FD8BAUX
■T TAfILLB.
990,835 1,194,799 1,198,916 i,o64,ioo i,io5,465 1,913,574 1,510,898 1,606,355
Cette statistique, dont l'exactitude est loin d'être certaine, n'est pas absolument en désaccord avec les faits que nous avons déjà signalés. On voit, dans les dernières années, le nombre des éta* blissements diminuer, mais ce n'est pas, comme en Italie, qu'on le remarque bien , la preuve d'une plus grande concentration.
Cbaque établissement avait , en moyenne :
En 1873, 4o ouvriers, 8.7 chevaux de force;
En 1880, 36 ouvriers, 3.9 chevaux de force.
Le nombre des bassines a diminué.
Nous ne disons rien du nombre des fuseaux et des tavelles. Le
Ministère du commerce a fait double emploi en réunissant les tavelles et les broches, et nous ne savons pas d'ailleurs sur quels fuseaux ou broches le recensement a porté.
La Chambre syndicale des marchands de soie de Lyon, qui avait fait procéder à une enquête semblable pour Tannée 1876, avait obtenu les résultats suivants : 37,3 53 bassines de fllature, 876,590 tavelles ^^^.
La situation a bien changé depuis cette époque, et nous en présenterons un exemple.
La Chambre syndicale des filateurs et des mouliniers de la région de Valence a constaté qu'il existait, au 1*^ mars 1879, dans douze départements seulement ^^^ : 6âi filatures, contenant â5,335 bassines ^^); 789 moulins, contenant 388,816 tavelles ^^^
Cette Chambre syndicale a établi qu'on comptait en activité :
Filature,
Au i*'mars 1879, 9,636 bassines, soit 88 p. 100 des bassines recensées au 1" mars 1879; ^" *" novembre 1879, 6,598 bassines, soit 36 p. 100.
MouUnage,
Au 1*' mars 1879, 198,016 tavelles, soit 7/1 p. 100 des tavelles recensées au i*" mars 1879; ^" ^'^ novembre 1879, 1^0, 35o tavelles, soit liS p. 100.
Les résultats de cette enquête sont-ils bien exacts? Il est permis d'avoir quelques doutes à ce sujet. Tandis que le Syndicat des filateurs et des mouliniers de Valence a trouvé 3 5,3 3 5 bassines dans douze départements en 1879, ^^ Ministère du commerce n'en a recensé, avec l'aide du service des contributions, que 19,316 dans toute la France et dans la même année.
Quoi qu'il en soit, tous les faits démontrent l'affaiblissement
(') Staliêtique de la production dehëoie, publiée en 1876, p. ai, as el 93.
^') Bulletin det travaux, n** 7, avril 1879, p. /io et /ii.
^^) 35,930 bassines en 1875.
f*J 950,870 tavelles en 1876.
de cette industrie. Il est indéniable ; il faut rechercher s*il est définitif et s'il est irrémédiable.
Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient au plus ou au moins d'ancienneté d'une industrie, il n'est pas inutile de rappeler que la filature et le moulinage de la soie sont depuis longtemps et fortement enracinés dans notre pays.
La fabrication des tissus de soie a précédé la production de là soie, ce fait n'est pas douteux'^). Il est naturel dès lors que l'ouvraison de la soie ait précédé la filature, mais nous n'avons trouvé à ce sujet aucun fait qui soit antérieur au xiii' siècle.
Deux communautés de JUleresses ou Jillaressea de soie étaient organisées à Paris au milieu du xiii* siècle; Etienne Boileau, qui a été prévôt de Paris de iâ58à iâ68 ou 1969, a fait enregistrer leurs règlements ^^^ Huit Jillereêses de saie ^^^ sont inscrites au rôle de la taille de Paris pour l'année 1292^*^ Ces ^lleresses, «les filleresses à grans fuiseaus?', étaient des tordeuses de soie.
Il est à remarquer que, à cette époque (à la fin du xiii'' siècle), on faisait avec soin, dans les règlements, la distinction entre lasaie (proprement dite) ou soie traite (la soie grège), la soie filée (la soie torse à un bout) et la soie retorse (la soie doublée, redoublée et retorse). On observe le mieux cette distinction dans un règlement du métier des faiseuses d'aumônières sarrasinoises donné en 1999(5).
(^) On tûsait en France la soie et Tor dès le xii* siècle, et certainement bien auparavant , si Ton ajoute foi à la tradition qui a fait de Berthe, la mère de Ghariemagne, une habile ouvrière en soie: <f...N*avoit meiUor ouvrière de Tours jusqu'à Cambrai», est-il dit dans lA Ramaru de Berte au$ grandi pies. L*existence de cette BerUie est toutefois incertaine. La Berthe à la quenouille, la Berthe aux grands pieds, rappelle par plus d*un trait la déesse de ce nom (Perchta) qui occupe une si grande place dans les anciennes légendes allemandes.
(') Règlemenê ntr lêi arU et métiert de Paru rédigée au 11 11' êiècle,,.. publiés par G.-B. Depping, 18.37, p. ^^ ^ ^^*
(') On écrivait indifféremment alors «oie ou ioie, La »ayeriê est un tissu de soie; on disait même gayerie de ioye.
(*} Paris sot» PhiUppe le Bel. — Ces Jillere$iê$ portent des noms bien français: Agnésot, Alison, Émelot, Jacqueline, Jeanne, Maheut, Marguerot, etc.
(^) On ne fait pas usage aujourd'hui de l'expression de toiefiée, mais, puisque le tireur de la soie des cocons, le trahandier, est appelé Jileur ou flateur, la soie filée
Il y avait des mûriers en Provence au xiv* siècle. Mistral rapporte, dans son dictionnaire, que, à Toulon, autrefois, le conseil général des chefs de famille de la ville se tenait en plein air, à Tombre d'un mûrier, et, dans plus d'un acte du xiv* siècle, le fait est mentionné : Subtus tnarerium palatii^^K Une remarque du même genre a été faite en Italie : T. Bini a signalé un contrat qui fut passé, en is3s, «in claustro Sancti Martini, ad pedem gelsii? (p. /ia)(2).
On faisait de la soie en Provence, probablement au xiii* siècle, certainement au xiv* ^^\ La soie de Provence était même déjà , au milieu du xiv* siècle, un objet de commerce. La Provence était gouvernée, au xiii* siècle, par des princes de la maison d'Anjou, qui conquirent le royaume de Naples. Il s'établit entre les deui pays des communications continuelles et un échange de leurs
représente par suite la soie grège, c'est-à-dire la soie sans tornon, telle qu'elle doK de la bassine. — Le fil unique de soie grège qui a él^ tordu reçoit le nom de poil, et Topération à laquelle il a ëtë soumis (le tordage simple) est connue sous le nom de JUage (en italien yfilatwa) ; \epoil est donc de la Moiéfilagée, — Il semMe que, autrefois , en France, la $oie filée comprenait toutes les soies autres que la soie simplement tirée, disons tout»» les soies ouvrées ou moulinées. En Italie, au xi?* siècle, la teia cruda était la soie grège, la iêtafilata la soie fikgée, la seta torta la soie doublée et ovaUs (ou retorse). Les différentes façons de Touvraison étaient connues, car, dans le traité de L'art de ki som en Italie au xiv' tiàcle, dont nous avons parié plus haut, on voit ces façons nettement définies. Nous les donnons dans Tordre où elles se succèdent : ineamare (dévider), nettare (purger), irarre (dévider, filagert), filare (filager, tordre un seul bout), adoppiare (doubler), torcere (tordre ou retordre). Nous voyons iiussi les produits du métier do moulinier {filatoiaio) mentionnés dans ce traité : le poil simple, le poil retors {pelo torio)^ la chaîne (oreoio)^ la trame. LefilaUd désignait, d'une façon générale, Tatelier du moulinier, «ubi sericum tortnm ad tèlam coofidendam idoneum efficitur» (Muratori, Antiquitates itaUcae, L II, col. 876). En France, an XIV* et an xv* siècle, la soie écrue était aussi la soie grège, et filer la soie écroe, c'était la tordre, \a filager. On lit dans les lettres de Charles VI, de mars 1&08, confirmant les statuts du corps des merciers de Paris : « . . . que aucuns vendans soye escroeà filer. . . v
(') Lou treeor dou felibrige , t. III, p. 88, au mot anumné.
^*) Nous avons omis de dire plus haut l'opinion qui a cours en Italie quant A l'époque de l'introduction du marier dans ce pays. ((Le mûrier {geUo)^ originaire de la Perse et de la Chine, a été introduit et cultivé en Italie vers l'an 10609 (P. Pinchetti, Coreo teoriohpratico per lafabhrieazime délie étoffe di eeta, Parte prima, 1 876 , p. Al).
^*^ Papon n'a pas trouvé de preuves qu'on ait élevé des vers è soie en Provence avant la fin du xiii* siècle {Hietoire de Provence, t H, p. 356 à 356).
industries et de leurs usages. C'est par la Provence, suivant le comte de Gasparin , que le mûrier et le ver à soie sont entrés sur notre territoire; c'est dans cette contrée que les premières éducations ont été faites, et elles furent introduites de la Provence dans le Gomtat^^^.
L'art de la soie est peut-être même plus ancien en France.
Jean de Garlande, grammairien et poète, est l'auteur d'un dictionnaire dont le texte nous est parvenu en entier; il signale dans ce dictionnaire, parmi les instruments de travail qui conviennent aux femmes, le trahak, traale ou 1raaiU^\ qu'on regarde comme étant un appareil à tirer la soie. Cette explication paratt devoir être acceptée , car le mot trahale existe dans la langue provençale et sert â désigner l'instrument dont le fileur fait usage pour tendre, pour Urer la soie. Noiis dirons, dans la deuxième partie, que Jean de Gaiiande a décrit très exactement le tissage de la soie et de l'or trait, qui était fait par les femmes. Jean de Garlande, quoique écrivain médiocre, a été un maitre célèbre, et cependant on ne connaît pas avec certitude à quelle époque il a vécu. Est-ce à la (in du xf siècle ou au commencement du XIII* siècle? Nous inclinons à penser qu'il a écrit son dictionnaire vers laao^'^.
Si l'on a tiré la soie en France au xii* ou au xni* siècle, cette branche du travail devait y être comme cacbée. Elle a peutêtre été apportée par les Maures d'Espagne qui ont occupé, au x*" siècle, l'ancienne Septimanie (Jean de Garlande a habité Toulouse), et dont une partie s'y sont livrés à la culture ^^^ ou bien par des chrétiens d'Espagne émigrés.
^^) Comte de Gasparin, Recueil de mémoéree d'agrieuUure et d'économie rurale, t lU, 18&1, Eteai eur l'hiêtoire de l'introduction du ver à eoie en Europe, p. 65 à 67.
t") On lit troale sur un des plus anciens manuscrits.
^') Le Dictùmariue magiêtri Johanni» de GaUandia a été publié dans un des volumes de la Colleetion de documente inédite aur Vhietoire de France (Parie eoue Philippe le Bel, p. 58o à 61s). M. A ug. Scheler Ta fait entrer en entier dans sa Lexicographie latine du xtf et du xin' eiècle (1867). La Bibliothèque nationale de Paris possède deux manuscrits du dictionnaire de Jean de Gariande; Ton d^eui a été écrit, en juin is6o, par «Petras de AlmeneschisT).
