‹ L'art de prescrireChapitre 72 sur 90 · PAR MM · texte numérisé non relu

PAR MM

A. GILBERT et L. DEVAL (1).

Les prescriptions médicales contiennent fréquemment, en marge de la première ligne de la formule, une lettre R ou ou un signe %. L’usage de ce signe tend à disparaître. Nous avons eu la curiosité d’élucider .un point relatif à l’histoire de cette coutume.

Chacun sait que R signifie recipe. Le médecin s’adresse au pharmacien, lui dit prends telles et telles substances... et prépare selon l’art — f. s. a. — le médicament que je destine à mon malade.

C’est l’explication que Ton trouve dans les traités de pharmacologie et de thérapeutique. La plupart de ces ouvrages se contentent d’indiquer :

R ou ^ ou Pr ou %... recipe... prenez.

Seul, à notre connaissance, Stokvis(2), cité par M. Vaquez (3), s’étend plus longuement ; il donne l’explication reproduite plus haut, en ajoutant :

« Au début, ce R que les médecins romains barraient d’un

(1) A. Gilbert et L. Deval, Recipe ( Paris médical, \ 911, p. 58G).

(2) Stokvis, Leçons de pharmacothérapie , Trad. fran<;. de D. de Buck et L. de Moor, Paris, Doin, 1896, t. I, p. 203.

(3) Vaquez, Précis de thérapeutique, Paris, Baillière, 1907, p. 4.

A. Gilbert. — L’Art de Prescrire. 19

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trait oblique, avait la signification d’une invocation à J upiter. On invoquait le plus puissant des dieux, afin qu’il donnât son appui à la tentative faite par le médecin pour secourir le malade. Ce qui le démontre, c’est, entre autres, le fait que les premiers médecins chrétiens ne mettaient pas la lettre R sur leurs ordonnances, ou bien qu'ils la remplaçaient par un croix (>î<) ou un I. H. S. ( in hoc signo). »

Cette version de Stokvis, de prime abord satisfaisante, nous a paru à la réflexion peu solidement établie.

R signifiant recipe , rien de plus plausible, ni même de plus certam ; mais que les médecins romains lui aient donné la valeur d'une invocation à Jupiter, avant ou après l’avoir barré (fy,), voilà qui devient discutable. Pourquoi invoquer J upiter? C'était,

1 est vrai, le plus puissant dieu de l’Olympe, mais les Romains avaient un spécialiste tout désigné, Esculape, beaucoup plus qualifié que le Jupiter tonnant pour figurer sur une prescription médicale.

Quant à la démonstration que laisse entrevoir Stokvis, par a croix et I. H. S., nos recherches ne l’ont pas confirmée. Au reste Stokvis ne parle pas du % pourtant très employé; ce signe, croyons-nous, a été cause de la confusion en faisant songer à Jupiter, à une époque où les Romains ne l’invoquaient plus.

R seul signifie recipe , mais cette abréviation est incorrecte ; les dernières lettres du mot doivent être remplacées par la barre 1^.

L’usage de réduire à leur simple initiale les mots souvent employés est fréquent dans les manuscrits ; dans ce cas, l’abréviation est toujours précisée par un signe : un trait oblique, horizontal, une ligne sinueuse, un accent. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter l’article « Abréviations latines » dans la Grande Encyclopédie , le Lexicon de Walther (1), le Dictionnaire des abréviations dé Chassant (2), le Lexicon de Gappelli (3).

(1) Walther, Lexicon diplomaticurn, 1752, Bibliothèque nationale, mss., p. 333.

(2) A. Chassant, Dictionnaire des abréviations, Paris, J. Martin,

(3) Cappelli, Lexicon abreviaturarum , Leipzig, J. -J. Weber, 1901.

RECIPE

Aussi bien n'avons-nous jamais trouvé dans une formule ancienne R, mais toujours Ify, ou Re ou Recipe. C'est seulement à la fin du xixe siècle que la notation incomplète R. ou r. se rencontre quelquefois.

Encore pourrait-on accorder au point qui suit la lettre R.

aleur d’une abréviation par suspension égale à celle

Mu

manuscrit

XIIIe

manuscrit

XIIIe

manuscrit

XIVe

Vf

manuscrit

XIVe -

incunable

lexicon

xvie et xvne

xvme et xixe

juyy J-t

| j y'Ÿ Cappelli

Fig. 1.

du trait oblique. Nous trouvons le mot Prenez écrit tout au long' dans une traduction de Sydenham 1774 (1), dans Montesquieu (2) ; Pr, dans David de Planis Campy(3);

dans le Codex de, 1818, André Pontier(4), Antonius de Carchano (5), Serapionis... (6), Mesuhe (7), Guillel-

(1) Sydenham. Trad. de M. A. F. Janet, Paris, Didot, 1774, p. 563.

