‹ L'art de dire: traité de lecture et de récitationChapitre 26 sur 73 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

L'aiialyNC du texte

L'étude du mouvement nous a révélé le but que se propose l'auteur, et Tordre dans lequel il a jugé convenable de grouper ses idées. Il nous reste à connaître chaque idée en particulier et Tarrangement des mots qui l'expriment, ou encore " à suivre pas à pas la pensée de l'écrivain et à iiou« initier aux secrets de son style. " (1)

Cette analyse n'est pas grammaticale, mais littéraire.

Une seule règle s'y applique : chercher l'intention de l'auteur, sans tenir compte du sens apparent des mots.

Les mots sont souvent trompeurs. Les meilleurs écrivains disent souvent moins, pour faire entendre plus, et ce serait méconnaître leurs intentions que de les prendre .... au mot.

A preuve, le Loap et le Chien de La Fontaine. (1) Stanislas David.

Un loup n'avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau, Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

Que lisons-nous, à la suite de ce début ? Ces deux petits vers :

L'attaquer, le mettre en quartiers, Sire Loup l'eût fait volontiers ;

c'est-à-dire, le loup eût consenti à le faire, n'eût pas eu d'objection à le faire, l'eût fait volontiers. Et maintenant, qu'entendront les oreilles, si le diseur fait son devoir ?

L'attaquer, le mettre en quartiers.

Sire Loup l'eût fuit volontiers !

c'est-à-dire, du meilleur gré du monde,, avec le plus grand appétit, avec une rage de bête féroce affamée ! — Et c'est évidemment là ce qu'a voulu dire La Fontaine.

Autre exemple.

Dans les Yeux de Sully-Prudhomme, nous lisons ces deux vers :

Oh ! qu'ils aient perdu le regard ?. .

Non^ noriy cela n'est pas possible.

Ces deux non ont-ils même sens ? est-ce là une répétition de remplissage ? une vulgaire cheville ?.. Loin de là I Le premier non n'est pas ce qu'il paraît

l'analyse du texte 131

être ; gardez-vous bien d'en faire une négation : ce serait un contresens. Rappelez-vous ce que nous avons dit du fragment auquel appartient ce vers : c'est une lutte intérieure, où l'esprit s'élève d'un doute affreux à la certitude de la foi. Si, tout d'abord, vous niez avec force que les yeux aient perdu le regard, il n'y a plus de lutte possible, partant plus d'intérêt ; il vaudrait mieux retrancher deux strophes entières ; car, à quoi bon discuter, quand on est déjà en possession de la vérité ? Vous êtes au premier degré de cette progression, qui va du scepticisme à la foi : doutez donc, soyez sceptique, et n'allez point détruire tout l'ordre du morceau, en proclamant, dès le début, votre croyance. Dites le premier non^ comme s'il y avait : Peut-être; et le second, comme vous diriez : Je voudrais bien qu'il n'en soit pas ainsi. Puis, secouez le doute qui vous étreint : Cela n'est pas possible ! Et ainsi, par degrés, vous atteindrez le sommet de la gradation :

Mais il n^est pas vrai qu'elles meurent.

C'est, d'ailleurs, pour l'interprète, comme un devoir professionnel de toujours donner raison à son auteur. Nous l'avons vu, le diseur doit se mettre à la place de l'écrivain, penser, agir et parler comme lui. Si ce dernier a des faiblesses.

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il n'appartient pas au diseur de l'en accuser ; au contraire, sa mission. est de le défendre. Avœ les écrivains médiocres, il faut sans doute user de beaucoup de prudence, et ne point torturer leurs diçcoure, pour leur faire dire des choses auxquelles ils n'ont pas songé. Il est certains défauts qui ne se voilent point. En s'efforçant de les dissimuler par une interprétation subtile, on les ferait paraître d'avantage. Dans ces cas, où le remède serait pire que le mal, acceptons les négligences pour ce qu'elles sont, sans chercher à les couvrir d'intentions invraisemblables. Mais lorsque, chez les bons auteurs, chez les écrivains de premier ordre, nous pensons avoir découvert une faute, ne nous pressons point de nous prononcer. Nous ne sommes que trop portés à critiquer des textes, où une étude plus attentive nous ferait découvrir peut-être quelques beautés.

