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CHAPITRE XII

KL'.NDRY PARSIFAL

Rédemption au Rédempteur.

(Parsifal, acte 111, 2« tableau

S'il est vrai que l'on peut mesurer le génie d'un poète dramatique à la beauté des types féminins qu'il a fait vivre sur la scène, Wagner nous apparaît l'égal des plus grands créateurs. Chez la Femme, le pur sentiment humain s'épanouit avec une spontanéité suprême; la Femme est le porte-parole de ce sentiment absolu : divinement incapable de comprendre les calculs de l'égoïsme. elle doit se montrer impulsive dans l'erreur comme dans la vérité ; telle du moins, en son essence, nous concevons sa nature morale, et, si elle agit d'autre sorte, elle nous paraît mentir à sa loi propre, déchoir de son adorable royauté, toute de dévouement et d'amour. Or, "Wagner a doté le Drame universel de merveilleuses ligures de femmes: Senta, Elisabeth, toutes deux salvatrices: Eisa, aimante et fragile; Eva, la fraîche jeune lille, si gracieuse, si gaie, touchante aussi ; Isolde, l'Amante tragique et extatique; Sieglinde, créature de souffrance et de passion. La haine et l'orgueil s'incarnèrent dans Ortrude, cette femme qui n'est plus femme, et qui contredit par ses actes toute la pure vocation de la femme. En Vénus, la séduction de l'abîme s'épanouit: puis ce fut

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i Brangâne la dévouée, la familière Magdalene, Freia la { souriante déesse, Fricka l'impérieuse, Erda voilée de i mystère, Gutrune incousciemment coupable, et les joyeuses enfants du Rhin, et les blondes Walkyries, les Filles [aux formes intrépides, aux prunelles étincelantes où i brille un éclair d'acier bleu, à la jeune gorge allière quelle corselet d'argent semble cuirasser de givre, comme \ pour défendre le cœur contre la tendresse des émotions ! humaines. Avec Brùnnhilde, la conception wagnérienne de la Femme prend une ampleur immense et une inten- . site dramatique merveilleuse. Mais le maître ne s'en tient I pas là; il ajoute une création nouvelle, profondément i originale à la riche série de ses héroïnes : voici Parsifal, la dernière œuvre, et le poète-musicien y évoque un personnage féminin très inattendu, absolument synthétique, celui de Kundry.

On dirait que Wagner a voulu rattacher Kundry, par des similitudes et aussi par des contrastes, à mainte ligure de ses autres drames. Kundry a parfois les fixités de regard de Senta,, mais c'est surtout par l'opposition des rôles qu'elle la rappelle, car, errante, maudite pour le rire et pour le désir au long des siècles, elle est sauvée par la pitié de Parsifal, tandis que Senta sauve le Hollandais, maudit pour le blasphème et l'orgueil. De même, il y a symétrie d'opposition entre Elisabeth et Kundry, comme entre Tannhauser et Parsifal. Ainsi que Tannhiiuser, Kundry doit mourir après le pardon; à un autre point de vue, la scène du jurdin enchanté, où Kundry essaye de retenir Parsifal auprès d'elle, oHre de grandes analogies avec celle du Venusberg, où la déesse s'oppose au départ de son chevalier, tantôt par la supplication et la séduction, tantôt par la colère et la menace; les deux scènes ont d'ailleurs toutes deux le miracle pour conclusion. Les sommeils et réveils de Kundry font penser à

ceux d'Erda et de Brùnnhilde ; de plus, pour accuser le caractère « walkyrique » de Kundry. "Wagner lui a forgé le nom de Gundryggia, que lui donne incidemment Klingsor, et parle de ses chevauchées rapides comme messagère du Gral. Outre ces analogies, dont plusieurs ont été remarquées déjà, nous signalerons un rapport lointain, mais réel, entre Kundry et la Bathilde de Wvsk land le Forgeron, du moins entre le changement d'âme de l'une et la conversion de l'autre (1). Enfin nous avons dit, à une page précédente de ce livre, que Kundry n'était autre que la Prakriti des Vainqueurs.

Quant aux origines du personnage de Kundry, elles, ont été résumées en un précédent chapitre, et il est clairement apparu que cette figure est une de celles où la puissance créatice de Wagner s'affirme le plus complètement. Cequi importe surtout, c'est d'expliquer Kundry, de montrer comment, en dépit de son apparence fantastique, malgré le caractère surnaturel de sa double existence, cette création du poèle-musicien est empreinte d'une grande et émouvante vérité.

Kundry a deux aspr-cts, deux existences ; par là, Wagner a voulu personnifier les deux rôles de la Femme en ce monde. Des personnages épisodiques de Ghrestien de Troyes et de Wolfram, il a fait un type de profonde signification. Gomme Brùnnhilde, davantage peut-être encore, Kundry est 1 Éternel Féminin.

