‹ L'art de dire [microforme]Chapitre 119 sur 144 · BURRHUS · texte numérisé non relu

BURRHUS

Et ne suttit-il pas, seigneur, à vos souhaits Que le bonheur public soit un de vos bienfaits ?

C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître. Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être :

Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus ;

Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus,

Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime,

Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime, Soutenir vos rigueurs par d’autres cruautés,

Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.

Britannicus mourant excitera le zèle

De ses amis, tout prêts à prendre sa querelle.

Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs, Qui, même après leur mort, auront des successeurs : Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteindre. Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre, Toujours punir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.

Ah ! De vos premiers ars l’heureuse expérience Vous fait-elle, seigneur, haïï votre innocence ? Songez-vous au bonheur qui les a signalés ?

Dans quel repos, Ô ciel ! les avez-vous coulés !

rm.

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même : ‘ Partout en ce moment on me bénit, on m'aime ; ‘ On ne voit point le peuple à mon nom s’alarmer ;

‘ Le ciel dans tous leurs pleurs ne m’entend point [nommer ;

‘ Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ;

‘ Je vois voler partout les cœurs à mon passage ! ?”’

Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, Ô dieux !

Le sang le plus abject vous était précieux :

Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable

Vous pressait de souscrire à la mort d’un coupable :

Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité ;

Votre cœur s’accusait de trop de cruauté ;

Et, plaignant les malheurs attachés à l’empire,

Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire.

Non, où vous me croirez, ou bien de ce malheur

Ma mort m'épargnera la vue et la douleur :

On ne me verra point survivre à votre gloire.

Si vous allez commettre une action si noire,

Me voilà prêt, Seigneur ; avant que de partir,

Faites percer ce cœur qui n’y peut consentir :

Appelez les cruels qui vous l’ont inspirée ;

Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée. RACINE.

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