**) Reinaad, Iwoaeûme dee Sarraeins en France, i836.
112 SOIES DES VERS DOMESTIQUES DU mOrIER.
Les vers à soie étaient répandus, à la (in da xiii* siècle, dans le Comtat Venaissin '^\
On a pour le xiv* siècle des pièces décisives. En i3i4, après la prise de Lacques, des familles d'ouvriers lucquois exerçant les travaux de l'art de la soie se réfugièrent en France^^^. En i3âo, Philippe VI adressait, probablement.au sénécbal de Beaucaire,
des lettres dans lesquelles on lit ce qui suit : « Lesqueiz tra-
handiers refusoient à entériner et à acomplir les dites convenances, selon ce que promis li avoient et à ce s'estoient obligiez, et avecques ce avoient commis et commectoient plusieurs inconvéniens et mauvaistiez au dit mestier de traire ladite soie ; . . . pour ce eussiez fait crier et deffendre de par Nous. . . que nulle personne, quele que elle fust, ne baillast ne fist bailler foUains^^^ à traire auz diz trahandiers de ladite soie. . .^*^ »
Ainsi, en iS&o, on tirait en France la soie des cocons, et le roi de France intervenait pour rappeler certains traliandiers à l'observation de prescriptions auxquelles ils s'étaient soumis antérieurement. On disait, en ce temps-là, traire la soie pour tirer la soie, et le trcJiandier^^^ était le fileur.
Le tirage de la soie avait déjà une certaine importance, car la soie de Provence était alors un objet de commerce. Le sénéchal de Beaucaire fit acheter à Montpellier, en i3/i5, pour la reine Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois (Philippe VI),
^^) Fraissinet, s'appuyant sur des chroniques, attribue aux papes l^introduction de la culture du marier dans le Comtat {Guide du magnanier, 1887, p. 6 et 5).
(') ttÀlii (il s'agit des ouvriers lucquois de Tart de la soie) ...parlim ia Germaniam, et ad Gallos,.*- dilapsi sunt» (Tegnmi, Vita Castrucm AntelminelU iMcensis ducii, dans Touvrage de Muralori, Rerum lialicarum scriptore», L XI, 1797, col. i390 et i3q 1). — Les Lucquois ouvraient, à Lyon, la marche dans les cérémonies publiques, vêtus de robes de damas noir, à Tentrée de François P' en 1 5i 5, et de robes de satin à bandes de velours, à Tentrée de la reine Éléonore en i533.
(s) Fo/^tn ou cocon. Follain vient du Mnfolea,folexellu$,fûlixeUu$,/olU$eilu8.
(*) Ces lettres furent enregistrées à la Chambre des comptes de Paris. L'extrait que nous avons reproduit est ci lé par Du Gange {Gloêsarium mediae et mfimaê latàUtatU, édit. de Henschel, t. YI, p. 633).
(^) Trahandier vient, comme traire, de trahere, tirer, filer. Ovide a dit : «cTraherc digitis vellera.7»
douze livres de saye de Provence, de douze couleurs ^^^ On apprêtait (ouvrait) la soie en Provence au xiv* siècle ^^^
Des Italiens établirent, en 1/16& et en 1/170, à Avignon, des ateliers d'ouvraison ; on le verra plus loin. Nous avons trouvé des ^Ue saye sur les rôles des tailles de Lyon dans la première moitié du XV* siècle. GesJiUe soye de Lyon étaient certainement, comme \es fUereèses de soie de Paris, des tordeurs ou des tordeuses de soie. On voit par un des articles des statuts du corps des marchands merciers de Paris, statuts rédigés au xiv*' siècle, que les fiUeressee savaient charger la soie en ï ouïront : «Item. Que Fillaresse de soye ne soit si hardie de faire en soye aucun mauvais malice ; c est assavoir, estroichement qui se fait par mauvaises liqueurs, dont la soye est plus pesante, sur peine de douze solz parisis d'amende. . . ^^\7> Louis XI, en prenant les mesures nécessaires pour que td'art et ouvraige de faire les draps d'or et de soye 99 prit à Lyon plus d'extension, s'occupa également dans la même année, en 1&66, de la façon de la matière première; d'Italie, il fit venir des JUlateurs de soye et des appareiUeurs^'^^ de soye (nous avons leurs noms), et tira des ccmolins, chaudières, mestiers et autres nstensilz».
La culture du mûrier et l'éducation des vers à soie avaient déjà, dans la seconde moitié du xv* siècle, quelque importance dans la Provence, le Languedoc, le Dauphiné et la Touraine^^^ Elles se répandirent au xvi* siècle dans d'autres provinces, mais
(1) Dom Vaissette, Hiêtoin générait de Languedoc, t. IV, p. 619 et Sao. — La livre de celle soie fat payée, ea idâ5, 76 sols tournois (soit environ 167 francs de noire monnaie pour le kilogramme).
^*^ Papon, Hittoirê de Provence, t. II, p. 354 à 356.
^^^ Lettres de Charles VI, de mars 1/108 {Ordonnances de» rois de France, t. IX, 1755, p. 3o8).
(*) Nous ignorons quel était exactement le travail de Yappareilleur ou appariUeur de soie. Le mol appareiller avait, au xt* siède, le sens de préparer, d^appréter.
^^) On lit dans la Monografia delBombice del gelso de Gornalia : trOn a commencé à cultiver le mûrier en France au milieu du xvi* siède» (p. 93). Il est singulier que Gornalia ait ignoré que cette culture était établie dans le midi de la France dans le XIV* siède. Elle existait certainement dans la Basse Provence au temps du roi René (seconde moitié da xv* siècle). Dans le comté de Forcalquier, des localités et des fermes portent, depuis le xv' siède, le nom de fet Amourières, les Amouriers.
lamittCBIZ RATIOVALL.
lentement ^^^ C'est aussi très lentement que la production de la soie avait progressé en Italie.
Ce que nous avons dit plus haut démontre qu'Olivier de Serres a rapporté à tort que les premiers mAriers ont été introduits dans la Provence par des gentilshommes de la suite de Charles VIII en 1 â 96 9 au retour de l'expédition en Italie ^^\
Marino Cavalli, ambassadeur de Venise à la cour de France, nous a laissé un témoignage de l'état des choses et des idées en i5&6 : «Ils (les Français), dit-il, ont commencé à planter des mûriers, à élever des vers à soie et à en tirer de la soie autant que le climat le permet. Ils tâchent de réussir à force d'industrie. Nous autres, que la nature a favorisés de tant de manières, nous laissons les étrangers s'enrichir des profits que nous devrions faire ^\ »
Le moulinage était plus en faveur que la filature et plus ancien qu'elle; le métne fait a été observé en Italie. Le moulinage n'avait été, en France, jusqu'au xvf siècle, qu'une petite industrie domestique exercée généralement par les femmes; cette industrie se développa assez vite. A Avignon, Girardi et Matteo Orsenico montèrent des moulins, le premier en là&ky le second en 1&70; Jean Bilheband donna à l'ouvraison plus d'extension de i533 à ]554(^). Gayotti éleva à Saint-Chamond des métiers à la bo-
(^) «Ce qu*ii y a de plus ancien dans {^industrie nationale de ia soie, a dit M. Bérenger aa Sénat, ce n'est pas ie tissage, c'est Téducation des vers à soie d*abord, c'est ensuite la filature et le moulinage t) (Sénat, Diêcuuion du tarif général det dotumes, 9 A mars 1881 ). — Les faits que nous avons recueillis dans les documents originaux contredisent cette assertion. La fabrication de tissus de soie, d'abord étroits, ensuite larges, a été établie la première; Touvraison a suivi, et, plus tard, Télevage des vers et la filature ont été introduits, ou plutôt n'ont plus eu le caractère d'un travail domestique très étroit.
^') La Cveilkiê de la Soye, Par la nourriture de» Ver» qui la font. EchaniUlan du Huatre d^ Agriculture d'Olivier de Serre», »eigneur du Pradel, à Paris, 1699, p. 3. — Le comte de Gasparin a fait la remarque qu'Olivier de Serres, ayant entendu parler en Provence de l'introduction des mûriers dans cette province à la suite de la conquête de Naples, n'aura pas pris garde que celte conquête était celle qui avait uni Naples i la Provence au ziii" siècle (p. 73).
(^ Relation» de» amba»»adeur» vénitien» »ur le» affaire» de France au xjf tiède, ]838, t. I, p. 958 et 960.
(^) Paul Acbard , Notice sur la création , le» développement» et la décetdence de» ma-
lonaise^^), et ces! dans cette dernière ville que Touvraison des soies paratt avoir été le mieux conduite ^'^). En iSSy, un Allemand, Nicolas Leyderet, «(fiUeur de soye^}, vint de Saint-Chamond à Lyon, appelé par Turquet et Narys ^^\ Etienne Turquet et Barthélémy Narys furent les maUtres conducteurs (ou plutôt les fondateurs) de cette tnagmffacture de vellours et draps de soye, dont François 1* facilita l'établissement à Lyon par ses lettres patentes d'octobre i536, et de laquelle est sortie la fabrique lyonnaise actuelle. «Les molins de la soyen que Turquet fil dresser à Lyon en 1 538 furent montés «dans la maison du poix des farines à la porte de la Lanterne ^^^n* En i BSq, les échevins faisaient compter 45 livres tournois h trois Italiens, à Christophe de Crémone ^^^ et à ses deux fils^^^ «faiseurs de draps de veloux de soye,... pour aucunement les desdommaiger des fraiz qu'ilz avoient fait2 d'aroir fait venir en ceste ville (de Lyon) trois molins à fiUer et retordre soye, lesquels ilz avoient à Saint-Chaumont (Saint-Chamond)^''U. Un Florentin, Jacques Stratesse, «faiseur de velours et drapz de soye», faisait usage, en i5&a, dans sa filature (tor-
nufàelum de mm à Avignon {Mémoire$ de la Société Uuérairê d'Api, nouvelle série, tl, 1876, p. i94à ia6, ]33).
<>) A^home Peyret, 5te<M(tftf0 mâuêtrielte du dépm^temênt de la Loin , 1 835 , p. a.
(*> Od fiiisaii ausd à Saint-Ghamond, au zfi* siècle, des éducation» de vers à soie. On lit dans le B^[lement général pour druur dei manufacture» en ce royaume, par BarUiéleaiy Laffémas (1597] : «r. . .Pour exemple, à Saint-Chaumont et Saint-RoraaÎB en Lyonnois, villes situées en pays froids et es montagnes, il s^y fait pour le jourd*hui des soies écrues si belles et si fines qu^elles sont préférables à celles de Messine.»
('> Archives de Lyon, GG ]36, fol. 989.
(«) Archives de la ville de Lyon, GG i536-f 537; BB 56, Délibérations du Consulat, if% mars i538 (i539).
^^) Etienne Turquet n'a pas été, en réalité, «le premier inventeur et aulteur d^avoir faict dresser les roestiers (de draptx d'or, d*argent et de soye et de veloux )7), comme îi le dit dans sa requête an Consulat de Lyon du 17 mai 1537. Cet autre Italien dont nous venons de parier, Christophe de Crémone, avait, vers i5i8, monté des métiers de vdours, et, dans Tespaee de vingt années qui s'est écoulé avant Tentreprise de Turquet et de Naris, Christophe et son fils Gilbert avaient «rbesoigné journellement de ladicte manufacture» (Archives de la ville de Lyon, BB 56, 9 avril i537 (i538). Délibérations consulaires).