Kundry est la Femme considérée à un point de vue moral, très dramatique sans doute, mais aussi presque

(1) Après avoir haï Wieland et cherché à le perdre, Bathilde est saisie d'admiration à la vue do l'enthousiasme terrible que I captif puise on sa propre détresse : elle aime alors Wieland aval désintéressement, et, tombant à genoux devant lui. elle s'écrie : « Comment expier ma faute? — Wiesùhriich meine $chuld?\ Wieland lui répond : « Aime, et lu scias affranchie de tout - tel fautes. — Liebe! und mm aller Sc/iuld bisl du frei! » .Acte 111.)

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théologique et ascétique. Elle est tour à tour l'occasion, l'instrument du péché, et la collaboratrice du salut. Elle est la perpétuelle tentatrice, la source du désir et du remords, et aussi, lorsqu'elle échappe à l'empire du Mal. la servante humble et zélée des œuvres saintes.

Ayant placé son drame en un milieu de miracle, où le prodige est pour ainsi dire naturel, Wagner n'a pas hésité à donner à Kundry des conditions extraordinaires d'existence. Kundry n'a point d'âge, elle est immémoriale, elle a vécu dans tous les siècles et dans toutes les régions (1); les chevaliers du Gral eux-mêmes, bien qu'ils ne sachent point véritablement qui elle est, entrevoient par moments son mystère (2). Klingsor la nomme l'Originelle Démone — « Urteufelin-o — et il ajoute : « Tu as été Hérodias,et là Gundryggia. et quoi encore? Kundry ici ! » C'est t la Rose de l'Enfer », la Beauté, de prédestination sainte, pervertie par l'Esprit du Mal, vouée aux oeuvres de corruption et de désespoir (3).

Ces deux existences de Kundry s'opposent l'une à l'autre. Wagner les a caractérisées par la veille et le sommeil. Dans la veille, c'est-à-dire lorsque la Femme a

(1) Plusieurs des phrases que ri ï t Kundry ont un sens éni?matique qui se rapporte à ce caractère de son existence, par exemple, au premier acte : ■> Von weiter lier als du denken kannst, » et, au deuxième : « Fern. fem ist même Heimath... »

(2) Le vieux Gurnemanz dit : « Je la connais depuis longtemps, mais ïiturel la connaît depuis plus longtemps encore ». Il déclare qu'elle ne mont jamais, «bien qu'elle ait beaucoup vu ». Et il va plus loin : « Elle pourrait bien être, murmure-t-il, captive de quelque enchantement. .. Elle vit aujourd'hui, renouvelée peutêtre, pour expier une faute commise dans une existence antérieure, faute qui — là-bas — ne lui a pas été pardonnée. >> Les jeunes éeuyers voient surtout en elle une « païenne », une « sorcière », et b effrayent ou s'irritent de son aspect farouche.

(3) Anifortas qualifie Kundry de « servante sans repos et farouche (farouche, c'est-à-dire ne frayant avec personne) — Du rasflos scheue Maqd ». L'une des premières paroles de Kundry à son entrée en scène est : « Je suis lasse — Ich bin mûdel » On remarquera le dessin des clarinettes, en tierces, qui souligne, à l'orchestre, l'idée du service de Kundry, et sa ressemblance avec le motif de l'Anneau, dans la Tétralogie.

conscience d'elle-même, du rôle qui devrait être le sien, et que sa volonté demeure libre. Kundry est la messagère du Gral, la servante du Gral. Elle voit nettement les maux dont elle est la cause, et, rongée de douleur, accablée de bonté, elle s'efforce fiévreusement, animalement en quelque sorte, de réparer le désastre con-. sommé. Elle s'agite, sombre, sauvage, sans autre espoir que l'oubli momentané, croyant du moins qu'elle ne peut espérer autre chose. C'est ce que traduit cet aspect violemment actif, sans cesse « aidant » (helfend) du per-. sonnage, au début du premier acte, et les paroles de Gurnemanz et d'Amfortas confirment celte signification (i). Ce désespoir de Kundry, persuadée à l'avance de l'inutilité de son effort, s'exprime par des mots redoutables : « Je n'aide jamais... » articule-t-elle, en syllabes haletantes, lorsque Gurnemanz l'interroge : « Jamais je ne fais le bien, » dit-elle encore... « C'est le repos seulement que je veux, le repos pour la fatiguée. OhJ... dormir!... > Dans le sommeil, Kundry est l'esclave de Klingsor. Le sommeil est comme le signe extérieur de l'enchantement qui saisit la pécheresse. Au sens symbolique, il signiiie que l'àme a perdu le pouvoir de se défendre, que la volonté libre est annihilée. Ainsi la Femme, lorsqu'elle est dominée par un vouloir plus fixe, plus persévérant que le sien, devient l'instrument docile de ce vouloir. Kundry obéit à Klingsor parce que Klingsor détient un pouvoir magique, — au point de vue du drame concret, — et aussi parce que Klingsor, s'étant criminellement affranchi de la tentation charnelle, ne craint rien du charme fatal par lequel la Femme a prise sur les volontés de l'Homme. Elle obéit à Klingsor, parce qu'elle a été maudite autrc-