Le discours d'Auguste à Cinna (1) se termine par cet hémistiche :

Parle, parle y il est temps.

Voilà encore une répétition. Serait-ce une négligence ? . . . . Corneille, paraît-il, n'en est pas exempt. Ne prononçons pas trop vite, cependant, le qiiandoque dormitat ; le poète a peut-être raison.

(1) Voir l'exercice, à la fin de cet article.

l'analyse du texte 133

Il y a un instant, quand Auguste a accusé Cinna d'avoir voulu Tassassiner, le traître s'est récrié, malgré la défense de l'empereur, qui lui avait demandé de tenir sa langue captive. N'est-il pas raisonnable de penser que maintenant, après l'écrasant réquisitoire qu'il vient d'entendre, Cinna, loin d'essayer à se justifier, se tait, pins par confusion que par obéissance'} et ne peutron supposer qu'Auguste lui dit une deuxième fois de

parler, parce qu'il ne parle pas ? ^* Parle,^^

lui dit d'abord froidement l'empereur ; et, comme le malheureux se tait toujours : '* Eh bien, tu ne dis rien ? Le temps est venu maintenant de te défendre, si tu le peux ; tu te récriais tantôt avec indignation ; parle donc maintenant " . . . . Oh ! quelles belles intonations de voix à trouver, pour dire ce seul hémistiche !

Les œuvres du XVIIe siècle, et particulièrement les Fables de La Fontaine, fourmillent de ces effets cachés, que l'interprétation va dénicher dans les replis du vers.

Dans les Animaux malades de la peste, l'âne fait sa confession :

J'ai tondu de ce pré la largeur de ma langue.

Il y a, dans ce vers, non seulement un aveu, mais encore une excuse : ce pauvre baudet, il en a tondu si peu ! Songez donc, seulement la largeur

de sa langue! Il faut toute la méchanceté du loup pour trouver là matière à procès.

Cet âne, en vérité, est bien habile. Ecoutez-le

plaider les circonstances atténuantes :

J'ai souvenance

Qu'e/i U7i pré (le moines passsant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense.

Quelque diable aussi me poussant, ....

Pourquoi un pré de moines ? Eh ! simplement parce que Maître Aliboron est quelque peu frondeur ; il estime qu'on peut, sans pécher, voler les gens d'église ; et, comme c'est un pré de moines qu'il a tondu, il a soin de le mentionner, en commençant sa confession, espérant par là prévenir les juges en sa faveur.

Dans la même fable, le renard s'écrie :

Et quant au berger, l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Etant de ces gens- là, qui sur les animaux Se font un chimérique empire.

Sans doute, la principale intention de Maître Renard est de pallier le plus gros péché de Messire le Lion. Mais il y met beaucoup de véhémence ; il se réjouit étrangement de la mort du berger ; il me parait avoir de la rancune contre ce bon gardeur de troupeau .... Je le soupçonne d'avoir rôdé vainement autour des

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moutons ; peat-étre même a-t-il à venger quelques coups de bâton. Cette circonstance me sera précieuse, quand je voudrai rendre par la voix les sentiments intimes de ce renard.

Ces exemples n'offirent pas de grandes difficultés d'interprétation. Elles suffisent cependant à démontrer l'importance du travail analytique que nous recommandons.

On peut feire subir à son interprétation, une espèce d'épreuve.

En effet, une phrase n'a pas le même sens, détachée, ou enchâssée dans un texte. Or, la phrase que vous avez à dire fait partie d'un morceau, qui forme un tout ; de plus, elle appartient à l'un des fragments que vous avez délimités, en faisant la distribution des mouvements. Eh bien, étudiez cette phrase à la lumière de l'idée qui a inspiré tout le discours, et demandez-vous : 1® Si, avec le sens que vous lui attribuez, elle est propre à servir l'intention générale de l'auteur ; et 2^ si elle est bien dans le ton du fragment qui la renferme. Si la phrase ne semble pas entrer dans le mouvement, c'est signe que votre interprétation pèche par quelque point ; cherchez autre chose.

