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PAR MOHAMMED-PACHA EN I S

Sous ces aspects multiples, les verriers ont constitué un genre, le verre de Venise, qui est resté le type de la finesse et de l'élégance; il n'est pas possible de décrire toutes les formes qu'ils ont données à leurs produits, coupes, calices, buires, hanaps, aiguières, verres cylindriques, coniques et toutes les variétés de leurs décors. Il ne faut pas perdre de vue que Venise travaillait surtout en vue de l'exportation et devait, par conséquent,

approprier les formes à l'usage des pays de destination; si les verres à boire longs, effilés étaient pour les vins mousseux, les coupes largement ouvertes servaient aux vins dont le bouquet devait être apprécié, et les hauts verres cylindriques chargés de bagues ou de boutons en relief étaient destinés aux pays où la bière était en honneur.

Voici un exemple de l'importance de l'exportation vénitienne : dans une dépêche datée de Péra, le n juin 1569, Marc-Antoine Barbaro, ambassadeur de Venise à Constantinople, annonce que Mohammed pacha, le grand vizir, l'a prié de faire exécuter à Murano un fanal et neuf cents lampes de mosquée; l'ambassadeur joint à sa dépêche le dessin de ces lampes; nous en reproduisons les profils réduits. M. Yriarte, à qui l'on doit cette curieuse découverte, a pris un calque sur la dépêche même de l'ambassadeur conservée aux archives des Frari 1.

La fantaisie tenait une place importante dans la fabrication; René François, chapelain de Louis XIII, l'a plaisamment décrite :

Mourano de Venice a beau temps d'amuser ainsi la soif et remplissant l'Europe de mille et mille galanteries de verre et de chrystal, fait boire les gens en dépit qu'on en ait; on boit un navire de vin, une gondole ; on avale une pyramide d'hypocras, un clocher, un tonneau, un oiseau, une baleine, un lion, toute sorte de bestes potables et non potables. Le vin se sent tout étonné, prenant tant de figures, voire tant de couleurs, car, dans les verres jaunes, le vin clairet s'y fait

1. Ch. Yriarte. La vie d'un patricien de Venise au xvie siècle. Paris. Rothschild.

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tout or et le blanc se teint d'écarlate dans un verre rouge. Ne fait-il pas beau voir avaler un grand trait d'écarlate, d'or, de lait ou d'azur *■.

Mais c'étaient là des exceptions et même dans la vie somptueuse des patriciens, le service était réglé d'une façon plus rationnelle. On remarque, par exemple, dans le tableau des noces de Cana, où Véronèse semble avoir réuni tout le luxe de table d'une grande fête, que les convives ont de larges coupes sur pieds élevés, sans décor aucun, d'une forme simple et pratique; sur la table, on ne voit ni flacon ni aiguière; le vin est conservé à la façon antique dans de grands vases que les servants apportent dans la salle pour le verser dans des récipients plus faciles à manier et aller remplir à la ronde les coupes des convives. Les verres à couvercles, les verres ouverts munis de ces anses en forme d'oreilles, d'ailes, d'élytres, de dragons, d'hippocampe, de papillons, contournées, aplaties, pincées ; les verres à bords lobés, ondes, renversés, étaient évidemment des pièces destinées aux crédences et aux desserts, trionfi. A plus forte raison en était-il ainsi lorsque la pièce, au lieu d'être en verre transparent, était filigranée, c'est-à-dire que dans la pâte de fond le verrier avait incorporé des fils torses, canne ritorte, soit de couleur blanche, opaque, latticinio, soit de colorations diverses; ce réseau, dont les combinaisons sont multiples, contrariant la transparence de la matière, était un ornement agréable à la vue, mais peu fait pour laisser apprécier la couleur du

i. René François. Essay des merveilles de la nature et des plus nobles artifices.

liquide. Par un arrangement spécial qui consistait à appliquer Tune sur l'autre deux feuilles de verre filigranées en sens inverse, les verriers formaient un réseau, reticella, qui, entre chacune de ses mailles, laissait une petite bulle d'air retenue entre les feuilles superposées. Le filigrane était aussi, mais plus rarement, posé en relief sur l'extérieur du verre.

Les pièces décorées de peintures en émail étaient par excellence des objets d'art et de luxe; ce sont même les seules avec les verres gravés qui se prêtaient à une composition d'artiste. Venise nous a laissé dans ce genre des portraits, des scènes d'amour, des sujets votifs, des écussons et des moyfs d'ornement. Le champ sur lequel une composition peut être fixée est toujours très limité en verrerie; aussi les Vénitiens ont-ils généralement adopté, pour les verres émaillés, des formes simples: plateaux, gourdes, gobelets, coupes; pour augmenter la valeur de la décoration, les verres étaient parfois ornés de boutons, de perles factices en relief et de parties dorées.