(1) La conception de Wagner touche ici aux plus mystériru^es questions historiques et philosophiques, à tout l'ensemble de faits. et de doctrines que l'on désigne sous les noms divers de magie, occultisme, sorcellerie, etc., etc. Nous ne pouvons développer icices points de vue, secondaires sans doute, mais qui ont cependant un réel intérêt.

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bis, et condamnée ainsi à un long cycle d'erreurs, d'huniliations et de souffrances.

Mais qu'est-ce que cette malédiction ? Depuis le commencement, Kundry a péché; elle fut la tentatrice éterîelle, et lorsque Parsifal la repoussera, il lui donnera le vrai nom qui la désigne en tous temps : « Toi qui corromps et qui ruines, éloigne-toi de moi — Verderierln, •veiche von mir !» Cependant Wagner a voulu qu'en cette existence de Kundry, existence qui n'a point de dates, dû tous les faits sont contemporains, une faute se mariât, affreusement complète, significative des autres. ^a Femme, devenue l'esclave du plaisir et du péché, née cependant pour compatir, pour consoler, pour aimer, a i de la souffrance divine et de l'amour divin. Elle a nenti si cruellement à sa prédestination sainte, à la lature et à la grâce, qu'en l'orgueil de son atroce joie, lie a jeté le blasphème de son rire à Celui qui s'était hargé de la coulpe universelle, à la sanglante agonie l'amour du Sauveur : « Je l'ai vu — Lui — et — j'ai pi! »

Lorsque le sommeil funeste s'empare de Kundry, elle ntre dans un véritable état de mort apparente, qui bientôt est l'image delà mort spirituelle, du royaume de ténèbres morales où Klingsor évoque sa victime. Car, en e sommeil de mystère. Kandry se réveille, ailleurs, pour une deuxième existence, selon l'ordre de l'enchanteur. Gurnemanzetles chevaliers ont vu l'étrange messagèredu tirai s'enfoncer dans leshalliers, la démarche chancelante ; elle est tombée là, sans force, les yeux clos, les membres raidis, prise d'un invincible sommeil. Mais qu'importe cette forme abandonnée ! ce n'était, semble-t-il, que l'incarnation passagère d« l'antique pécheresse : voici la forme immémoriale, la beauté splendide et mortelle, couchée eu son linceul séculaire. Elle en sort à l'appel de l'Enfer, tantôt ici, et tantôt là ; chaque fois elle résiste, et chaque fois elle succombe : «Ton maitre te somme — monte de l'abîme ! — Dein Meister ruft — Hsrauf ! »

Si complexe que soit cette conception dramatique, Wa- I gner a su nous la rendre nettement sensible. Au premier* acte, Gurnemanz indique la coïncidence entre les absences prolongées de Kundry et les malheurs qui frappent le Royaume du Gral. Puis nous voyons Kundry s'endor-^ mir, et le motif de Klingsor, spectre musical surgi de l'orchestre, nous fait comprendre le pouvoir qui la domine. Au commencement de l'acte suivant, elle apparaît endormie à Klingsor, et nous sentons que le réveil auquel le magicien l'appelle n'a rien de spontané, qu'il est limité à une tâche précise de perdition qu'elle doit accomplir comme en rêve, en état de suggestion hypnotique ; ce n'est pas un réveil véritable, comme celui que nous verrons au troisième acte. Grâce à l'ordonnance scénique adoptée par Wagner, nous pouvons admettre que tout le deuxième acte correspond à un sommeil unique de Kundry, ou, pour nous exprimer plus clairement, à une phase unique de sa deuxième existence. La pécheresse se réveille, au début du troisième acte, au milieu des broussailles quiavoisinent la forêt sainte, c'est-à-dire, très sensiblement, dans la même région où elle s'était endor-. mie avant le deuxième tableau du premier acte. Bien que des années se soient écoulées entre la victoire de Parsifal sur Klingsor et le retour du Libérateur au Royaume du Gral, rien ne compte pour nous, que le sommeil corn-; mencé au premier acte du drame et le réveil final dont nous sommes témoins au troisième. De fait, l'on ne peut concevoir, en cet intervalle, aucun acte de Kundry, en l'un ou l'autre de ses modes d'existences, et elle a dû demeurer endormie, inanimée, comme nous l'avons vue après le départ du jeune victorieux: Klingsor n'a-t-il pas annoncé que celui qui braverait lapuissance de la Femme délivrerait cette Femmedel'esclavagequ'elle subit ? « HaV — wer dir lrozle,loste d\ck fret !.. . »Or, Parsifal a bravé la tentation, le pouvoir des ténèbres est brisé par le triomphe du Pur Simple; l'Enfer a laissé échapper sa victime, et Kundry, délivrée de la possession, attend, dans le si-.

