LES PROVINCES DE L EST
Les verriers des provinces de l'Est jouissaient déjà de certains privilèges au xive siècle. Ceux de la Champagne adressèrent à Philippe le Bel, qui régna de 1285 à i3i4, des réclamations au sujet de la confirmation de leurs droits; cependant l'histoire de ces établissements est très obscure, l'époque de leur production est incertaine, et ce n'est qu'au xve siècle que la lumière commence à se faire sur certains points.
Jean de Calabre, gouverneur des duchés de Lorraine et de Bar, en l'absence de René d'Anjou, son père, signa, en 1448, « la Charte des verriers»; ce document, brûlé à Fontenoy, fut authentiquement recopié et expédié à Nancy, le i5 septembre 1469. Nous en donnons l'analyse avec quelques citations1.
«Jehan, filz du roy de Hiérusalemet de Sicile, etc.,
1. M. Beaupré. Les Gentilshommes verriers dans Vancienne Lorraine. Nancy, 1846.
duc de Calabre et marquis du Pont, lieutenant de Monseigneur en ses duchez de Bar et de Lorraine, à tous ceux qui ces présentes verront, salut. La supplication de nos âmez Pierre Brysonale, filz de Jehan Brysonale, Henry filz, Nycholas Mengin, Jacob Guillaume du Tyson et Jehan son filz, tous verriers et ouvriers ez verrières de Jehan Brysonale, en la verrière des Aufans, en la verrière Jacob et en la verrière Jehan Hendel1 qui à présent est vague, icelles verrières estant ez bois et forest de Monseigneur, en sa prevosté de Darney, en son duchié de Lorraine avoir oye ». Suit l'explication de la perte des lettres de 1448 par le fait des «guerres qui par longue espace de temps ont reigné audit pays », et le désir de reconnaître « plusieurs beaux droitz, libertez, franchises et prérogatives, et dont eulx et leurs prédécesseurs ayant joui et usé de tous temps passez et esté tenus et réputez en telle franchise comme chevaliers estimez et gens nobles dudit duchié de Lorrainne ». La Charte exempte les verriers, leurs hoirs et successeurs de «toutes tailles, aydes, subsides, d'ost, de giste et de chevaulchiées et de tous débits, exactions et subventions quelconques qui pourroyent estre imposez sur le duchié de Lorrainne». Les aydes et subsides étaient les impôts levés extraordinairement en temps de guerre, mais qu'on laissaitsubsisteraprès; les droits d'ost et de chevauchée exercés par le seigneur, forçaient le vassal à le suivre à la guerre; l'exemption du gîte assurait la demeure contre l'obligation de loger le prince et les gens de sa suite ;
1. Les noms de Tyson et de Hendel sont ailleurs écrits Tysal ou Thysal, Hennezel ou Henezel; ces changements d'orthographe sont très fréquents alors et plus tard.
F1C. IOO. FRANCE. ESTAMPE DU XVIe SIECLE.
ces avantages étaient donc considérables; ils allégeaient
le fardeau de l'impôt personnel et professionnel et donnaient sécurité au travail. La marchandise était également protégée : « Iceulx lesdits ouvriers pourront faire, ez dites verrières, verres tels et de telle couleur qui leur plaira, et les faire mesner et pourront les vendre par tous les pays de Monseigneur, où bon leur semblera, sans que eulx ou ceulx qui mesneront ou qui porteront lesdits verres soient tenuz à cause desdits verres, payer aulcun passaige, gabaile, ni tributz quelconques». Les transactions étaient, à l'époque et longtemps après encore, entravées par des droits de passage, de péage, de gabelle, etc., sortes de douanes intérieures et d'octroi; l'affranchissement de ces taxes constituait donc un notable dégrèvement de l'impôt sur la marchandise fabriquée. Les verriers avaient le droit de faire paître dans les forêts cent porcs, soit vingt-cinq par verrerie, de couper le bois nécessaire à la consommation de leur ménage, à la construction et au chauffage des fours; ils pouvaient aussi cueillir et emporter « fouchières et toutes aultres herbes propres et convenables pour le fait de leur mestier», le tout moyennant une redevance annuelle, « six petits florins au comptant, chacun florin de deux gros, monnoye courant audit duchié de Lorraine », ce qui était une valeur d'environ cent cinquante francs. A cette époque et pendant plusieurs siècles encore, on cherchait dans les cendres des « fouchières », fougères, le carbonate de potasse pour fondre le verre. Pour affranchir les verriers de faire moudre leur blé au pays de Bourgogne, ils purent élever un moulin et enfin ils eurent la facilité de « chasser ez bois et forestz de Monseigneur, à l'environ desdites verrières, à bestes
grosses et rousses, à chiens et harnois de chasses, quand il leur plaira » et de « pescher à filet et harnois et prendre poissons ez rivières et ruisseaux ». Les- quatre verreries privilégiées étaient tenues, l'une par les familles du Tyson et Colin, l'autre par Mengin et son fils, la troisième par Jehan Henezel, la quatrième, par Claude Bysenate et Chelizot.
Ces privilèges constituaient un monopole, non seulement pour l'exploitation des verreries, mais pour l'exercicemêmedu métier; François duTysal, concessionnaire dans la forêt de Darney, ayant pris, en i5i6, comme apprenti un nommé Dardenay, originaire de la Bourgogne, et Du Preys, natif de Bonpairre, en Lorraine, fut dénoncé au duc par ses ouvriers, qui demandèrent « que nul d'entre eux dès maintenant, comme pour lors, apprendra ou pourra apprendre le métier de verrier à besongnerde mêmes verres à aucun qui qu'ils soient, sinon à leurs hoirs mâles légitimement prouvés de leur mariage, sous peine de parjurement, d'amende arbitraire et d'encourir l'indignation de nous et de nos successeurs de Lorraine ». Le prince approuva cet appointement «en considération du bien et utilité qui précède d'avoir verrières en nos pays, désirant l'entretiennement d'icelles et des verriers y demeurant, et aussi la conservation de leurs droits, usages et privilèges » i. Le bien et l'utilité d'avoir des verreries eût été mieux compris en facilitant l'apprentissage à tous qu'en le limitant aux enfants des verriers.
L'acte du duc Jean de Calabre reconnaît aux maîtres