(2) Montesquieu, Lettres persanes , Amsterdam, 1786, lettre 143, p. 459 et suiv.

(3) David de Planis Campy, Paris, Denys-Moreau, 1646.

(4) André Pontier, Histoire de la pharmacie, Paris, Doin, 1900, planches.

(5) Antonius de Carchano, Introductorium ad opus practicum medicinæ, 1414. Bibliothèque nationale. Réserve, Td. 302, f° 31, f° 33, f° 89 (marqué par erreur 79).

(6) Serapionis medici pratica. Bib. Université, mss. 132.

(7) Johannis heberi Mesuhe medecina. Bib. Université* mss. 590

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mus... (1). Mais certains auteurs, aux mêmes époques, emploient à ia place de le signe % (Voy. fig. 1, ligne VII) que nous trouvons dans Baume (2), Ambroise Paré (3), Daniel Sennert (4), Lémery (5), Jean de Renou (6).

Quelle est donc la valeur de ce signe % ?

En astronomie, il désigne la planète Jupiter, et Flammarion (7) explique que c’est un Z barré, c’est-à-dire l’abréviation de Zeus. Jupiter a pour étymologie Zeus pater. Nous avons observé ce symbole de la planète dans un livre D'astronomie et de la judiciaire de 1217 (8), et un autre ouvrage du xv® siècle (9).

Les alchimistes qui avaient dédié les métaux aux planètes employaient les mêmes symboles, et % désigna l’étain.

Enfin les botanistes, voulant abréger leurs descriptions, emploient des signes pour remplacer les expressions courantes : % indique une plante vivace. Nous croyons pouvoir interpréter cette dernière valeur attribuée à % de la façon suivante :

O représente le soleil ; ce même signe indique une plante annuelle ;

représente Saturne, qui, parmi les planètes du système solaire, possède la révolution de la plus longue durée, trente ans ; on s’en sert pour indiquer les plantes ligneuses.

% représente Jupiter, qui parcourt son orbite en douze ans; il est usité pour les plantes vivaces, dont la vie est d'une durée intermédiaire entre les annuelles et les ligneuses.

Faut-il voir dans % placé au début d’une ordonnance une

(1) Guillelmus placentimus de Salieeto medicina. Bib. Université, mss.

(2) Baume, Éléments de pharmacie, 1762.

(3) Ambroise Paré, Paris, Nicolas Buon, 1628.

(4) Daniel Sennert, Lugduni, J. -A. Huguetan, 1676.

(5) Lemery, Paris, Laurent cTHauy, 1734.

(6) Jean de Renou, 1626.

(7) Flammarion, Les terres du Ciel , Paris, Marpon et Flammarion, 1884, p. 574.

(8) Livre d’astronomie et de la judiciaire, 1217. Bib. nat., mss. français, 1353, f° 68 et suiv.

(9) Manuscript de V astronomie judiciaire, XVe. Bib. nat., mss. français, 1355, f° 4 et suiv.

RECIPE

invocation à Jupiter ? Non, pas plus qu'une allusion à l’étain ou à une plante vivace.

L’abréviation correcte du dieu était, d’après Gappelli, Jupp ou Jupr (fi g. 1, ligne IX); le % était tout simplement un r minuscule barré, et nous n’en donnerons ici qu’un exemple tiré d’un incunable de 1494.

La première lettre (fig. 1, ligne V) est un R majuscule barré signifiant Recipe ; nous en avons trouvé d'autres exemples reproduits (lignes I, II, III, IV, VI); la dernière

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Fig. 2.

lettre (ligne V), est un r minuscule barré représentant la fin omise um du mot gariofolorum (équivalent à caryophyllum), et nous traduisons :

Prends: clous de girofle..., un scrupule.

Quant aux croix dont parle Stokvis, nous les avons rencontrées dans les formules médicales, mais avec une tout autre signification que celle donnée par cet auteur. Il suffit d’examiner la formule reproduite ci-dessus pour reconnaître que les croix sont placées au cours d’une invocation; elles indiquent à celui qui veut exécuter la formule le moment précis où il fera un certain nombre de signes de croix, signes entremêlés de mots étrangers à la formule proprement dite, laquelle débute par : Quinq. fol., sans présenter ni croix ni I. H. S.

Nous croyons donc à une simple coïncidence typographique donnant lieu à confusion : ¥ est à la fois un r barré et un s

RECIPE

barré. Dans la première acception, il signifie Recipe , de même queR, Re; dans la seconde acception, il représente Jupiter (planète) et par extension l'étain ou une plante vivace, pour les raisons que nous avons exposées.

La notation la plus correcte est à notre avis î^.

SOLUBILITÉ DES MÉDICAMENTS

Dans les tableaux qui suivent est indiquée la solubilité des médicaments dans l’eau froide et bouillante, dans l’alcool à 90e, dans l’éther officinal ainsi que dans le chloroforme et la glycérine.

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