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Ince et l'inconscience, l'heure bénie de son réveil. Mais, réveillée, ce n'est pas l'existence d'autrefois que la vivre Kundry. La Femme ne dira plus désormais qu'un leul mot : t Dienen — servir. » C'est là le vœu de son humilité. Et nous ajouterons que c'est une troisième existence qui apparaît, distincte des précédentes, définitive et suprême. Le remords désespéré a fait place à la pontrition sainte. La Maudite est devenue la Pénitente. it le profond poète, qui soudainement se révèle mystique pn Parsifal, a trouvé des signes merveilleux pour exprimer qu'à la désharmonie blasphématoire du péché sucbèJent l'harmonie, l'ordre voulu de la Toute-Sagesse : iKundry, messagère sauvage du Gral, était laide, presque ■Trayante; Kundry, séductrice, était belle, et ce fut là le désordre typique, la profanation complète de cette sainteté, la Beauté. Kundry pénitente est belle, désormais, d'une beauté meurtrie et apaisée pourtant, lavée par les larmes de toutes ses anciennes souillures. Les douleurs passées s'y éclairent d'une mystérieuse extase, et, la contemplant, nous nous sentons pénétrés d'émotion grave et de tendre ferveur.

Humanité directe, symbolisme mystique, ces deux éléments s'accordent à miracle dans le rôle de Kundry. De même qu'A.ml'ortas, auquel elle correspond en un certain sens, la Pécheresse a des remords, des désespoirs, des aspirations torturantes qui sont les nôtres. Et, dans la réalisation dramatique, Kundry est aussi humaine que n'importe quel autre personnage de Wagner. Si l'on examine avec un peu de soin ses attitudes morales, ses élans d'admiration instinctive, ses paroles pendaut toute la scène du premier acte avec Gurnemanz et Parsifal, on reconnaîtra qu'il est difficile de noter avec une justesse plus intense le caractère impulsif de la Femme, surtout tel qu'il est déterminé par les laits et L;e>tes antérieurs de

Kundry . Au deuxième acte, si l'on supprimait par la pensée la signification de l'héroïne, les antécédents qui donnent une portée en quelque sorte symbolique à tous les actes qu'elle accomplit, à tous les mots qu'elle prononce, il resterait encore une merveilleuse étude passionnelle, une graduation incomparable établie par Wagner dans tous les sentiments de la Femme, en ce drame de la séduction repoussée et de l'amour charnel vaincu. C'est là l'indestructible base de vérité dramatique, de réalisme expressif immédiatement sensible, d'où s'élèvent à pré- ;| sent, sûres et aisées, les suggestions les plus hardies Quel I sens général n'y a-t-il point alors en telles scènes, de tels il discours ! nous nous souvenons; de notre àme soupire *j avec Kundry, pleure, gémit avec elle, languit vers la paix ;| trop lointaine, et trop souvent s'abandonne, assoiffée I d'oubli, de mort et d'anéantissement.

En l'effroyable scène d'évocation qui ouvre le deuxième I acte, nous assistons à une indicible lutte entre Kundry, I captive de la malédiction, et le pouvoir de Klingsor, qui 11 la veut contraindre à l'œuvre du péché. L'éternelle I Prostituée se débat, veut échapper à son maître; elle II pousse des sanglots déchirants; le motif de son blas-il phème, de son rire, traverse plusieurs fois l'orchestre, 1 et voici un motif autre, celui-là même qui disait le désirai supplicié d'Amfortas vers la douceur purifiante du (ira I : ! « Oh! murmure-t-elle, désirer... désirer! — Se/mai \\ ... sehnen! » L'infernale raillerie de Klingsor ricane, niant! jusqu'à ce désir saint, dernière lueur de la grâce dans lesl ténèbres du gouffre, et l'interprétant comme une concu-1 piscence nouvelle. Or, l'heure approche, l'heure de consommer la perdition deParsifal, l'heure d'employer encore la beauté à la mort spirituelle de l'innocence, la divine beau- 1' té, l'innocence sacrée entre toutes, celle quidevait racheter ■ la faute d'autrui : « 01) ! gémit la pécheresse, malheur sans nom!... Faible lui aussi ! — faibles tous !...tous frappés avec moi par ma malédiction ! »Et le thème deParsifal ré-