<*) Aadré et Gilbert de Crémone. Gilbert a signé, le 19 décembre i539, ^ 9"*^' lance du nom de GiUbert de Chamene.
f'ï Archives de Lyon, GG, t538-t539.
dage), d'un rouet et d'autres appareils de son invention ^^^. Nicolas Leyderet et son fils Etienne, d'abord mouiiniers, se firent constructeurs de «molins c^ fiUer et retordre soye», et en établirent à Lyon ^^\
On voit, par les lettres patentes données le 98 janvier 1 553 en faveur de Pierre Girard et de Guillaume Villard, «exersans. . . l'art et manufacture de la soye, et ayant érigé vingt mestiers tant de velours, taffetas, que aultres draps de soye en ladicte ville de Lyon jy , c( qu'on envoyait les soies crues à Avignon et à Saint-Ghamond, pour illec les faire desvuyder, fiUer et tordre, et ce faict les faire rappourter en ladicte ville de Lyon pour les mètre en œuvre. . . nhe roi, malgré Topposition du Consulat, accorda la faculté de sortie temporaire des soies crues, moyennant caution ^'l Il avait cédé aux instances de RoUet Viard, mattre ouvrier, qui avait le plus grand nombre de métiers à Lyon et qui rendit bien d'autres services à la nouvelle industrie de sa ville natale.
En 1570, Saint-Chamond était encore le siège principal de l'industrie de l'ouvraison. On lit dans la GénéraUe descriphon de ranlique et célèbre Cité de Lyon par Nicolas de Nicolay :
(( La filleure de ladicte soye se faict en la ville et fauxbourgs de Saint-Chamond en Lyonnois en telle abondance et quantité, que l'on en estime la manifacture et trafique à plus de cent mil escuz tous les ans, car il y a d'ordinaire de moins cent molins qui travaillent à fiUer ladicte soye, et ce par le moyen des marchans Millannois habitans à Lyon ^^K 7>
Ce n'est qu'à partir du commencement du xvii' siècle qu'on peut écrire avec des documents originaux qui se suivent l'histoire de la sériciculture et de la filature.
A l'incitation d'Olivier de Serres et de Barthélémy Laffémas, malgré l'opposition de Sully, Henri IV donna à la production de
^^) Archives de Lyon, BB 58, DélibératioQs du Consulat, séance du 97 avril i5/i9.
{') Vital de Valous, Etienne Twquet et la originet de la Fabrique lyonnatee, p. 55 el56.
^') Archives de Lyon , HH.
(^) Édition publiée en 1881 par ia Sodétë de topographie historique de Lyon, p. 160. — Nicolas de Nicolay, né en 1 517, est mort en 1 583; sa description de Lyon a paru en 1573.
la soie tout le développement qu'il était on son pouvoir de lui imprimer -'^ Olivier de Serres disait déjà en 1699 : ^^'^^^ chose asseurée qu'en divers endroits de la Provence, du Languedoc, du Dauphiné, de la Principauté d'Orange, et sur tous de la Comté de Venaissin et Archevesché d'Avignon ... les Meuriers et leur service, y sont aujourdliuy très bien recogneus ^^^. » Henri IV écrivait, le 91 février 1600, à ses ^irhs cbers et bons amys les Syndics et Conseil de la ville de Genève t?, qu'il voulait donner à ses sujels ((les moyens de gagner, avec leur travail et industrie, de quoy se redresser et entretenir, . . . entre lesquels moyens celuy des soyes peut estre l'un des principaux et plus commodes 77. Barthélémy Laifémas écrivait en 160& : « L'establissement du plant des meuriers et art de faire la soye en France . . . commence à florir et réussir, au contentement d'une infinité de gens de bien et d'honneur. . . ^'•. »
Henri IV avait voulu qu'on répandit dans les campagnes, non seulement des plants de mûrier et des graines de vers à soie, mais aussi des instructions pour guider les paysans dans cette entreprise, nouvelle pour le plus grand nombre d'entre eux. Ces instructions ont été conservées. Les entrepreneurs, Jean-Baptiste Le Tellier, «marchant de soye», et Nicolas Chevallier les écrivirent et les publièrent, «pour estre distribuez aux habitans des parroisses, suivant le contract sur ce faictavec Sa Majesté». Elles portent pour titre : Mémoires et Instructions pour FEstablissement des Meuriers, et Art défaire la Soye en France, à Paris, 1 6o3 ^^\ La plus
<*) Le comte de Gasparin a écrit Thistoire de ces entreprises de Henri IV (Affiner* et ven à toie, i8/ii,p. 89 à 101). Notre ami Wolowski leur a consacré une notice qu*il a lue, le i5 août i855, à la séance annuelle des cinq Académies (Henri IV économiste).
^') On prétend qu*on a cultivé en France le mûrier noir seul jusque sous Charies IX , et que le mûrier blanc fut apporté de la Sicile, sous le règne de ce prince (G. G., L'art de muUipUer la êoie, Aix, 1760 , p. 6 à 9). Nous n'avons aucune preuve de cette introduction si tardive.
{') Recueil préeenté au Roy de ce qui se passe en l'Assemblés du commerce {Documents historiques inédits, t. IV, 18/18, p. 986 et 985).
^*) Avec quatre gravures en bois dans le teite. — On lit (p. 99) : «Plus les coucous sont gardez, plus la gomme de la soye s^endurcit et la rendra pire. 9» (Voir La Cveillete de la Soye, p. 106.) — (P. 97): et 11 faut de trois en trois ans, en renouvcller
grande partie de ces instructions sont tirées du petit livre qu Olivier de Serres avait publié en iBgg, à la demande du roi {La Cveilkte de la Saye, Par la nourriture des Vers qui la font).
Le Tellicr avait publié en i6oâ, à Paris, et avait dédié à « Madame de Rosny v le Brief Discours contenant la manière de nourrir les Vers à soye et la tirer, avec Jigures et interprétations d*icelles^^\ Les dessins, composés par le peintre flamand Jean Stradan ^^\ ont été gravés par Charles de Mallery. Stradan donna une seconde édition des seules planches, avec le titre de Vermis sericus, et la dédia à Constance Alamanni, épouse de Raphaël Médicis» de Florence ^^^
La sériciculture se consolida enfin dans le Midi. De Camprieu, consul de la ville de Vigan, la porta, vers i65o, dans les Gévennes^^); Isnard fit paraître son livre en i665; Golbertfit venir un des plus habiles mouliniers de Bologne, Pierre Benay^^^ qui monta à Fons, près d'Aubenas, un peu après 1670 suivant les uns, ei en i684 suivant les autres, une filature et un moulin ^^V L'industrie du moulinage, affaiblie à Saint-Chamond, s'était développée à Avignon. Paulet rapporte que, en 1730, on comptait dans cette ville âoo moulins à ouvrer la soie, que le travail y était alors dirigé avec le plus d'habileté, qu'on y trouvait les meilleures ouvrières et qu'on venait y puiser la connaissance de ce métier ^■'l
Au XVIII* siècle, il y avait des rapports étroits entre toutes les parties du travail. Beaucoup d'éleveurs filaient leurs cocons, et
une partie (de la graine) de celle d^Ëspaigne: comme le mesme arrive encor en Italie. n (Voir La CveiUete de la Soyê, p. 5a.)
^^) Avec six planches in-fotio obloog.
^*) Jean Stradan, né à Bruges en iSad, peintre d^histoire et de genre, en revenant dUtalie, s'est arrêté à Lyon et y a demeuré quelque temps. On rapporte qu'il y fut protégé par Corneille de la Haye, qui était peintre du roi. Stradan est mort en i6o5.
^^) Stradan a consacré , dans le livre des Nova Reperta qu'il fit paraître dans le dernier tiers du xf i* siècle, une planche, gravée par Jean Gollacrt, à l'introduction des œufs de vers à soie en Europe par les deux moines envoyés par Justinien à Sérinde.
^*) Comte de Gasparin, Mûrier$ et v€r$ à êoU, p. 106 et 107.
^^) Benay est la forme française d'un nom italien qui n'est pas venu jusqu'à nous.
^^^ Boitard, Traité de la culture du mûrier et de l'éducation dê§ vere à saie, 1898, p. 7. — Comte de Gasparin, Mw'ieri et ver» à soie, p. 109.
^^^ Paulet, L'art du fabriquant d'étoffe» de toie, 1778, i** et a* sections, p. xj.
les filaient, nous dit M. Louis Boudon, en vue d'une ouvraison, d'un emploi déterminé. Ainsi, en général, on filait : dans le Vi* varais, ^n pour organsins; dans la Provence, plus y^ine pour trames. Dans les Cévennes , on filait très ferme des soies dites trame$ qui servaient à faire des poilê avec apprêt. On pouvait agir de la sorte dans un temps où Ton n'apportait qu'avec lenteur des changements dans la fabrication des étoffes.
Plusieurs ouvrages spéciaux virent le jour dans le dernier tiers du xviif siècle, et contribuèrent à imprimer à l'élevage une plus grande impulsion et une régularité raisonnée. Le principal est dû à l'abbé Boissier de Sauvages : Mémoires sur Véducahon des vers à soie (1763); Pomier et Thomé publièrent leurs écrits à peu près à la même époque.
En France, comme en Italie, au xvif siècle, même au xviii% les progrès furent lents, difficiles, comme ils l'avaient été au ivf siècle; la récolte de cocons ne dépassa pas, sous Louis XIV, 100,000 kilogrammes. En France, les progrès furent continus; les traverses qui survinrent n'en firent pas perdre le fruit, si bien que, il n'y a pas encore quarante ans, c'est en France que la sériciculture, la filature et le moulinage étaient vraiment le plus avancés. Ce sont nos progrès, nos leçons, ne l'oublions pas, que les Italiens ont mis à profit; à notre tour, d'apporter dans la poursuite de progrès nouveaux autant d'énergie que nos émules en ont déployé.
Mais y a-t-il des progrès dont la réalisation soit possible? Nous répondons par l'affirmative.
Quelque grande que soit l'influence d'intempéries qu'on ne peut ni prévoir ni combattre, toute délicate qu'est la conduite des éducations, admettant même le moindre prix de nos soies, qui est la conséquence d'une moins vive demande de ces soies, il n'est pas impossible que la sériciculture ne se place peu â peu dans des conditions meilleures et telles que ceux qui l'exercent y trouvent quelque profit.
A-t-on remarqué quel a été, depuis douze ans, le rendement moyen des éducations? i5 kilogr. &00 de cocons frais pour une
once de graines mises à l'éclosion , si Ton fait entrer dans le calcul , comme il faut le faire , les graines détruites ou ayant échoué dès le début des éducations ^^K
i5 kilogrammes, c'est déjà plus que ce qu'on obtenait, en moyenne, de 1 860 à 1 865 ; le rendement moyen dans ce temps-là était estimé à 1 3 kilogrammes.
Si nous entrons dans les détails, nous observons la progrès* sion suivante :
Itemlement moyen des graines.
Qnantités de cocons firais pour une once de graines.
eooM«.
IDe 1871 à 1873 la.i kilc^r.
De 1874 à 1876 la.o
De 1877 à 1879 i5.3
De 1880 à 1882 99.3
Année 1883 afi.o
Le Ministère de l'agriculture a donné des rendements différents, et nous n'en faisons mention que pour écarter définitivement ces derniers chiffres du débat. Les voici :
Quantités de cocons frais pour une onoe de graines ^\
BH aOTUin , PAE AI.
Races fnDçaiie*. Rmm japonaîaM.
IDe 1871 à 1873 96.6 kilogr, 93.7 kilogr.
De 187A à 1876 99.9 90.7
Amiëe 1883 93.9 99.3
Ces rendements représentent des moyennes arithmétiques; les
(^) StaUstiquet de la production de la toie, publiées par ie Syndical de rCnion des marchands de soie de Lyon. Ces statistiques ont présenté chaque année, sans interruption, les résultats des récoltes depuis 1871 jusqu^à i883.