Un autre genre excite la curiosité plutôt qu'il n'attire l'attention ; ce sont les vàsi fioriti ou millefiori, qu'on a appelés fort improprement les verres mosaïques au lieu de les nommer verres millefiores, par exemple. La décoration consiste en un faisceau de baguettes de diverses couleurs coupées par sections et vues par la tranche; la combinaison des baguettes donne lieu à des dessins variés et peut s'appliquer à des pièces soufflées ou moulées. Dans les temps modernes, on a abusé de ce genre pour les boules, presse-papiers et autres objets d'un goût médiocre.

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Nous n'avons pas à insister sur les verres à vitres blancs ou de couleur, ni sur la fabrication des émaux pour la mosaïque et la bijouterie, car le verre à vitre ne laisse rien à l'artiste et les émaux de mosaïque et de bijouterie ne prennent leur valeur qu'entre les mains des mosaïstes et des bijoutiers ; mais il est deux sortes de produits de Venise qui méritent tout particulièrement l'attention : les lustres et les glaces.

La composition d'un lustre est une œuvre d'art. Le lustre doit, non seulement se prêter le mieux possible à sa fonction principale, l'éclairage de l'appartement, mais être aussi un ornement de jour, et comme il est suspendu au plafond, il ne doit point contrarier la vue des panneaux ni solliciter le regard au détriment des autres objets d'art. Le lustre de verre de Venise nous paraît réunir ces conditions infiniment mieux que tous les autres genres qu'on a créés depuis; il est homogène, l'emploi du métal étant réservé aux armatures rigoureusement nécessaires que le verrier a eu d'ailleurs le soin de dissimuler dans des manchons de verre ; il est svelte et léger. L'usage exclusif de la cire facilitait, du reste, ces conditions; toutes les parties, larges bobèches, branches tordues, feuilles renversées et striées, fleurs découpées, reçoivent la lumière avec une égale intensité. Le soir, le lustre de Venise allumé est un rayonnement harmonieux sans reflets discordants; le jour, stalactite ciselée, il égayé l'appartement comme une note claire et joyeuse.

Les glaces de Venise nous paraissent également constituer le type par excellence de la glace d'appartement; en adoptant la bordure en Verre, les Vénitiens

i74 L'ART DE LA VERRERIE.

ont compris que dans une glace comme dans une tapisserie,'.une plaque céramique, un panneau de mo-

FIG. 83. VENISE. XVIe SIECLE.

GLACE AVEC CADRE EN VERRE. (Musée de Clunj.)

saïque, l'encadrement doit être composé des mêmes éléments décoratifs que le fond qu'il entoure; ils ont

VENISE

poussé rintention jusqu'au scrupule en arrêtant la glace par une bande en biseau qui sert de transition

FIG. 84. VENISE. XVIe SIECLE.

entre la surface plane et le cadre découpé nécessaire pour relever l'uniformité du fond.

Au point de vue de l'invention et en poussant les choses à l'extrême, on pourrait prouver que les Véni-

tiens n'ont rien innové en verrerie :1a verroterie était connue des Egyptiens ; le filigrane était employé par les verriers romains ; la peinture en émail était largement pratiquée en Orient ; les glaces se fabriquaient en Allemagne; mais peu importe, car, si la priorité a de l'intérêt pour l'archéologie, elle en a infiniment moins pour l'art. Et du reste, les Vénitiens non seulement ont créé le lustre en verre et donné à la glace son véritable caractère, mais par les modifications qu'ils ont apportées aux formes usuelles, par les combinaisons du décor, ils ont également inventé de nouveaux types de verres de service et de luxe; c'est bien ainsi que leurs contemporains l'ont compris, car partout en Occident les modèles de Venise ont été adoptés et imités. Les verriers vénitiens étaient des artistes ; il est vrai qu'ils se souciaient assez peu de la qualité de la matière; souvent le verre manque de blancheur et de finesse, et les formes n'ont pas une régularité mathématique, mais la pièce reste toujours dans ses proportions et porte le cachet d'un tour de main original. L'élégance, la grâce et la légèreté ne font jamais défaut, et si la fantaisie est quelquefois poussée un peu loin, c'est avec intention et non par manque de goût. Les Vénitiens ont compris les qualités expressives du verre, et c'est là la véritable raison de leur supériorité dans cet art difficile.

Il est certain que Venise avait le monopole presque exclusif de la fabrication du verre en Italie ; cependant, à l'époque même de sa plus grande prospérité, il existait des verreries à Florence, où l'on fabriquait « pour la Cour et pour le peuple», à Rome, à Milan, dans le duché de Montferrat, à Mantoue. On prétend que les

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lunettes ont été inventées à Florence, en s'appuyant sur l'inscription suivante tracée sur une pierre tombale 1 :

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