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sonne au loin, et la plainte de Kundry devient un cri. un hurlement qui fait trembler. En vain, l'infortunée s'est raidie contre la force sinistre qui l'opprime ; en vain elle a osé dire : « Je ne veux pas ! » elle se sent brisée, elle retombe dans le désespoir, et l'épouvantable rire éclate. Bride, rugit sur ses lèvres de désir et de douceur. La voila

lans le jardin magique, après l'inutile assaut des Filles dont elle est la reine et qui se résument toutes en elle. Elle essaye de perdre l'Elu par la profanation des sentiments purs, par le souvenir de l'amour maternel, puis elle veut enlacer de volupté l'adolescent, puis enfin elle fait appel à sa pitié même. Elle dit la rencontre du Sauveur, et soudain, en cette vie de péché, d'hallucination et de passive obéissance où elle agit, la conscience de son Rat lui revient un moment avec le souvenir : <t J'ai ri !... Son regard alors me rencontra... A présent, je le perche, de monde en monde, afin de le rencontrer de nouveau — Nun such' ich ihn, von Weh zu Welt, Wihm wieder zu begegnen ! »

« Dans mes suprêmes angoisses, je crois que ce regard îst proche... je crois le sentir se reposer sur moi... Et... lors... le rire maudit me revient : un pécheur tombe 3ans mes bras... Je ris, je ris ! je ne peux pas pleurer! le ne peux que crier, pousser des hurlements de fureur ;t de rage, dans la nuit toujours renouvelée de mon déire, cette nuit dont je- viens à peine de méveiller... Ceui que j'ai désiré dans les affres de la mort, celui que j'ai •econnu. celui dont j'ai ri autrefois, laisse-moi pleurer sur a poitrine, laisse-moi être unie à toi, une heure seulcnent — et quand bien même Dieu et le monde me Trousseraient, laisse-moi, pardonnée, trouver en toi ma édemption ! »

Jamais la douloureuse poursuite du salut par l'âme oupable, poursuite vaine tant que cette âme n'a point ompris le mensonge du désir terrestre et la nécessité du étachcment, n'a été exprimée avec une si admirable énerve de paroles et d'idées. « Vers Lui, vers le salut de sa

bénédiction sacrée, disait Amfortas, vers Lui je désire et je languis. — De monde en monde je le cherche, sanglote Kundry errante dans le ténébreux labyrinthe de l'erreur; je le cherche pour le rencontrer encore, et je crois sentir son regard se reposer sur moi... In huchster Noth ivûhn ich sein Auge schonnah...den Blick schon aufmir ruhn...y> Plus d'un a dit cette phrase, dans le secret lamentable de son cœur, et le désir de Kundry est celui de toutes les âmes souffrantes. Or, la mélodie de ces paroles, qui en accentue prodigieusement la signification, Wagner la fait reparaître en la matinée lumineuse du Vendredi saint, lorsque Kundry pénitente lave les pieds de Parsifal: le regard du Sauveur, le regard de la charité céleste s'est en effet reposé sur elle, et pieusement elle salue, de son humble service, de son silence, de ses claires larmes, l'envoyé de Dieu, l'Elu du renoncement et de la compassion.

Au long de ce sublime troisième acte, chaque geste de Kundry est une expression parfaite. La repentante va puiser de l'eau à la fontaine, et c'est elle qui, la première, aperçoit Parsifal, Sans mot dire, elle le reconnaît; sans mot dire, elle le sert; elle dénoue ses cheveux, comme Madeleine, pour essuyer les pieds du messager de paix. Elle est muette à présent, pareille aux recluses qui ont fui le monde et ne révent plus que l'amoureuse expiation de la faute. Lorsque Gurnemanz explique le Charme qui fait refleurir les prairies, qui pare toute la nature d'innocence, d'espoir et de prière, elle s'assimile, par la timidité de l'attitude et l'obéissance du regard, à la dermière de toutes les créatures (1). Comme les animaux,

(!) Toutes les nuances expressives sont indiquées en celle mimique de Kundry. Par exemple, après son baptême, lundis que I thème de la foi descend par degrés à l'orchestre, Kundry s'incline de plus en plus, baissant toujours davantage lefront, et fiai par être étendue) haletante de sanglots, aux pieds de Parsifal Alors le motif de la charité du Christ se fait entendre, et aussi» monte, lent et pur, le thème do la prairie en fleur, le « Charufl iln Vendredi saint ».