^') Situaticn économique et commerciale de la France, 1889, p. lô.
rendements dans les années 1881, i88â et i883 sont les seuls qui représentent des moyennes proportionnelles ^^^
Revenons à notre premier tableau. Il montre, entre le rendement dans la période de 187 1 à 1 878 et le rendement dans la période de 1880 à 1889, le rapport de 100 à i83. L'accroissement est évident (^).
Nous avons dit précédemment que le produit moyen est plus élevé en Italie qu'il ne l'est en France.
Nous ne pouvons faire ta comparaison avec quelque certitude que pour six années, et les résultats sont les suivants :
R«ndement moyen.
ARnn. nuiOE. italu.
1878 i5.3 kilogr. ao.o kilogr.
1880 ^4.0 îi4.a
Les rendements pour l'Italie ont été établis, pour les années 1878 et 1879, par M. le professeur Emilie Broglio, directeur de l'Observatoire bacologique de Forli, et pour les années 1880, 1881, 1 88â et 1 883 , par le Ministère de l'agriculture du royaume d'Italie.
<^) Voir, pour Tannée iSSi, les Tableaux dês réeoUei de la France en t88i, p. 66 et A7.
(') On objectera qu*on ne peut pas avoir une entière conBance dans ces statistiques. Gela est vrai : le poids des graines achetées par IMIeveur est ie seul connu avec certitude, et les éleveurs nes*occupent guère, en France et en Italie, du poids exact des graines de leur récolte personnelle. Mais, comme les informations ont toujours été recueillies de la même manière, les résultats se présentent dans les mêmes conditions, et la comparaison est possible. Ce ne sont pas tant les chiffres eux-mêmes qui nous intéressent que le rapport qui existe entre eux. Un des jurés à TExposition universelle de 1878, M. E. Maillot, directeur de la Station de sériciculture de Montpellier, qui a une grande expérience, a présenté, dans son rapport, des remarques qui cob~ cordent avec les nôtres (Lm ineeeleê utilee, p. 5o).
Les statistiques donnent raison, comme on le voit, au moins jusqu'en 1880, à Topinion qui a cours à ce sujet en Italie, mais il semble que la situation se retourne. L'accroissement continu du rendement en France (sauf en 188 3) placerait aujourd'hui les deux pays à peu près au même niveau; la préférence qu'on donne, chez nous, aux races indigènes à cocons jaunes est pro* bablement aussi la cause de ce changement.
Si nous ne considérons que les rendements dans les années 1881 et 1883, nous observons en effet un progrès notable: 9/1.7 en 1881 et 37.9 en i88q. C'est beaucoup quand on compare ces rendements à ceux que nous avons cités précédemment^^); c'est aussi beaucoup, si nous les rapprochons de ce rendement moyen de 18 kilogr. Âoo que M. Pasteur a attribué à la période de 18Â6 à i853, période pendant laquelle la production a certainement été la plus abondante ^^^ En réalité, c'est peu ^^).
Tant de frais et tant de soins pour arriver à tirer même s 8 kilogrammes de cocotis d'une once de graines! Avec des graines saines, bien conservées, avec un élevage judicieux et une attention soutenue, on peut obtenir et l'on a obtenu plus de 60 kilogrammes de cocons, et personne ne mettra en doute que des rendements de 5o à 60 kilogrammes ne soient aujourd'hui fréquents ^^^ Du reste, M. Robinet, qui avait réuni les résultats
^*) M. Pasteur a lire ce rendement moyen, qu*il regarde même comme ayant été un rendement maximum pour la période à laquelle il se rapporte, Ta tiré, disonsnous , d*un rapport présenté par M. Dumas à T Académie des sciences le 16 février 1867 (Etudes iur la maladie des vert à soie, 1870, t. I, p. 309).
^^) M. Dumas cilc, dans le même rapport, le produit de 60 à 65 kilogrammes de cocons par once de graines comme un résultat remarquablement heureux, mais possible (Compteâ rendue det êéancet de VAcadénUe de$ iciencee, t. XLIV, 1867, p. 996).
(') M. Eugène Maillot, directeur de la Station de sériciculture de Montpellier, a insisté, de son côté, sur la nécessité pour les sériciculteurs d^obtenir des rendements élevés. Nous regrettons de n^avoir pas pu mettre à profit Touvrage que ce savant a publié, dans les derniers mois de 188/i, sous le litre de Leçone $w le ver à soie du mûrier. Les épreuves de notre travail étaient corrigées quand ce livre a paru. G^t ouvrage, composé avec Pesprit le plus sage et avec un soin consciencieux, présente, dans un cadre bien ordonné , Texposé de tous les faits acquis à la sériciculture. 11 rendra des services à celte branche de notre industrie.
^*J Notre assertion n'est pas exagérée. Nous lisons dans le rapport de M. Valéry Deydier : crEn France, où les (graines) jaunes cellulaires réussissent bien, quand elles sont de provenance sûre ; où il n'est pas rare de trouver dans certains de nos départements
d'un grand nombre d'éducations, admettait, dans son Manuel de réducateur de vers à soie, qu'il a publie en 18/18, que l'on peut, avec une race ordinaire, dans une éducation bien dirigée, récolter 60 kilogrammes par once, c'est-à-dire avoir une perte de a 5 p. 100^*^
M. Pasteur a apporté sa précision ordinaire dans l'étude de la question du rendement. Il a montré que, dans de nombreuses petites chambrées, on a tiré de 35 à 5o kilogrammes de cocons, et que le rendement de 60 kilogrammes est possible; il a signalé, d'après le témoignage d'un grand propriétaire de l'IUyrie et du Frioul, M. Levi de Villanova, un rendement de 67 kilogrammes ^^\ En i883, on a récolté, en Italie, dans le district de Pesaro, 356,559 kilogrammes de cocons de 5,/i59 onces (de 97 grammes) de graines de vers de races indigènes : c'est un produit de 65 kilogr. 3âo. Enfin M. Bellotti a cité, dans son mémoire sur les croisements, ce fait qu'il a obtenu, en 1878, de vers provenant d'œufs pondus par des femelles japonaises d'une race à cocons blancs, femelles fécondées par des mâles français d'une race à cocons jaunes, 75 kilogrammes de cocons jaunes par once^^^.
Nous sommes encore loin, comme on le voit, d'un rendement moyen effectif qui soit moins disproportionné avec celui auquel il est possible d'arriver, et, dans les départements où l'élevage est le mieux conduit au point de vue du produit le plus grand , on n'a pas encore franchi une limite qui peut certainement être dépassée ^^\
des réussites de 55 à 60 kilogrammes par once de a 5 grammes, et des moyennes de 38 à 60 kilogrammes, comprenant tous les échecs, à quelque cause qu*ils puissent être attribués. . . n (Comple rmdu de» travaux de la Chambre de commerce de lAfcn, i88t, p. q38).
^*î P. 959 et «97.
^^> Eludée, i 1, p. 1 9& , 1 95 et 3 1 1 .
^^^ Un éleveur de Revigliasco, dans la province de Turin, M. Francesco Gcrutli, obtient 60 kilogrammes de cocons jaunes, tant d^une ancienne race do Piémont croisée avec une race de la Briance, que d^une race de Bione. On tire 1 kilogramme de soie de 10 kilogr. 5 00 de cocons frais de la première et de 10 kilogr. a5o de la seconde.
(*) MM. Dumas et Pasteur ont eu plusieurs fois, dans les derniers temps, Toccasion d'exprimer devant la Société centrale d^agriculture leur opinion sur Taccroisscment du rendement. \h ont admis , pour la période un peu antérieure à Péclosion de la ma-
DÉPARTEBIENTSC).
PÉRIODES TRIRNNALB8.
ANNÉE 1888
De 1878
De 1877 à 1879.
De 1880
Basses-Alpes
Hautes-Alpes
Pyrénëes-Orienlaies . .
Var
kilogr.
ff
kilogr.
kilogr.
kilogr.
(*] D'après les renseignements que le Ministère de ragricullure noos a fournis. || (') Nous avons écarté les rendementn en 1876 , année exceptionnelle. Il
Les extraits ci-aprcs font connatlre quel était le rendement autrefois :
c( Une once de graine , dit Le Tellier en 1 6 o s , dans le Brief Discours concernant la manière de nourrir les Vers à soye, rendra depuis six iusques à dix livres de soye, quand le bon gouvernement et le temps se rencontrent, jf
On écrivait en 1763 : «Une once de Graine, qui réussit bien, donne huit, neuf et quelquefois dix livres de Soie. • . On réduira à cinq livres pour une année commune ^^\ n
Thomé rapporte (il écrivait en 1766) que, «soit en Provence, soit en Languedoc, Gomtat et Dauphiné, l'on estime la récolte très bonne lorsqu'elle en donne (de cocons) cinquante livres (par once de graines ^^^)».
Il faut avoir les graines les meilleures : les meilleures, quant à la pureté des graines elles-mêmes, quant à la rusticité et à la vigueur des vers qui en sortiront, quant à la qualité de la soie que ces vers fileront.
Les Chambres syndicales des filateurs et des mouliniers des ré-
iadie, un reDdement do 18 kilogrammes, et pour la période présente, un rendement moyen de 3i kilogrammes, ^accroissement aurait donc été dans le rapport de 100 à 179.
(^) PrécU $ur Véducation des ven à ioie (par la Société royale d'agriculture de la généralité de Tours), 1763, p. 90 et 88.
(') Mémoires sur la manière d'élever les vers à soie, et sur la culture du mûrier blanc, 1767, p. 39a.
gions de Valence et d'Aubenas ont fait faire des grainages de races à cocons jaunes, notamment de la race dite des Pyrénées, et les graines de cette origine ont donne des rendements supérieurs à 60 kilogrammes par once.
Les grainages cellulaires devraient être plus nombreux; la sélection des papillons et celle des graines au microscope ne sont pas encore assez répandues.
Nous venons de dire qu'il faut avoir les graines les meilleures quant à la qualité de la soie que les vers fileront.
Malheureusement les vers des races qui ont le plus de vigueur, le plus de rusticité , filent en général une soie de nature médiocre. Avec le grainage cellulaire et la sélection des graines, avec les soins à donner à l'élevage , qui sont familiers à tout le monde, Yextréme rusticité d'une race n'est plus aussi nécessaire; il importe le plus de produire de bonnes soies, des soies nettes, élastiques et briUantes. Nous avons encore des races à cocons jaunes, et même des races à cocons blancs, dont on peut tirer à cette fin un parti avantageux.
Si l'on veut faire des essais avec des races étrangères, toutes les anciennes races du Levant ne sont pas perdues, et l'on sait quels beaux et riches cocons elles ont fournis.
Enfin on est revenu à une entreprise qui n'est pas nouvelle, puisqu'elle est pratiquée en Chine et au Japon depuis longtemps et que des essais ont été faits en Europe il y a un siècle, nous voulons parler des croisements. Il s'agit des accouplements de papillons appartenant à des races (nous ne disons pas encore à des espèces) différentes.
Les croisements qui ont été faits en Italie dans les dernières années l'ont été pour obtenir, tantôt des vers plus robustes, tantôt des vers filant une soie de meilleure qualité. Ces essais, poursuivis activement depuis cinq ans sur différents points, ont déjà conduit à des résultats très dignes d'attention : on a créé des variétés de vers robustes sécrétant une soie excellente, et l'on a reproduit CCS variétés.
