exploits en termes magnifiques ; Mais, sous Philippe-Auguste, une intrigue de cour Les forçant de quitter ce perfide séjour, Ces nobles exilés, amis de la nature, L'ArtdedtnennvUU
Allèrent de leurs champs contempler la verdure, £t, depuis, renonçant à de tristes honneurs, Nouveaux Cincinnatus, dégoûtés des grandeurs, Ils ont laissé dormir leur gloire héréditaire, Et, par philosophie, ont labouré la terre.
Le sot ! il croira tout ; mais, pour mieux réussir, 11 est dlieureux instants quil faut savoir choisir. Ne va point dès Tabord, en entrant sur la scène. Crier à ce nigaud : Vous êtes un Mécène.
Attends que, des buveurs menaçant la raison.
Le pétillant Aï bouillonne en sa prison.
Et, prompt à terminer ses folâtres conquêtes , Fasse, avec son bouchon, sauter toutes les têtes. Alors tu peux tout dire ; alors tout est souffert : Tel doute à Tentremets, qui croit tout au dessert. •
Il est enfin venu le moment favorable De payer ton écot par un couplet aimable ; Que notre financière en soit Punique objet :
Où pourrais-tu trouver un plus digne sujet ?
Dirai-je par quel art tes vers sauront lui plaire? Ton intérêt Texige, il faut le satisfaire.
De Boileau suranné dédaigne les avis :
Des préceptes nouveaux de nos jours sont suivis. Ne dis rien comme un autre.... Offres-tu cette rose Qui toujours, pour la rime, est fraîchement èclose ? Pans un couplet galant étale ce jargon Qui charme, qui ravit nos femmes du bon ton.
« Madame, diras-tu, yc vous rends à vous-même»'» Ce qui ne s'entend pas, voilà ce que Ton aime. Un style entortillé cause certain plaisir Qu'on ne définit pas, qu'on ne peut que sentir. Ah ! que le naturel est une horrible chose !
Je le hais à Texcès. Je veux que sur la rose Ton esprit bien tendu fasse cent calembours Qu'on n'entendra jamais, qu'on redira toujours. Qu'enfin ton nom fameux, jusqu'au rivage nombre,
EN YILLE. ' 35
D*un célèbre marqqis aille importuner Tombre. de Bièvre! ô mon maître! incomparable auteur' Pourquoi sur ton déclin fis-tu le Séducteur?
Ainsi donc, que ta plume, à Ténigme exercée, Ne nous laisse jamais deviner ta pensée Que tes petits couplets , à force d'être obscurs , Deviennent le tourment des OËdipes futurs.
S'exprimer clairement, sans recherche pénible, D'un esprit contrefait est le signe infaillible.
Que ne puis- je en ces vers, pour hâter tes progrès, Du style précieux t'expliquer les secrets l Mais il est dans ce genre nn grand modèle à suivre : C'est Demoustier. Ami , médite bien son livre. Lui seul peut remplacer ces auteurs trop vantés , Ces Grecs et ces Latins à tous propos cités , Qui , dans leura froids écrits qu'a dictés la nature , Ne nous mettent jamais l'esprit à la torture. Et n'ont reçu du del , avare en ses présens.
Qu'un sublime génie et beaucoup de bon sens.
Que Demoustier soit donc ta lecture ordinaire : C'est avoir profité que de savoir et y plaire. Son talent cepaidant commençait à faiblir.
Parfois au naturel il semblut revenir.
Il n'est plus , et la mort à propos vi»t le prendre: Car ses lecteurs surpris commençaient à l'entendre.
Mais si, comme ton cœur, ton esprit simple et pur N'ose encore aspirer à l'honneur d'être obscur ; Dégoûté des rébus que to«i Paris admire.
Si pour être compris tu crois qu'il faille écrire , Il est des lieux communs , et cependant fort beaux. Qui , depuis deux mille ans , semblent toujours nou-
[veaux.
Le Trésor des Boudoirs et VAlmanach des Grâces , Vingt autres almanachs qui marchent sur leurs traces, A ta muse novice offrent des vers heureux Dont tu peux enrichir tes couplets amoureux.
Dans ces recueils où VaH embeUit toute chose , Chaque objet s'applaudit de sa métamorphose.
Le plus hideux visage et le plus rebutant S'y transforme soudain en un astre éclatant.
Un poète , oubliant qu'elle est borgne et boiteuse , Sous le nom de Philis chante sa ravaudeuse; Ses yeux vifs et perçants lancent des traits vainqueurs Qui commandent l'amour et captivent les cœurs. Séduisante sans art, et belle sans parure.
Elle a de Vénus même emprunté la ceinture.
Aux chaleurs de l'été , sous un soleil brûlant , Va-t-elle, pour cinq sols, dans un bain dégoûtant Laver un corps crasseux et des appas immonde», C'est encore Vénus sortant du sein des ondes. Mais quoi ! de mes leçons je te vois révolté? Diviniser des sots Outrage ta fierté.
Je n'ajoute qu'un mot, mais ce mot en vaut mille : Flatter est le seul art d'aller dîner en ville. Hé ! n'avons-nous pas vu des poètes penseurs. De ma triste patrie ardents réformateurs.
De ces grandsqu'ilstrottvaientsi vains, si méprisables, Philosophes gourmands, environner les tables? Aux abus du pouvoir ils voulaient mettre un frein , La dignité de l'homme était leur seul refrain ; Cependant, à l'affût des meilleures cuisines ^ Ils savaient adoucir leurs farouches doctrines , Et , pour de bons dtnera vendant leur Apollon , Ils dénigraient les rois, mais ils chantaient Beaujon. Marche donc sur leurs pas... dans ce métier facile , Le plus sot est souvent un homme fort habile ; La plus fade louange est toujours de saison.
Déjà je vois en toi Tami de la maison.
Mais rendons ta victoire encor plus assurée; Les maîtres sont à nous : conquérons la livrée.
Fm DU TROISIÈME CHANT.