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comme les plantes dont parle le bon vieillard, elle se soumet tendrement à l'Homme béni de Dieu, à l'Homme racheté par le sacrifice ineffable de Dieu même. Kundry lève sur Parsifal ses yeux mouillés de pleurs, car elle a pleuré, — elle qui riait jadis, — quand l'eau sainte a coulé sur son front, quand le Pur a prononcé sur elle ces simples mots : « Reçois le baptême — et crois au Rédempteur! » Les temps sont accomplis ; les Filles-Fleurs, suivant la parole de Parsifal, ont soupiré après leur délivrance; la Chair a souhaité rompre le servage des voluptés coupables, la Beauté a cherché la Vérité, l'Harmonie éternelle : Kundry est pardonnée, Parsifal marche au temple. Sur les pas du Libérateur, la Pénitente s'avance à son tour, humble, et pourtant comme royale ; le deuil de ses vêtements claustraux rehausse la grâce sévère de sa forme, la mystique splendeur de son visage pâli. Après Gurnemanz et Parsifal, elle entre au sanctuaire, et il semble que les assistants ne l'ont point aperçue. Amfortas, qu'elle perdit autrefois, est guéri par le contact de la Lance glorieuse; le Pur Simple monte à l'autel : il découvre le calice, le Gral rayonne, en éblouissements de pourpre, tandis que l'hymne eucharistique s'élève, triomphal et céleste. Kundry s'est trainée sur les genoux jusqu'auprès du tabernacle. Elle voit le Gral, elle voit le Salut, elle voit la divine présence du Sauveur ; son regard, chargé d'extatique amour, retrouve le regard du Christ, si longuement, si douloureusement cherché. Elle s'affaisse lentement, les yeux toujours fixés sur cette Lumière qui est la Vie : elle meurt, car ses existences transitoires sont closes, car la mort seule ouvre pour elle la suprême existence, car le désir qu'elle personnifie, dès l'instant qu'il reconnaît son objet véritable, ne peut plus être contenu dans l'espace ni dans le temps.

Le Saint est plus grand que o Héros. Cette affirmation de Wagner (1) estdéveloppéed.amatiquementdansle personnage de Parsifal. Elle montre de plus, immédiatement. un rapport général entre Parsifal et les figures héroïques du Drame wagnérien.En Tannhûuser,le désirde l'homme épuise inutilement les sentiments extrêmes de la vie, et ne trouve d'issue qu'au mystère d'un pardon surnaturel, promulgué dans la mort. En Lohengrin, l'idéal céleste et l'amour humain se devinent l'un l'autre, s'appeilent, mais ne se réunissent que pour se séparer aussitôt. Dans Tristan, le gouffre entre 1" univers extérieur des faits et l'univers intérieur du rêve et du désir se creuse si profondément que la mort seule est délivrance. Dans le Ring, Wotan essaye vainement de soumettre le monde à l'immensité de sa double aspiration ; Siegfried traverse ce monde, il y passe joyeusement, libre, spontané, dans une complète inconnaissance des choses. Et là aussi, c'est par la mort, au sacrifice de Brùnnhilde. que l'amour prouvera sa victoire (2). Nous pourrions émettre des considérations analogues sur le Vaisseau ■Fantôme et les Maîtres Chanteurs surtout : Hans Sachs, héros d'abnégation, triomphateur des luttes invisibles, mérite déjà, à « maints égards, le titre de saint. Mais, dans Parsifal. la! démonstration est complète : l'âme, qui vit dans le | inonde, n'y obtient la paix que par le renoncement, la ' simplicité, la pureté du cœur, et elle n'arrive à la con-s naissance vraie du monde, à la solution du problème

(1) Cette belle parole de Wagner se trouve dans son écrit : Heldenthum und Christenthum, au tome X des Gesammelte Schrifteê (p. 356).

- Les correspondances poétiques de Parsifal et de Siegfried sont! visibles: Parsifal, uu début de sa vie, est un jeune héros ignorant! comme Siegfried; il pourch. ants et les bêtes saut

fait à lui-même ses armes. Il est fils de la triste Herzej leide comme Siegfried de Sieglindela douloureuse. Mais Siegfriedl après la lutte contre le monstre, après la mort de Mime, n vait nulle émotion; Parsifal tremble, les yeux pleins de larmes quand Gurnemanz kii montre le cygne qu'il a tué.