Les papillons de la race de Bione ont servi souvent à ces croi-
sements. La race de Bione, à quatre mues, est originaire d'une petite commune des environs de Brescîa; il parait qu*il est aujourd'hui très difficile de la trouver pure. Le cocon est petit, de couleur jaune pâle, d'un tissu très serré et d'un grain très fin. Ce cocon est remarquable par sa richesse en soie , ainsi que par la bonne nature et la finesse de la soie. Les vers de cette race n^ont pas malheureusement une grande résistance aux makdies. Cependant on trouve, dans les chambrées de vers de cette race, des chenilles à robe rayée de noir, que M. Frédéric Moore regarde comme présentant les spécimens les plus sains et les plus vigoureux du véritable Bombyx mari^^K On élève dans les départements du Var, de Vaucluse et de la Drôme, surtout dans l'arrondissement de Nyons, sous le nom de race de Bione, une variété dont le degré de pureté est inconnu et dont le cocon a à peu près les caractères de celui de la race italienne ^^).
Il serait très intéressant de soumettre quelques-unes de nos races à des croisements. Il faudrait faire plus, faire des accouplements d'individus appartenant à des espèces ou même à des genres différents; essayer par exemple de croiser les Theopkila, qui vivent tous à l'état sauvage et dont la soie est la même que celle des Bombyx mori, et les Bombyx, tant le Bombyx mort que le Bombyx smensis, le Bombyx iexlor, le Bombyx CrcMi, etc. On a fait jusqu'à présent peu de croisements en France.
La pratique des croisements est ancienne en Asie. On verra, dans le cours de notre travail, que, en Chine, au Japon, dans l'Asie centrale, les éleveurs ont l'habitude de renouveler leurs
(^^ Ces exemplaires de chenilles rayées de noir provenaient d^ane ëducalioa faite en Espagne.
(') M. Thomas Wardie, qui a déterminé le degré de finesse, de ténacité et d^élas- (icité de la bave de plusieurs sortes de cocons, a constaté que la bave, le double brin de cocons de la race de Bione provenant dVlevages faits à Nyons, avait un diamètre moyen de 3oi dix-millièmes de millimètre; qu'un fil d'une longueur de 3o centimètres s'allongeait, en moyenne, de 3 centimètres 760 sans se rompre, et que, en moyenne, un fil d'une longueur de i5 centimètres supportait, avant sa rupture, un poids de 7 grammes 669. Ces moyennes représentent chacune la moyenne des résultats de six épreuves faites sur la bâte prise à six différents points du cocon, à intervalles égaux, depuis la surface jusqu'à la telette. La bave, blanciic à la surface do coron, était d'un jaune vif à l'extrémité.
graines tous les trois ou quatre ans, en les tirant de certaines localités. Dans ces localités, dont nous donnerons les noms» le grainage est fait avec une grande rigueur, et, le plus souvent, au moyen de croisements. On sait que Duseigneur attribuait h ces croisements la vigueur des races japonaises et leur résistance à la pArinê et il la fiacherie. L'usage du renouvellement triennal ou quatriennal des graines était aussi général en France, en Italie et en Espagne au xvii* et au xviii* siècle ^^\ mais il ne paratt pas que, en Europe, dans ce temps-là, on ait fait des croisements^*-). Voici
ce qu'Olivier de Serres écrivait en 1699 * ^ ^^ requis
changer de graine de quatre en quatre ans, ou d'autre terme en autre, selon la raison des expériences. Et pour cela faire avec moins de hazard, sera bon chacune année avoir quelques onces de nouvelle semence d'Espagne» (p. Sa). C'était la méthode qu'on suivait autrefois en Italie.
Les races françaises, auxquelles on doit nos récoltes actuelles, sont aussi bien définies, aussi bien connues que les races italiennes; nous n'avons ni à les décrire, ni même à les énumérer. Est-il vrai, comme on l'assure, qu'il soit possible de retrouver les anciennes races dans des localités écartées? Les vers à soie incarnadins ^^) (de couleur rose ou jaune rosé), originaires d'Espagne, dont la soie était fine, lustrée et si estimée au xvn* et au xTiu* siècle, ont disparu cependant depuis longtemps; mais combien de nous se rappellent les vers de ces races à belle soie blanche de Roquemaure, de Bourg- Argental , de Valleraugue ^^), vers assez délicats, d'origine chinoise, les uns envoyés directe-
(0 Diueignear, Lb cocon de êoie, 9* édition, p. i5.
W La question des croisements a été traitée par M. Eugène Maillot, dans un rapport adresse au Ministre de ragriciilture (BuUêtin du Mimstèro de V agriculture t 1 883 , p. 971 à 978).
<^) Olivier de Serre» a dit, dans La Cveillete de la Soye : « . . . Choisirons-nous (pour le grainage) les coucous ou plotons les plus primerains, les plus gros, les plus pesans, les plus pointus : de couleur de chair ou d'incarnadin , marques de valeur» (p. 100).
<*) Diaprés M. Thomas Wardle, la bave des cocons blancs de Valleraugue qa*i^ a eiaminés a un diamètre de 3o/i dix-millièmes de millimètre; un fil (la bave) de do eenftiniètres s^allonge de 5 centimètres 976 sans se rompre, et un fil de 1 5 centimètres supporte, avant sa rupture, un poids de 8 grammes 691. Ce sont les moyennes
ment de la Chine au XYiif siècle par les missionnaires, les autres apportés d'Italie dans la seconde moitié du xyiii* siècle?
On a dit que les vers à soie de ces races sont représentés en Italie par les vers de la race de Novi. On ne peut encore rien affirmer. La race de Novi, qui est estimée à juste titre, est annuelle et à quatre mues. La chenille, d'abord grise, est rose à la quatrième mue et très blanche à la montée. Le produit le plus ordinaire en Italie est de Ao à â5 kilogrammes de cocons frais par once (de 3 5 grammes) de graines. 600 cocons (rais environ pèsent 1 kilogramme , et Ton tire 1 kilogramme de soie de 1 1 à 1 3 kilogrammes de cocons. La race de Novi est ancienne ; elle a été heureusement conservée, et le grainage est fait généralement avec un soin particulier dans les Apennins de Ligurie.
Les études sur les vers à soie, les cocons et les soies qu'on a commencé à entreprendre mettront certainement en lumière des faits dont la connaissance importe fort à la sériciculture. L'opinion qui était générale au xvi* et au xvif siècle que des cocons de la couleur la plus vive sortaient les reproducteurs les plus robustes et était tirée la soie la meilleure, était-dle fondée? Si elle l'était, pourquoi, tandis que les cocons colorés étaient les plus nombreux dans les anciennes éducations, les cocons de couleur claire ou pAle, les cocons blancs, sont-ils partout, de nos jours, les plus abondants? Quelle signification faut-il donner à la couleur de la robe des chenilles, tantôt blanche, bleufttre, rosée ou grise, tantôt brune ou noire, souvent unie, quelquefois rayée ou tachetée? Et, si la nature de la soie dépend de la race des vers, la qualité de la feuille n'a-t-elle pas aussi une influence notable ?
Il ne suffit pas d'avoir des graines, graines saines et graines de bonne race; il faut les conserver jusqu'à la mise à l'éclosion : conservation difficile dans plus d'un cas. Là encore, les Chambres syndicales de la région de Valence et de la région d'Aubenas ont pris l'initiative. Il a été démontré que, pour avoir une bonne éclo«
des résultats d^épreuves faites sur la bave prise à treîie endroits différents du cocon, à intervalles ^ux, depuis la surface jusqu^â la telelte.
sion, l'œuf de ver à soie a absolument besoin du froid de l'hiver, d'un froid modéré, mais d'un froid prolongé.
On le sait depuis longtemps en Chine , et nous y avons entendu attribuer à la basse température de l'hiver la réussite constante des éducations dans plusieurs départements du Sse-tchouèn et du Kiang-sou. On nous a assuré à Ning-po que, dans certaines localités, on garde les graines en glacière ^^^ Du reste, on lit dans un auteur chinois qu'il faut avoir soin d'étendre, l'hiver, <(au milieu de la neige, les feuilles couvertes de graines ^-^ 79. Il est dit, dans la Nong-Ming-pi-khioué, que les feuilles doivent être suspendues au haut d'une longue perche, «afin qu'elles reçoivent bien le froid»; quand elles ont été refroidies, on les met dans un vase de terre ^\ Du Halde rapporte celte recommandation faite par un ancien auteur chinois : ce Lorsqu'on conserve les œufs jusqu'au tems qu'ils doivent éclore, ils veulent un grand froid ^^). 39
On avait fait aussi en France la remarque du besoin de l'action du froid ^^\ et l'observation avait été mise à profit par plusieurs éducateurs. C'est récemment qu'on l'a appliquée d'une façon plus générale en Italie, et cette pratique, qui avait pris naissance en France, nous est revenue de l'autre côté des Alpes, avec le bénéfice du succès des expériences qu'on y avait faites. En 1880, on a fondé en France, à une altitude d'un peu moins de 1,100 mètres, deux stations d'hivernage, l'une dans la Drôme et l'autre dans l'Ardèche ^^K Cette entreprise n'est qu'à son début. En Italie, il existe plusieurs stations d'hivernage placées à
(') Lee hivers sont, en général, assez doux dans la province de Tché>kiang. D y a de nombreuses glacières situées aux environs de Ning-po, du côté delà mer, principalemeot le long du fleuve. Dans Thiver de i8â5, Isidore Hedde a vu, dans plusieurs glacières, des pote de terre contenant des feuilles de graines de vers à soie, envoyés du Chao-hing-fou.
(') Stanislas Julien, Réiumé deê principaux traitéi ehinoiêf p. 101.
<^) Stanislas Julien, A^tiff}^, p. to5.
^^) Deteripiûm géographique de Vêmpire de la Chine, t. II, p. 317.
^^) M. Duclaux a dit, dans une note écrite en 1869 : ctLa graine, pour bien éclore, a un besoin absolu du froid de Thivcr.» (Voir cette noté dans les Etudn de M. Pasleur, t II, p. 3i6.)
(^) On trouvera un exposé des résultats obtenus en 1881 et en 1889 dans le Bulletin det une» et de» »oierie», numéros du 10 décembre 1881 et du 3 mars i883.
IMPtlHCKIC JtATIOVALt.
une altitude plus élevée, et l'on fait aussi usage, dans ce pays, d'appareils fixes ou mobiles, appelés kwematrices, dans lesquels une température basse et constante est maintenue par divers moyens, aussi longtemps qu'il est nécessaire ^^l
Tous les essais qui ont été faits ont démontré que les graines conservées Thiver à une basse température, naturelle ou artificielle, éclosent mieux, et que le rendement en cocons est toujours plus élevé ^^^.
Admettons que l'éclosion ait été heureuse , l'éducation est commencée : il faut obtenir le maximum de produit. Plus les vers ont d'espace, plus ils consomment de feuilles,' plus les cocons sont riches en soie. Les éleveurs de la province de Tché-kiang, dont Isidore Hedde et nous nous avons recueilli les enseignements ^^\ nous l'ont dit souvent; Ouékaki-Morikouni , l'éducateur japonais ^^\ l'affirme , et des expériences récentes ont confirmé le fait. Il faut donc donner de l'espace aux vers, comme il faut aussi, ce qui présente plus d'une difficulté, choisir pour eux la feuille la meilleure.
On n'accorde aujourd'hui que peu d'attention à la nourriture des vers à soie, nous voulons dire qu'on élève en Europe, dans chaque contrée, des vers de races étrangères à la contrée, sans tenir compte des variétés de mûriers dont ces vers faisaient leur nourriture dans leur pays d'origine. L'influence de la feuille a été cependant bien établie. Réaumur écrivait dans le dernier siècle : c(Dans tous les pays, la soye des vers n'est pas d'une égale beauté. ... Ce qui dépend de la différente qualité des aliments que différents pays fournissent aux vers^^l» Hutton a fait à Mussouri,
^'} M. Dusazeau a parlé des hivematrieet italiennes dans les Notée d'un magiumier françaii, i88a, p. la, 5o et Sa.
