EN FAMILLE
(monologue de GEORGES MOÏNET)
Un fragment de En famille donnera la note de ce genre de soliloques :
J'avais un oncle, mon oncle Rodolphe — un très-brave homme ; — il s'est marié, — avec une femme, — elle est morte — nous Tavons enterrée. Quelle noce, mes amis !
Voilà un début violent, La qualité requise pour bien dire le monologue excessif est la suprême tranquilité. Débiter tout cela avec lïn calme parfait. Plus c'est fort, — plus il faut être simple. Que les mots coulent de votre bouche comme l'eau d'une source froide.
Il faut avouer que se marier avec une femme
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est effrayant ! Qu enterrer quelqu'un qui est mort est inouï ! Où, par exemple, le public part d'un éclat de rire dans ce début c'est à : quelle nôce^ mes amis\ — si naturel et si inattendu !
On a bu quarante-six litres à son enterrement, j'en sais quelque chose, c'est moi qui les ai payés!
Ceci est la conséquence de quelle noce mes amis ! Tout à fait pacifique de ton.
Mon oncle, — au lieu de se tenir tranquille, — se remarie avec une femme — encore ; — une autre I
Trouvez-vous ceci suffisamment excessif?
— Cet oncle qui se remarie avec une femme
— encore ! — L^auteur se figure évidemment que l'auditoire se dira : cette fois-ci M. Rodolphe va se marier avec un auvergnat ^ — pas du tout c'est avec une femme encore [ — ^ Avouez que c'est surprenant ! — une autre
— Pas la même ! Pas de bêtise — ne nous
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trompons pas — une autre femme que la décédée. C*est le triomphe du point sur les i.
Celle-là ne meurt pas, elle avait trop bonne santé — c'est lui qui y passe. Alors on Tenterre — quelle noce, mes amis I
Allons bon ! c'est Fonde qui file cette fois. Ces auteurs comiques sont féroces! Et le public aussi — il rit à s'en faire éclater les côtes chaque fois qu'il est question d'enterrement. La mort, il faut le reconnaître, est un des éléments les plus francs de gaieté qui soient au monde. Lisez : Absent de son enterrement d'Eugène Chavette, L'enterrement de Charles Leroy, Ribaudon^ de Lyonel Bouton — vous en aurez la preuve.
Le (Quelle noce ! du commencement -- et celui-ci doivent être dits aVèc un visage épanoui. Faites Comprendre à vos auditeurs le bonheur qu'il y a à se détendre après
avoir singé une immense douleur au convoi
d'un oncle qui vous était indiflFérent.
Comme c'était un homme^ on a bu quatre-vingt-douze litres à son enterrement. J'en sais quelque chose, c'est moi qui les ai payés.
Le double! c'est un homme. Insistez sur cette libation nouvelle, faites-la valoir, elle en vaut la peine.
Sa veuve — qui était donc ma tante, — au bout de ses onze mois, se remarie — avec un homme cette fois ; un tout jeune — plus jeune que moi, — un gamin qui m'appelle son neveu — me tutoie — m'empêche de le tutoyer sous prétexte que ça n'est pas respectueux I
Même jeu qu'au commencement. Que le débit ne soit pas lent. Qu'on sente une chaleur concentrée qui annonce Taversion où un torrent de parents va essayer de vous engloutir.
Puis il vient dîner chez moi, et m'amène ses frères et ses sœurs mariés les uns avec des hommes
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Voyez- vous ça !
les autres avec des femmes ; et ces hommes et ces femmes étaient pourvus de frères et de sœurs mariés à leur tour dans les mêmes conditions.
Dites ceci d'un seul trait.
Tout ce monde accourt chez moi. Dans cette famille on n'aimait que le lapin aux pommes de terre. Je passais mon existence à cuisiner du lapin aux pommes de terre.
Qu'on sente dans votre physionomie :
< Quelle carrière ! Nourrir cette armée de gêneurs ! » Parlez très simplement du lapin aux pommes de terre ^ qui n'est ni distingué, ni héroïque ! Nous sommes en plein terre à terre, — ne nous le dissimulons pas !