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moral de l'existence, que par la pitié, c'est-à-dire par l'amour : « Durch Mitleid wissend, der reine Thor... »

Le renoncement, c'est la destruction de tout égoïsme, l'oubli systématique de tout intérêt personnel, — par quoi l'àme se fait divinement libre, et véritablement aime, car l'homme le plus détaché de l'univers est celui qui aime le mieux les autres hommes ; le cœur le plus pur est toujours le plus humain. Le Parsifal de Wagner renonce aux joies des sens, qui toutes sont signifiées dans la tentation typique delà chair — les Filles-Fleurs, Kundry. Il renonce au plaisir héroïque de l'aventure, à l'orgueilleux bonheur des prouesses éclatantes, dès l'instant où l'unique mission de salut se manifeste à ses regards : « Moi, le fou, le lâche, j'ai pu m'égarer en de sauvages exploits d'enfant ! » s'écriera- t-il après s'être arraché aux étreintes de la séductrice. Même eu son laborieux pèlerinage, au milieu des combats et des épreuves, il renoncera à la juste gloire, il ne compromettra pas, aux plus naturelles imprudences d'une action légitime, le pouvoir saint que Dieu lui confie, l'Arme par excellence, la Lance des douleurs rédemptrices : « UnentwsWt fubrick ihn mir zur Seite... des Grales heWgen Speer ! »

Wagner a voulu que Parsifal fut simple d'esprit. Le libérateur du G rai, c'est cet enfant, ce niais que raille Gurnemanz lui-même, car il ne sait ni son pays, ni le nom de son père, ni le sien propre. « Si bête que celui-là, grommelle le vieillard, je n'ai vu encore que Kundry seule! » Ainsi Wagner, cet homme au puissant cerveau, ricin' de haute raison et de rares énergies intellectuelles, vante en ses œuvres la simplicité, l'innocence de l'àme qui s'ignore. Il tient la science pour pou de chose, si l'amour n'en est l'aboutissement et la source. 11 oppose aux calculateurs les naïfs, glorifiant les seconds au détriment des premiers. Les ruses de Mime, les perfides magies de Klingsor échouent pareillement devant Siegfried et devant Parsifal, « que protège le bouclier de sa folie). Les

machinations ténébreuses d'Alberich, son persévérant effort de destruction, avortent en leur victoire même; Wotan, le grand songeur qui tenta d'imposer sa loi au monde, abdique finalement sa pensée et son espoir. Lai virginale prière d'Elisabeth triomphe au contraire des hommes et des démons : Senta, dans sa naïve extase. Eisa, dans son rêve confiant, ont vu, ont compris ce que nul autour d'elles n'avait su deviner. Et Gurnemanz, en ce même drame de Parsifnl, est aussi un simple et un pur de cœur; fidèle servant de Tïturel, cordial, aimant à prêcher les jeunes gens avec un tonde rude bonhomie, mieux doté d'expérience que de science, il était désigné pi us que tout autre pour saluer le retour de l'Elu, pour expliquer, avec une loi d'enfant, la merveille du Vendredi saint. En cette heure bénie, il comprend à son tour le mystère qu'il a longtemps méconnu, et c'est lui qui baptise Parsifal, qui le sacre Roi : « Ainsi je bénis ton front, pour te proclamer notre chef, toi, le Pur, toi, l'Eprouvé plein de pitié, toi, le Sachant riche en œuvres de salut ! Comme tu as souffert les souffrances de celui que tu délivres, retire-lui à présent le dernier fardeau de son péché! »

La pitié, la charité, l'amour, tel est le sentiment majeur qui se manifeste en Parsifal. Cette charité, c'est l'amour venu de Dieu, retournant à Dieu. Par la grâce, elle s'allume au cœur de l'Homme, elle s'y épanouit en fleurs de flamme, elle remonte de l'àme élue vers le Sauveur qui la fit naître, et s'élargit, en fraternelles miséricordes, sur tous ceux qui souffrent et qui désirent.

Pour l'homme que pénètre complètement cette pitié divine, la peine d 'autrui n'est jamais indifférente. Il se sent destiné aux actions réparatrices, il a conscience d'une mission à remplir, et nulle douleur humaine ne lui est étrangère. Sa famille morale s'agrandit, s'étend par le vaste monde, englobe les êtres misérables qu'il n'a point vus, de qui le nom n'a jamais frappé son oiville. lue attraction mystérieuse le conduit où l'on souffre, où l'on pleure. A qui veut l'empêcher d'y courir, il répond

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comme Parsifal : «Les frères là-bas, en leur cruelle détresse, se consument de désespoir, achèvent de tuer leurs propres forces!... — Die Brùder dort, in grau&en Nôthen, den Leib sich quâlen und ertôdten ! »