^') Nous renvoyons le lecteur à Touvrage de M. E. Maillot ( Leçom 9ur U ver à «où du mûrier, p. a6 à 3a ) et au rapport de la Commission des soies de la Société d^agricullure de Lyon sur ses opérations de Tannée i88a, par M. J. Dusuieau, p. 19 à 3o.
(') En 18&5, grâce à Tamitié de Roberl Tbom, consul d^ Angleterre à Ning-po, dont nous étions les hôtes.
t*) Ouékaki-Morikouni, l'auteur du Yo-sanrfiri^ok (Histoire secrète de Téducation des vers à soie) , vivait au Japon au commencement de ce siècle.
(^) Mémoire» pour servir à VhieUnre de» intecte», par M. de Réaumur, t. I, 173&,
dans l'Himalaya , des éducations de vers de même race nourris avec plusieurs variétés de mûrier, ces mûriers étant plantés dans des sols différents, et il observa que «chaque espèce ou variété de vers à soie se trouve le mieux de la nourriture des feuilles d une variété particulière de mûrier^ qui est le plus souvent de la même provenance que la race des vers^^^».
Il ne serait pas impossible de réduire les frais d'exploitation; pour y arriver, on a conseillé, entre autres choses, l'adoption du système d'éducation qui est pratiqué dans le Frioul^^^. Une des particularités de ce système consiste dans la distribution aux vers débranches garnies de leurs feuilles, au lieu de feuilles détachées. C'est l'élevage au rameau que connaissent bien ceux qui ont vn les éducations faites en Turquie ; nous l'avons observé dans toutes les magnaneries aux environs d'Andrinople , où l'on a planté pour cela le mûrier sauvage recepé au printemps ^^K Perrottet nous a dit à Pondichéry que cette méthode était usitée dans le Kachmyr ; elle est aussi répandue dans plusieurs districts de la Perse.
Tout ce qui se rapporte au mûrier, choix des variétés, choix des feuilles suivant l'âge des vers, taille des arbres, etc., a été exposé très nettement par plusieurs écrivains; quoique ce sujet puisse être regardé comme épuisé, il ne serait pas inutile de donner de nouveaux enseignements : on ne se conforme pas partout aux règles que l'expérience a consacrées.
La récolte est achevée; il faut pouvoir la garder jusqu'au moment opportun pour la vente, et, pour cela, aussitôt après la récoite, faire périr la chrysalide et dessécher le cocon. L'opé-
p. iA8 et 1&9. — On trouve dans cet ouvrage (t. I) deux mémoires très întéreseaotfl, le Iroîsième et le douzième.
t^) Journal ofthe Agricultural Society 0/ India, vol. XI, iSSg, p. ho k A 5, et New eeries, vol. 1, 1869, p. 359 à 363.
(*) Bulletm de$ travaux de l'Union dajilateun, n"* 8, septembre 1880.
(^) M. B.-J. Dnfour, de Constantinopie, notre coUègue dans le Jury de TExposition de Vienne, a publié un mémoire sur la méthode d^élevage à la turque avec les feuilles du mûrier sauvage, mémoire intitulé Appendice aux iAservations pratiquée faitee en Orient eur la nuiladiê actuelle dee vere à eoie, Paris, i863.
ration est simple, cependant assez délicate; il faut obtenir Teffet voulu sans altérer ni tacher la soie. Plusieurs systèmes ont été recommandés, ils exigent l'emploi d'appareils coûteux. Nous sommes de nouveau en présence d'une entreprise qui dépasse les forces individuelles , en France du moins. Des fours publics pour l'étouffage et la dessiccation des cocons pourraient être établis, et ne peuvent guère l'être que par l'initiative de l'Union des filateurs et des mouliniers français. Nous reconnaissons du reste que la question de l'établissement des fours a en réalité peu d'intérêt.
Est-ce tout? Non certainement. Naguère si simple , l'élevage des vers à soie doit être aujourd'hui, à la fois, une industrie domestique, industrie conduite en famille, pour être moins dispendieuse, et une industrie conduite d'après des règles sévères pour devenir plus productive. On doit faire appel à la science autant qu'à la pratique, et c'est avec l'aide de la science qu'on relèvera un niveau bien abaissé. On doit encourager les petits grainages faits par chaque éleveur, les petites éducations (d'une demi-once à trois onces) faites par chaque famille ^^\
Une production agricole obtenue en quarante jours, qui s'ajoute naturellement à tout autre travail rural, qui donne une tâche facile aux femmes et aux enfants, dans les départements du Midi appauvris par tant de fléaux, cette production ne saurait être abandonnée, et nous sommes fondé à penser qu'elle peut être conservée à notre pays.
Il faut parier aussi de la filature et du moulinage.
Le moteur, indispensable aujourd'hui, occasionne une lourde dépense de combustible. N'y a-t-il pas une économie à réaliser dans cette direction? Nos fileurs et nos mouliniers possèdent déjà plus de 5,000 chevaux de force; les moteurs hydrauliques représentent le tiers de cette force. C'est une proportion plus grande qu'en Italie, et ce n'est pas encore assez. Combien cette force qui
(') L^auleur des Leçons tur le ver à ioie du mûrier a insislë sur les avantages économiques des petites éducations (p. 166 à 168).
coâte si peu pourrait être augmentée et plus répandue, si Ton apportait au régime des eaux les améliorations qu'il comporte , améliorations qui seraient d'ailleurs, à un point de vue plus général, une source de richesses !
On affirme que l'outillage est supérieur en Italie à ce qu'il est en France, et que les industries de la filature et de l'ouvraison ont plus de vitalité chez nos voisins que chez nous. On a peut-être raison de le dire, parce que plus d'un fait justifie cette opinion, mais nous nous demandons si les apparences ne sont pas trompeuses. Gomme nous en avons fait la remarque en commençant cette partie de notre étude , l'amoindrissement de la production n'est pas inconciliable avec l'excellence dans les moyens et les produits du travail.
Il y a eu un temps, un temps qui n'est pas loin de nous, où l'industrie de la soie était florissante en France; on suffisait à peine aux demandes et l'on réalisait de beaux profits. La consommation absorbait ce qu'on tirait d'une production même surexcitée. On n'observa pas avec assez d'attention la situation exceptionnelle du marché; l'excitation amena l'accroissement des moyens de production , précisément à la veille du renversement de l'état des choses. Il s'en est suivi de grandes pertes qui ont eu d'ailleurs aussi d'autres causes. Plus d'un de nos industriels n'a pas su, dans des temps devenus difficiles, se rendre un compte exact des conditions dans lesquelles il continuait le travail; plus d'un a trop présumé de ses forces; d'autres industriels ont demandé au crédit une aide trop onéreuse. L'esprit de spéculation a eu des eflots funestes : trop souvent le filateur a spéculé sur les cocons ^^^ et le moulinier sur les soies, et cela dans une période de baisse continue. Les rangs des fileurs et des mouliniers se sont éclaircis; les malheurs privés ont eu leur retentissement naturel, et l'on en a exagéré la portée.
(*) Nous n*avoDs pas génëralisé cette remarque, mais on a été jusqu'à dire que la filature est devenue, depuis bien des années, une industrie de spécuialion, et que le sort des entreprises ne dépend que du prix auquel on paye les cocons frais, à Tépoque de la récolte, sous Tinfluence de concurrences souvent irréfléchies. Les filaleurs ne sont pas toujours les seuls à acheter des cocons; la spéculation a été souvent conduite par des personnes étrangères à l'industrie ou au commerce de la soie.
iU SOIES DES VERS DOMESTIQUES DU MURIER.
Nous voulons dire qu'on ne saurait conclure du malheur qui a frappé les faibles ou les imprudents que l'industrie entière est perdue.
En fait, la filature est aussi bien organisée et outillée en France qu'en Italie; nous disons aussi bien, parce que les filatures montées en dernier lieu en Italie l'ont été souvent sur le modèle des nâtres. Nous ne croyons pas qu'il reste en France une filature dont le matériel n'ait pas été renouvelé et qui n'ait pas un moteur à vapeur ou à eau. Toute usine nouvelle (et, malgré l'incertitude des affaires, on en a construit encore récemment) a une installation et un outillage irréprochables. Il est à remarquer que la consommation qu'on a faite pendant un temps assez long de cocons provenant de vers de races japonaises, cocons d'une filature difficile, a amené des améliorations dans ce travail qui restent acquises. Il est clair que la perfection n'est que relative, que le progrès ne s'arrête jamais; on innove, on invente, on met en expérience innovations et inventions, mais on en est venu à constater que, dans les mains d'un chef intelligent et d'ouvrières habiles et économes, nos moyens habituels de travail sont les meilleurs et les plus sArs , eu égard à la matière que nous produisons.
Nous avons beaucoup cherché, beaucoup inventé, depuis vingtcinq ans, et nous avons eu la sagesse de renoncer à bien des perfectionnements. Les filateurs italiens sont très ardents, très actifs, toujours prêts à appliquer les idées et les systèmes nouveaux; ils vont de Tavant avec une résolution et un entrain qu'on n'a plus guère chez nous. Nos fileurs, tout découragés qu'ils sont, n'en sont pas moins à la hauteur de leurs rivaux italiens; ils savent même mieux que ceux-ci tirer des cocons tout le parti possible par un triage et un classement rigoureux. Sans doute on fait usage en Italie de méthodes et d'appareils différents des nôtres, mais cette différence s'explique par ce fait qu'on s'est toujours proposé en France de faire des soies de haut prix, et M. Gaston Blanchon a terminé son rapport sur l'état de la fila* ture italienne par cette déclaration, que «si, comme il y a lieu de l'espérer, la mode revient h la belle étoffe, la filature française doit avoir encore avantage à conserver ses procédés actuels, qui
lui permettent de produire des soies d'une qualité certainement bien supérieure ^^^ ».
Nos ouvrières sont payées un peu plus cher : oui , mais a-t-on fait le compte du travail produit, et surtout de la qualité de ce travail ^'^^? Duseigneur a dit, et Alcan a répété : «La fileuse est tout, l'instrument peu de chose. » La fileuse est en effet pour beaucoup dans le rendement du cocon, dans la qualité du fil et dans la proportion des déchets. Nos ouvrières fournissent certainement un meilleur travail; on sait quelle exactitude elles apportent au nouage des bouts. Elles ne sont pas parfaites sans doute ; elles ne sont pas aussi économes que les Italiennes. Tandis que, pour les cocons jaunes , on tire en Italie i kilogramme de soie de 1 1 kilogrammes et demi, même de ii kilogrammes de cocons, il faut en France 1 9 kilogrammes et demi pour obtenir ce kilogramme. Ce qui revient à dire que le rendement en soie de 100 kilograounes de cocons est, en moyenne : en Italie, de 9 kilogrammes, et, en France, de 8 kilogrammes.
Nous n'avons encore rien dit du rendement à la bassine, c'est-àdire de la quantité de soie tirée des cocons. Le taux du rendement est supérieur en Italie à ce qu'il est en France. La différence, cette différence que nous avons indiquée plus haut, ne dépend pas de l'outillage; M. Gaston Blancbon l'a attribuée ce à la faible cuisson des cocons neufs et aux petites battues». D'autres observateurs sont d'avis que le mérite de cette plus forte rentrée appartient à la fileuse, qui est attentive, docile, économe de sa nature.
Nous donnons ci-après le relevé des estimations de rendements à la bassine en France et en Italie.
^*) Expoiitwn de Milan en 1881 , Rapport» des délégué» de la Ckambre de commerce de Lyon, 1889, p. so.
