INDÉCISION
(monologue de CHARLES DE SIVRY)
Ce monologue est écrit en style télégraphique. Indécision procède par monosyllabes, et l'on peut dire que Charles de Sivry a écrit là une des plus audacieuses farces qui soient au théâtre. Des imitateurs se sont servis de cette forme, mais aucun n'a surpassé de Sivry.
C'est un jeune homme indécis qui se demande s'il doit, oui ou non^ se marier.
i5o l'art de dire le monologue
Chaque fois, qu'il veut, il -met ses gants, chaque fois qu'il ne veut plus, il les ôte. C'est bien simple et bien compliqué à la fois.
« Dois-je épouser ma cousine blonde avec qui j'ai valsé Tautre mercredi chez Madame de X*** ?
Très vif et net cet argument.
{lî met les gants.) Parbleu... vie de famille... adorable !... longue soirée d'hiver... piano... très étouffé dans un coin... lampe... abat-jour rose... dentelle... table ronde... thé fumant... charmant tout ça... poésie de Tintérieur !... Intérieur I Intérieur... Ministère de l'Intérieur !.,.
Enfoncer les gants pendant ces mots quq l'on dit d'une façon suffisamniept monocorde.
Oui, mais voilà î... {il âte les gants) vissé... garrotté... la corde au cou... au cou la corde!... Tandis que' libre... Amanda... Chinetta... Musidora... Oh! les noms en a!... Plus jamais... jamais! {U remet les gants)... Si tout de mêmç... ce n'est pas une raison parce que... Oh ! pas
l'art de dire le monologue i5i
souvent {il retire hs gants) oui, mais .alors... des scènes., des larmes... J'ai horreur de ça... moi ! {il a retiré les gants) NON!!
Toujours monocorde; et que le mouvement de va-et-vient des gants mis et ôtés ait bien l'air spontané, il faut qu'il soit exécuté avec beaucoup de vivacité ce mouvement de gants. Le NON qui termine cette première partie de l'indécision sera lancé d'une façon très énergique. Songez que ce NON aux milieu de l'incertitude affreuse, dans laquelle nage l'indécis, semble un port dans lequel il se réfugie. Criez presque : NONl
Un grand temps. Soudain remettez le premier gant vivement et dites sournoisement :
Après tout... question d'habileté... puis les femmes ont tant d'amour-propre... ne se doutera jamais... lui jurerai... lui dirai... « Jamais aimé que vous! » {Il continue à mettre les deux gants).
i52 l'art de dire le monologue
Très fort a Jamais aimé que vous !» — Il s'agit de convaincre la cousine blonde de ce fort mensonge qui fait toujours plaisir aux dames... et aux hommes qui le croient souvent au moment où ils le font.
Et puis... pas mal cousine... jolie même... petit nez... bouche... yeux. J'ai fait un sonnet sur ses yeux !...
Posez-vous en monsieur pâle, qui a les mains sous les pans de son habit, le long d'une cheminée dans un salon et qui récite des vers avec les yeux au plafond.