TITRE DEUXIÈME
Nous avons vu comment l’orateur, par une diction correcte, parvient à se faire comprendre. Ce n’est pas là tout l’art de la parole ; ce n’en est que la base.
La voix humaine a encore deux fonctions :
plaire et exprimer. La pensée s’adresse à l’âme : mais le son, qui la transporte, agit immédiatement sur l’oreille. Avant donc que de chanter par la mélodie de la voix les phénomènes de la vie intellectuelle et morale, 1l importe d'assurer à l'expression la puissance auxiliaire de l'harmonie, qui saura captiver l'oreille par la séduction physique de la sonorité. Celui dont l'oreille est satisfaite est déjà à demi gagné ; car une vo'x
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harmonieuse attire d’abord des sympathies à celui qui parle.
Mais ici, il faut au lecteur beaucoup de discrétion et de mesure.
Le déclamateur n'étant qu’un interprète, sa personnalité doit s’effacer, disparaître, pour ne laisser voir que l’auteur ; en d’autres termes, la voix et le geste ne sont que des moyens qui servent à parvenir à une fin, mais qui ne doivent pas la faire oublier. Or, on peut considérer le geste au point de vue de lexpression, et au point de vue de la plastique ; de même, dans l’inflexion, on distingue la puissance expressive et l’etfet musical. Eh bien, puisque le but de la déclamation est l'expression des idées et des sentiments par la voix et le geste, la forme purement plastique de l’un et la beauté purement musicale de l’autre ne doivent frapper le regard et l’ouïe que pour faire entrer plus profondément dans l’âme l’idée et le sentiment qu’ils sont chargés d'exprimer. Si l'attitude sculpturale du corps, si la modulation musicale de la voix, absorbent, à elles seules, toute l’attention sans profit pour l'expression, le but n’est pas atteint.
Quand nous conversons, nous parlons naturellement, nous rendons exactement notre pensée, parce que le jeu de nos organes a pour fin
principale l'expression, parce que nous ne cherchons à faire des effets de sculpture ou de musique que si l’expression y trouve son avantage. Ainsi doit-il en être du déclamateur. Sa mission est de traduire ; qu’il y applique toutes ses facultés, et ne se permette rien qui détourne à son profit l'attention des auditeurs, sans avantage pour l’œuvre qu'il interprète.
Que dirait-on d’un verre grossissant, qui serait cerclé d’or et orné de tant de picrreries, que l’entomologiste, en son cabinet d'étude, ne pouvant se résoudre à détacher ses regards d’une si belle parure, laisserait dormir ses insectes sans les
regarder ? Que dirait-on encore d’une coupe, qui serait enrichie d’ornements si précieux et d’une ciselure si fine, qu’on oublierait, en la voyant, de
Le déclamateur est le verre qui approche les idées, il est la coupe qui nous les présente.
Il ne faut donc pas exagérer les effets de voix. D'ailleurs, l'oreille, d'ordinaire si exigeante, est sur ce point plus accommodante : du moment qu'on ne la fatigue pas, elle est satisfaite.
Le secret de ne point fatiguer l'auditoire est bien simple : il suffit de ne se point fatiguer soimême. ‘ Nous aimons le travail facile pour nous-
mêmes et pour autrui, ou, si l’on veut, nous redoutons l’effort et le spectacle même de l'effort. ” (1) C’est en ce sens qu’il faut entendre cette parole de Talma : “ Tout artiste qui se fatigue est un artiste médiocre. ??
(1) R. P. Longhaye.