^) «La qualité supërieure de nos ouvrières compense en partie cette différence du prix de ia main-^^œuvre?) (Lettre publiée en 1879 par le Syndical des fiiateurs et des mouL'niers de la région d^Âubenas, p. ih). — D'un autre côté, M. Gaston Blanchon est d^avis que, du chef des frais de main-d^œavre, la filature de 1 kilogramme de soie coûte encore en Italie 3 fr. 80 cent, de moins qu^eile ne coûte en France {Expoeition de Milan, Rapport» de» délégué», 1883, p. 19).
QoantiMa de oooona tnim pour 1 kilogramniA de soie.
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De 1877 à 1879..
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De 1880 à 1882..
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Autrefois les fabriques de crêpe, de tulle, de gaze, de tissus légers, ne mettaient guère eu œuvre que les soies grèges de France. Aujourd'hui elles partagent leurs commandes, ou, pour être plus vrai, elles préfèrent des soies d'Italie, de Brousse, voire même de Chine ou de Japon. Tel fabricant de velours, qui ne se servait que de soies de première marque des Cévennes, en est venu, sous la pression de la concurrence , à employer des organsins de soie Uatriee. La qualité du tissu s'en ressent, mais elle est en proportion du prix payé. Il en est de même , et bien plus , pour les autres étoffes. On tisse les soieries brochées , les foulards , les rubans, avec des soies de Canton, les failles de couleur avec des trames de soie tsat-ke. Il n'entre que des organsins et des trames de soie de Chine dans les taffetas rayés ou quadrillés, que des soies de Bengale dans les peluches , les étoffes h parapluie , etc. ^^\
Quand l'application du métier mû par un moteur au tissage de la soie est devenue plus générale, quand la fabrication des tissus teints en pièces s'est répandue, on a espéré que les soies de France seraient plus en faveur. Dans les conditions ordinaires du tissage à la mécanique , au moins à présent , la chaîne est de soie grège et la trame de fil de coton ou de schappe; la chaîne doit être faite
<>) Ce que nous disons, d^une façon d'ailleurs générale, des emplois des soies a été écrit en 1889. Gela varie naturellement suivant le prix relatif des différentes sortes de soie et suivant la qualité qu^on donne aux étoffes à raison des demandes de la consommation.
d'une soie tenace et élastique qui résiste aux battements encore assez durs du naétier. Ces qualités, aucune soie ne les possède au même degré que les soies de France, mais le prix, toujours le prix, les écarte souvent de cet emploi, et c'est à raison d'un prix moindre qu'on prend des soies d'Italie ou de Syrie, des soies de filature du Japon, des soies de Japon dites grappeâjines ^^\
U n'y aura de prospérité pour nous que quand la consommation lassée sera revenue, pour la soie, à l'étoffe pure, à l'étoffe dont la teinture soit franche, à la bonne étoffe. Et encore faudra-t-il que, instruits par l'expérience, entraînés par la force des choses, nous ayons fait pour la filature , comme pour l'ouvraison , ce qui a été fait dans tant d'autres industries. U n'est pas possible que, en présence de la concurrence italienne et des inquiétudes qu'inspire la production asiatique, quand même l'accroissement de celle-ci serait interrompu pour quelque temps, l'industrie ne se concentre pas dans des mains puissantes. Cette révolution est nécessaire. C'est dans de telles conditions que la filature donnera une aide efficace aux paysans éleveurs, qu'elle sera plus certaine de réaliser toutes les économies et tous les perfectionnements, qu'elle aura des produits classés avec plus de rigueur à raison de leur mérite réel, et qu'elle défendra mieux ses intérêts là où elle trouvera le plus de profit.
On prétend que si les fours d'étouffage publics étaient plus répandus, les cultivateurs pourraient garder leurs cocons; qu'ils seraient maîtres d'attendre le moment opportun pour la vente, et que les fileurs en viendraient à proportionner leurs achats à leurs besoins ou à leurs ressources : ces assertions sont très contestées.
On s'étonnera que nous n'ayons rien dit d'une machine à tirer les cocons, qu'on a regardée comme devant apporter un grand changement dans les conditions du tirage des cocons. La machine, inventée par M. Edw. Serrell jeune, est assez simple, délicate, d'une conduite facile; l'action de l'électricité en rend le fonctionnement très sûr, mais cette action est inconsciente. U est possible
^^) G^esfc à raison de ia forme de leur pliage qu'on appelle grapet huûn ou grappei des soies grèges du Japon, de bonne nature et nerveuses, provenant principalement des provinces de Sinchiou et de Djochiou, et surtout du district de Maîbascfa.
que le problème de la filature automatique de la soie soit résolu en principe, sans qu'il soit certain que l'appareil ait encore reçu sa forme définitive. Des expériences comparatives ont été instituées dans une usine pour juger de la valeur industrielle du procédé , et il faut attendre , pour se prononcer, que les résultats aient été rendus publics ^^\
Ce qui est vrai pour la filature Test aussi pour le moulinage. Les mouliniers ont peut-âtre souffert plus que les éleveurs et que les fileuTS» parce que le pouvoir producteur dans cette industrie a dépassé la consommation à laquelle il avait à pourvoir. D'une part, la soie grège mieux filée exige moins de façons; d'autre part, une vitesse plus grande est imprimée aux métiers, et le moulin est tenu plus longtemps en marche , de sorte que , avec le même nombre de fuseaux, les mouliniers produisent à présent davantage. On a baissé d'abord le prix de l'ouvraison au-dessous de la limite normale , et l'on s'est ensuite résigné à entrer en chômage. De ce chef, encore des pertes et des malheurs.
Un fait nous parait évident : les ouvraisons italiennes sont de plus en plus demandées en France. Il y a vingt-cinq ans, c'était le contraire : les ouvraisons françaises étaient le plus recherchées. Nous ne voyons à cela qu'une raison. La soie d'Asie, c'est-à-dire la soie au plus bas prix, est le plus employée dans le tissage; l'ouvraison des soies grèges d'Asie est naturellement le plus en faveur, et cette ouvraison est en grande partie faite en Italie.
Le moulinage des soies asiatiques a commencé par être une industrie propre à l'Angleterre; il y est encore exercé avec un plein succès. Introduite en Italie au moment de la plus grande disette des soies d'Europe, celte industrie a pris dans ce pays un développement inattendu; elle a été organisée sur une grande échelle, d'une façon très intelligente, et il n'est pas douteux qu'elle
^) On trouvera, dans le BuUêtin du «omj et des ioienês du 8 avril 1889 et du 9 juin i883, un expose succinct du principe, de la marche et du produit de la machine. — Voir le rapport de M. E. Pariset à la Chambre de commerce de Lyon dans la séance du a6 mars i883 (Compte rendu des travaux de la Chambre de commerce de Lyon, ann<ks i883, p. àa et à 3).
y est arrivée au plus haut degré d avancement. Les soies d'Asie étant, en général, comme nature et comme filature, inférieures aux soies d'Europe, le travail, à l'ouvraison, est dès lors plus difficile et exige un matériel et des soins particuliers. 11 n'y a aucune chose inconnue dans les procédés et les métiers, et des maisons françaises ont monté en Italie les moulins dont les produits sont au nombre des plus estimés. Nous pouvons faire partout en France la même chose. Quoi qu'il en soit, l'ouvraison des soies grèges de la Chine, du Japon et de l'Inde a acquis en Italie beaucoup d'importance; les produits ont une réputation légitime. Nos fabricants sont les premiers h acheter des organsins du Piémont et des trames de la Lombardie; ils les prennent, parce que ces matières sont parfaitement appropriées à la nature des étoffes dont le public veut faire usage.
Et dans nos moulins que fait-on?
Nos mouliniers ouvrent les soies d'Europe : soies de France et soies d'Italie. C'est l'ancienne ouvraison faite chez nous avec la même supériorité et pour laquelle nous n'avons certainement pas à craindre la rivalité italienne. Nous ouvrons les soies de nos filatures, et nous ouvrons même une partie des soies de filature italienne. Nous importons chaque année de 600,000 k 700,000 kilogrammes de soies grèges d'Italie ^^\ qui sont, pour la plupart, ouvrées en France; ce sont principalement les soies delà Briance, de la Toscane, des Duchés, des Romagnes, de la province de Naples, de la Calabre, de la Sicile, du Frioul et du Tyrol. De ce côté, aucun danger. Nous avons le premier rang, il faut le garder. Cette branche du moulinage n'est pas prospère, parce qu'elle a pour clientèle la fabrique des belles étoffes, des étoffes f^k compte fort 99; on sait que le tissage, s'il fait emploi, quand le prix le permet, des ouvraisons de soies d'Europe et des meilleures ouvraisons, ne les recherche pas assez vivement pour que le prix soit en proportion de leur qualité. On se heurte toujours à la même cause : l'abandon de l'étoffe de premier mérite a pour
^') Importation en France de soies grèges dltatie, au commerce spécial : en 1879, 536,000 kilogrammes; en 1880, 709,000 kilogrammes; en 1881 , 1,139,000 kilogrammes; en ]88a, 766,000 kilogrammes; en ]883, 856,ooo kilogrammes.
l&O SOIES DES VERS DOMESTIQUES DU MÛRIER.
conséquence le moindre prix accordé à la soie de premier mérite, grège ou ouvrée.
Il y a une autre cause k cette situation difficile de notre moulinage : c'est le bas prix de la façon. 11 est certain qu'on paye les ouvraisons moins cher en France qu'en Italie; nous disons que le fait est certain , et il a été d'ailleurs reconnu par le délégué qui représentait l'industrie du moulinage à l'Exposition de Milan, M. J. Gfaabert^^). Celui-ci a expliqué que la résistance générale plus grande des ouvreurs italiens à des prix de façon trop bas est due en grande partie à la tenue rigoureuse de leur comptabilité et, par suite, à l'exactitude de leur prix de revient ^^\ En parlant de la valeur de la main->d'œuvre , il a fait la remarque que, «en France, l'ouvrière est moins jeune, mieux nourrie, plus forte..., plus intelligente, plus résistante 39 ; il a jugé possible ((d'atténuer, par l'effort constant de l'ouvrière française, l'écart existant entre le prix de la main-d'œuvre en France et le prix de la main-d'œuvre en Italie 9. M. Chabert voudrait qu'on se rendit un compte plus exact du travail de chaque ouvrière, et qu'on payât celle^^i en proportion de ce travail ^^\
Au surplus, nous avons, quant à l'état présent du moulinage en Italie, un témoignage décisif. On lit dans le rapport du Jury de l'Exposition de Milan :
ce A cette branche de l'industrie font une concurrence très dure les établissements du même genre qui existent en France, en Suisse et en Allemagne, et l'on en a construit beaucoup dans ces pays de 1871 à 1878. Il s'en est suivi une forte baisse dans les prix de façon, baisse qu'on peut estimer à un bon tiers des prix précédents.
«Réduits à cette extrémité, les industriels (italiens) ont exercé leur intelligence à chercher les moyens de diminuer les frais et de
(*) nll est notoire quVn paye en Italie de 1 à 3 francs (par kilogramme) plus cher, quoique la main-d^œuvre y soit très sensiblement meilleur marché, et pour une journée qui va jusqu'à quatorze heures de travail 7)(i{<^jM?r(s de» dâégué» de la ChaxiAre de commerce de Lyrn, 188a, p. 3o).
(*) RapporU dee déléguée, 1883, p. 3i.
(^^ Rapporle dee déléguée, p. 3o.