Au bout de quelque temps je me dis : — Il faut que cette mécanique-là finisse — je vais me marier aussi — avec une femme.
Voyez-vous ça !
Pour faire comme tout le monde ! Elle flanquera ma famille à la porte.
Donnez au public la sensation de Timpa-
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tience légitime que vous éprouvez à nourrir ces parasites. Vous en avez assez du lapin, vous !
Je cherche et trouve dans la rue une petite fille bien gentille — sans parents — je l'épouse.
Le héros de ce monologue n'a pas besoin du théâtre de l'Opéra comique pour consommer un mariage, — c'est dans la rue qu'il trouve sa moitié. Ayez, en débitant ceci, une simplicité populaire.
Le lendemain elle balaie mes oncles et mes tantes avec une rare élégance.
Qu'on lise un « ouf ! » de délivrance sur votre physionomie.
Malheureusement, au bout de six semaines, — elle retrouve son papa et sa maman dans un omnibus ! — et dans la plus profonde débine. — Elle me les amène, je ne pouvais pas les jeter dehors.
D'un air ennuyé.
Ils avaient une quantité de frères, une quantité de sœurs
mariés avec des hommes et des femmes, delà une multiplication' ridicule de frères et de sœurs, de beaux-frères et de belles-sœurs mariés celles-ci avec ceux-là, celles-là avec ceux-ci et toujours dans des conditions identiques.
Sans respirer.
Tout ce peuple vient dîner chez moi et m'appelle son neveu.
Ils sont affectueux. Non seulement nombreux, mais affectueux!! Vous voyez d'ici les fricassées de museaux...
Pardon, je parle comme Moynet. Il m'entraîne.
Dans cette famille-là on n'aimait que le bœuf aux choux^ je passais ma vie à cuisiner du bœuf aux choux.
Quelle nouvelle existence ! ! Faites bien comprendre au public, je vous prie, que toute cette cuisine de caserne ne vous dit rien à confectionner.
Jusque-là ce n'étaient que des roses : mais voilà que la famille du lapin aux pommes....
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Comme c'est le bouquet, faites-le attendre un peu.
fait connaissance avec la famille du bœuf aux choux !l
Songez que vous avez tout cela chez vous^ — et que ce n'est pas fini !! — Il est clair que si Ton voulait traduire les exaspérations que cette double famille vous inspire — les fureurs d'Oreste ne seraient que de la petite bière auprès de votre fureur — restez donc simplement indigné au fond de vous-même.
n paraît qu'il y avait toutes sortes de parentés entre eux * dans des familles nombreuses où pullulaient des bataillons de frères et de sœurs mariés avec une partie de la population soit mâle, soit féminine.
Et tout cela vient dîner chez moi. Une émigration, un déluge.
Très intense comme ton.
n y en avait des gras, des minces, des longs, des courts, des grands, des larges, des maigres.
Il y avait des fruitiers, des emballeurs, des ambassa-
deurs, des savants, des artilleurs, des passementiers, des zingueurs, des chefs d'orchestres, des architectes, des canotiers, des voyageurs, tout le Bottin.
Il m'en venait de la banlieue, de la province, de l'étranger, des deux Amériques !
Les compagnies de chemin de fer organisaient des trains de plaisir pour me les amener, les paquebots leur faisaient des diminutions!! On parlait d'établir un tramway à vapeur jusqu'à ma porte !!!
C'est bien le déluge dont parle Mbynet.
Tout ceci dit d'une façon très articulée et très chaleureuse. C'est l'accumulation qui fait rire,
Dites la fin de En famille sur le même ton. Ce monologue excessif est d'un effet ahurissant. Nous le recommandons aux amateurs avec grand plaisir. — Il est de plus orné de dessins de l'illustre Sapeck qui donneront au récitant la façon tout abracadabrante de comprendre ce récit stupéfiant.