Analysez donc, fouillez le texte, considérez-le sous toutes ses faces, et ne laissez rien dans l'ombre. 10

ciNMn, n. u, se. I.

Auguste, Cinna.

Auguste.

Tu vois le jour, Cinna ; mais ceux dont tu le tiens

Furent les ennemis de mon père, et les miens :

Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ;

Et lorsque après leur mort, tu vins en ma puissance,

Leur haine enracinée au milieu de ton sein

T'avait mis contre moi les armes à la main.

Tu fus mon ennemi même avant que de naître,

Et tu le fus encor quand tu me pus connaître ;

Et l'inclination jamais n'a démenti

Ce sang, qui t'avait fait du contraire parti :

Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.

Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie ;

Je te fis prisonnier pour te combler de biens ;

Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens ;

Je te restituai d'abord ton patrimoine ;

Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,

Et tu sais que depuis, à chaque occasion.

Je suis tombé pour toi dans la profusion.

Toutes les dignités que tu m'as demandées,

Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ;

Je t*ai préféré même à ceux dont les parents

Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,

A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire,

Et qui m'ont conservé le jour que je respire ;

De la façon, enfin, qu'avec toi j'ai vécu,

Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.

Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,

Après tant de faveurs montrer un peu de haine.

Je te donnai sa place en ce triste accident,

Et te fis, après lui, mon plus cher confident.

Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue

Me pressant de quitter ma puissance absolue,

De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,

Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.

Bien plus, ce même jour, je te donne Emilie,

Le digne objet des vœux de toute l'Italie,

Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,

Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.

Tu t'en souviens, Cinna ; tant d'heur et tant de gloire

Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire ;

Mais, ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,

Cinna, tu t'en souviens, et veux m' assassiner.

Cinna.

Moi, seigneur ! moi, que j'eusse une âme si traîtresse. Qu'un si lâche dessein

AUGt'STE.

Tu tiens mal ta promesse ; i3ieds-toi ; je n'ai pas dit encor ce que je veux ; Tu te justifieras après, si tu le peux.

Ecoute cependant, et tiens mieux ta parole.

188 l'abt db dibb

Tu veux m'assassiner demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et t-a main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal ; La* moitié de tes gens doit occuper la porte, L'autre moitié te suivre et te prêter main- forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons ?

De tous ces meurtriers te dirai-je les noms ? • Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plante, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé ; Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé ; Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes. Et qui, désespérant de les plus évifcer.

Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister. Tu te tais maintenant et gardes le silence.

Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein, et que prétendais-tu. Après m' avoir au temple à tes pieds abattu ? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique ? Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, Son salut désormais dépend d'un souverain. Qui pour tout conserver tienne tout en sa main ; Et si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Etat, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.

Quel était donc ton but ? d'y régner en ma place ? D'un étrange malheur son destin le menace.

Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi ; Si jusques à ce point son sort est déplorable. Que tu sois après moi le plus considérable,

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Et que ce grand fardeau de T empire romain

Ne puisse, après ma mort, tomber mieux qu'en ta main.

Apprends à te connattre, et descends en toi-môme.

On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,

Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux.

Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux ;

Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,

Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux ;

Ck)nte-moi tes vertus, tes glorieux travaux.

Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,

Et tout ce qui t' élève au-dessus du vulgaire.

Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient ;

Elle seule t' élève, et seule te soutient ;

C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne ;

Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne ;

Et pour te faire choir, je n'aurais aujourd'hui

Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.

J'aime mieux toutefois céder à ton envie ;

Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie ;

Mais oses-tu penser que les Serviliens,

Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,

Et tant d'autres enfin de qui les grands courages

Des héros de leur sang sont les vives images.

Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux

Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ?

Parle, parle, il est temps.

Corneille.

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