FRANGE. l&l
réduire le coAt de ia façon, mais on n'y a pas réussi et l'on est forcé de travailler sans profit [ma questa industrie è ridoita a lavorare suU'asw). L'ouvraison ne pourra redevenir avantageuse qu'& deux conditions : l'abondance générale des récolles et le retour de la mode aux étoffes de soie ^^K »
Dans l'ouvraison des soies grèges d'Asie, nous sommes, dans l'ensemble, inférieurs aux Italiens. Nous nous sommes attardés. Les pertes qu'on a faites et qui sont, pour une bonne part, la conséquence de spéculations, ont rendu plus difficile l'accomplissement des transformations nécessaires. On ne trouve donc pas, en France , pour le moulinage des soies d'Asie , beaucoup d'usines qui marchent de pair avec les usines italiennes ; l'insuffisance est évidente. Mais cette spécialité peut être entreprise et conduite de la même façon qu'elle l'est en Italie : il n'y a pas de doute h avoir sur ce point ^^^ et rien ne serait plus facile que d'introduire chez nous l'usage de quelques-unes des méthodes italiennes auxquelles on accorde confiance. On a vu, à l'Exposidon de 1878, des produits qui avaient la même valeur que ceux de l'Italie. Nous croyons pouvoir nous permettre de dire qu'un de nos mouliniers ^^), qui livre chaque année 3 5, 000 kilogrammes de soies ouvrées (presque toutes des trames de soies de la Chine et du Japon), en vend le tiers aux fabricants de Gréfeld, de Zu*
<*) Rapport de M. Giaaeppe BonaoosBa , p. ih et 1 5.
t^) Voici ce qu^on lit dans un mémoire publié par la Chambre syndicale des filatears et des mouliniers de la région d*Âubenas (ai mars 1879): « . . .Les Italiens possèdent un outillage et emploient des procédés spécialement adaptés au traitement des soies grèges asiatiques, tandis que, jusqu^è ces derniers temps, la plupart de nos outrêun de soies de Chine et de Japon les travaillaient d^une manière défectueuse, avec des appareils imparfaits. Sous Timpulsion de la nécessité, de grands progrès ont été réalisés , et beaucoup de nos ouvraisons asiatiques peuvent rivaliser aujoardliai, sinon avec les produits des premières marques italiennes, du moins avec la majeure partie des marchandises que la Lombardie noos envoie.» — M. Chabert a écrit en 1889 : cril est parfaitement établi que Touvraison française produit et peut produire, quand eUe le veut, des trames aussi bonnes à Temploi que les ouvraisons italiennes. . . La lutte ne noos est pas impossible. »
t'^ MM. Mignot frères, d^Annonay,dont Tusine, située à la Cascade, près de Bort, dans la Corrèze, occupe 800 ouvriers. Les 35,ooo kilogrammes représentent la quantité de soies ouvrées dans cet établissement en 1878.
rich et de Baie, et qu'un autre, dont la production est d'environ 170,000 kilogrammes, en exporte le dixième, et obtient, pour les trames de soies de Chine, extra-^ubUmei par exemple, le prix auquel sont payés les mêmes produits portant les marquée les plus estimées d'Italie ^^\ Il est donc possible de soutenir, pour l'ouvraison des soies d'Asie, contre les Italiens et les Anglais, la concurrence qu'on soutient pour l'ouvraison des soies d'Europe. C'est une question d'organisation et de capitaux, plutôt que de procédés et de prix de la main-d'œuvre ; c'est aussi une question de conduite sévère des entreprises. Qu'on forme de toutes pièces de nouvelles usines ou qu'on ait recours è l'association pour réunir en plusieurs faisceaux des forces éparses, impuissantes étant isolées, peu importe; l'essentiel est d'agir. Dans l'industrie du moulinage comme dans celle de la filature, on doit se plier aux exigences qu'on voit se produire dans le temps oii nous sommes. L'industrie ne peut plus demeurer de nos jours ce qu'elle a été dans le passé. Les transformations accomplies dans les industries de la laine, du lin et du coton, le seront peut-être avant longtemps dans l'industrie de la soie ; la concurrence étrangère hâtera l'heure de cette révolution. Bastiat avait raison de dire que la concurrence est «la plus progressive, la plus égalitaire , la plus communautaire de toutes les lois». Au milieu de tels troubles, l'inquiétude est légitime; mais, quand on observe le cours des choses de cet ordre dans notre pays, on ne doit pas désespérer. Là-bas, dans nos départements du Nord, dans des villes où la main-d'œuvre est chère, on peigne, on file, on tisse, sur des métiers construits en Angleterre, une laine tirée d'Australie; grâce à notre art et a notre économie, nous défions pour ces fils et ces tissus toute rivalité, nous tenons tête à l'Angleterre longtemps maitresse absolue dans ces manufactures. Ne pouvons-nous pas mener à bonne fin dans le Midi des entreprises qui sont moins hardies?
C'est aux perfectionnements apportés à l'ouvraison qu'on doit
(^) MM. Armaody et G'*, de Paris, ont leurs principales usines à Taulignan et à Grignan, dans le département de la Drôme, et font travailler environ a,ooo o4ivriers. Leur production a été, en i883, de 35o,ooo kilogrammes de soies ouvrées, dont 5o,ooo kilogrammes de soies tusêah.
d'avoir pu tirer le meilleur parti de soies, même de la moindre qualité. Le moulinage est une industrie beaucoup moins simple que beaucoup de personnes ne le pensent. Les façons, entre autres la torsion ou Yapprêt donné à la soie, sont très diverses; elles varient suivant la nature de la soie et suivant l'emploi qu'on doit en faire. La torsion est donnée à un seul fil ou bout ou à deux ou à plusieurs fils réunis. Vapprêt pour le crêpe, par exemple, est dix fois plus fort que celui pour la peluche , trente fois plus fort que celui pour la trame.
11 est possible que l'Asie pèse sur nous d'un poids encore plus lourd, que la production dans l'Extrême Orient grandisse et s'améliore, mais nous croyons aussi que la consommation de la soie progressera. On n'a pas assez observé que, tandis que la consommation de la soie a notablement diminué dans les tissages , elle est restée la même dans l'ensemble; elle s'est même accrue : toute la soie a été absorbée. De nouveaux emplois ont été découverts, ils sont acquis : ils ont été déterminés par la baisse de prix de la matière; il n'est pas douteux que, si le prix se relevait, cette demande serait vite resserrée, mais toute l'avance acquise de ce c6té ne serait pas perdue. Déjà, au moindre trouble dans la production en Asie , au moindre renchérissement des soies asiatiques, deux faits se produisent simultanément : en premier lieu, le décroissement de la demande de ces soies, et, en second lieu , la recherche plus vive des soies d'Europe et un relèvement de leur prix relativement plus grand. On ne saurait perdre de vue que le tissage ne reçoit de la sériciculture indigène que i/i 1/9 p. 100, et de la filature indigène que 19 p. 100 de son approvisionnement total ^^^
Il faut nous arrêter et essayer de résumer ces remarques diverses.
Nous croyons inefiicace toute mesure générale qui serait édictée. En réalité, les différents intérêts qui sont en présence
^') Chambre syndicale d^Anbenas, Lettre, p. 5.
sont inséparables, tout en étant opposés; on ne pourrait leur donner à tous une égale satisfaction. La protection présente des dangers certains, nous le montrerons quand nous parlerons des tissus de soie.
Il nous paratt qu'on traverse dans l'industrie de la soie une période de transformation. Toute transformation est une révolution, elle ne s'accomplit jamais sans difficultés et sans souffrances. L'État ne peut qu'atténuer les premières , qu'adoucir les secondes, par des tempéraments de l'appréciation desquels il est le meilleur juge; il ne peut faire rien de plus. Il doit laisser l'industrie sous le régime de la pleine liberté de travail et de commerce. En fait, l'État peut et doit même, comme nous venons de le dire , aider à la formation des entreprises formées dans l'intérêt général de l'industrie: grainages, sélection des graines, stations d'hivernage, éducations d'essai, etc. Cette aide est d'autant plus nécessaire que, par suite de Tabsence de bénéfices pendant une longue suite d'années, les industries de la sériciculture, de la filature et du moulinage sont arrivées à une situation réellement difficile; mais de résultats importants, cette aide, quelle qu'elle soit, n'en produira pas.
L'attention se portera certainement sur l'état du marché de Lyon. Lyon, étant le foyer de la plus grande consommation, devait devenir le plus grand entrepôt et le plus grand marché de soies. Ce marché a acquis depuis plusieurs années ujne haute importance; il l'a acquise surtout, comme il était aisé de le prévoir, depuis l'établissement du service français de navigation à vapeur dans les mers de l'Asie ^'^ Tout a-t-il été mis à Lyon, d'une manière suffisante, en rapport avec les exigences de cette situation nouvelle? Gela a été contesté. Des améliorations seraient possibles sur plus d'un point, mais il ne nous appartient pas d'aborder ces questions controversées. En fait, sur un marché aussi large et aussi libre, placé nécessairement sous l'influence de la situation faite aux manufacturiers par la consommation générale,
(') Voir le rapport que nous avons présenté à la Chambre de commerce de Lyon dans la séance du i<) janvier 1860 {Commerce de la France avec la Chine, Lyon,
mais accessible aux entreprises de spéculations d'où qu'elles viennent, les prix ne peuvent pas ne pas être l'expression d'une situation qui domine tout; ils sont là, comme partout, soumis, quoi qu'on fasse, à la loi constante du rapport de l'offre avec la demande.
Plusieurs marchés sont ouverts, dit- on, aux soies d'Italie, grèges et ouvrées : les marchés de Londres, de Gréfeld, de Zurich, de Vienne, notre propre marché surtout, et l'on ajoute que de la diversité de celte clientèle résultent une recherche plus grande, une vente plus facile et un prix meilleur des produits. La remarque est fondée, mais on sait comme de nos jours les voies du commerce sont faciles.
Nous avons dit sincèrement notre sentiment sur toutes choses. Pertes, misères, détresse, découragement, abandon, nous avons tout dit, mais nous n'avons pas dit que l'industrie de la soie fût perdue pour la France. Il n'est dans l'esprit de personne , d'au-' cun même des esprits les plus alarmés, qu'un tel malheur soit possible.
Cependant, comme nous voulons présenter un exposé fidèle de la situation, nous citerons l'opinion émise, après la récolte de l'année i883, par un de nos premiers dateurs : ce Nos agriculteurs sont consternés . . . nos filateurs sont encore plus découragés . . . La fabrique d'étoffes ne consomme plus, ou presque plus, de belles soies; elle se contente de soies de qualité secondaire, et même inférieure. Nous ne pouvons lutter pour ces soies que difficilement avec les Italiens. Ceux-ci filent à trois, quatre, même à cinq ou six bouts, et ont des rendements de lo kilogrammes à 10 kilogr. 5oo. • . » (juillet i883).
Le retour à une situation moins périlleuse sera le résultat de réformes et de progrès accomplis dans toutes les directions. On fera en France au moins autant qu'on a fait en Italie. Nous retrouverons des années prospères quand les consommateurs de tissus de soie désabusés auront repris le goût du beau et du bon. Il faut aussi prévoir que la diminution du produit des récoltes en Chine, qui est due en partie à la pébrîne, peut amener, malgré les com-
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pensations qu*on trouve au Japon , des changements dans le prix de la matière première et dans la fabrication des étoffes.
Notre exposé serait incomplet si nous n'indiquions pas l'action que les changements dans la production et la consommation de la soie ont exercée sur les prix. Les tableaux ci-après en montrent les mouvements avec netteté.
Prix moyen des soies grèges et des soies ouvrées, d'après la Commission permanente des Talenrs de douane ^'^
SOIES GRÂCES