Vraiment sainte, la charité ne saurait périr : elle traverse les abîmes sans y sombrer, elle descend jusqu'aux fanges de nos crimes sans y souiller sa pourpre lumineuse. En vain Kundry, dans son égarement, veut faire servir aux fins mauvaises cette ardente pitié de Parsifal : inutilement elle attire l'adolescent par la pitié filiale pour le sort deHerzeleide: inutilement, aprèsla révélation du baiser, elle essayedele retenir par la pitié pour elle-même. Parsifal pleure sur sa mère abandonnée de lui. il pleure sur Kundry, qui semble, elle, abandonnée de Dieu, mais il n'oublie ni la misère d'Amfortas, ni la captivité du Gral. Il gémit sur la démence de la pécheresse, qui cherche à étancher le désir éternel qui la dévore en la source de toute souffrance et de toute condamnation. Et sa pitié pour Kundry est plus tendre, plus passionnée que Kundry ne le peut concevoir : c< Mon baiser t'a fait dieu, s'écrie la Femme en un transport d'enthousiasme effrayant ; laisse-moi, pour cette heure unique, être damnée ! Ne guéris pas la blessure que je porte ! — A toi aussi, répond Parsifal, à toi, criminelle infortunée, je viens donner la rédemption ! — Permets seulement que je t'aime, c'est là larédemption que je veux de toi. — Tu auras la rédemption, et tu auras l'amour, si tu me montres le chemin pour trouver Amfortas ! »

Cette faculté de pitié de Parsifal se révèle, dès la preière scène où il apparaît, par l'émotion violente que es paroles de Gurnemanz et la vue du cygne mortéveilent en lui. Car, lorsque la pitié est véritablement sponanée, elle compatit à toute souffrance, et la plus h u tuile créature a droit de la fixer. Du reste, l'épisode du cy-

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gne, on le sait, est une protestation de Wagner contre la dureté de la civilisation actuelle, l'indifférence de notre* égoïsme pour la vie et la douleur des bêtes,, car le désirj des jouissances matérielles endurcit le cœur, et l'homme cruel pour l'animal l'est aussi pour les autres hommes. Cette question de la pitié, delà sympathie universelle, intimement liée au principe du renoncement, a préoc-^ cupé Wagner à mainte reprise, et l'on n'ignore pas quel le personnage de Parsifal procède de l'Ananda des Vaim queurs (1).

La compréhension de la faute et de la douleur d'Aml'ortas se l'ait dans l'esprit de Parsifal par la pitié, après le baiser de Kundry, qui, inconsciente de ses propres paroles, disait au jouvenceau, quelques instants avant la tentation : « Qui t'a conduit ici, sinon le désir de la con-ji naissance (2) ? » En cette crise terrible, — car il ressent* alors la souffrance mémo d'Amfortas, Parsifal perçoit nettement l'universelle concupiscence, le désir coupable,* dans qui le péché de la chair trouve sa manifestation prin-c cipale, mais qui est une poussée de la convoitise égoïste vers toute jouissance appréciable, un attentat contre le'monde entier; et jamais termes plus forts ne furent em- i ployés pour traduire cette convoitise effroyable : « XonI

(1) Dans une lettre à Liszt, datée de Londres, 7 juin IRo.j, Wagner dit que « l'organe de la connaissance » [l'intelligence] doit] s'affranchir de l'obéissance à la volonté, du servage que lin imposent nos désirs égoïstes. Ainsi, l'homme parvient à une contemplation du monde dégagée des vouloirs ordinaires, cVst-àdire « esthétique ». La sympathie désintéressée que le monfl excite alors en nous , se traduit-elle alors principalement par l'association de noire cœur aux joies d'autrui ou la part prise à ses douleurs? (« Es fragt sich nun ob unsere Sympathie eine Mit' freude, oder ein Mitleiden sein kann? ») « Les véritables ( continue Wagner, et les véritables Sui/ifx de tous les temps nous répondent qu'ils ne voient que <\t'* souffrances, et qu'ils n'éprouvent pai nséquent que de la compassion [au sens étymologique) ..

L'anéantissement du vouloir [égoïste] est l'acte qui caractérise le Saint. »

(2) « Was zog dich lier, wenn nicht der Kunde Wu?isch?U (acte 11. v2" tableau). On remarquera le sens que prend le nom de Kundry, rapproché du mot « Kunde », en tout ce deuxième actfl

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ce n'est pas la blessure !... Que le sang, là-bas, coule à (torrents ! ici, ici ! l'incendie est dans mon cœur ! le désir, (l'épouvantable désir qui saisit tous mes sens et qui leur fait violence! Oh '.torture d'amour .'...Comme toutfrémit, comme tout tremble et chancelle, dans le monstrueux lésir du Péché! »

Le propre de la charité, c'est de comprendre la chute de celui qui tombe, la peine de celui qui souffre. Avant de devenir conscient de sa mission, le cœur qui aime en a le pressentiment mystérieux (1). Lorsque sa compassion voit clairement l'être qui la réclame, il se substitue à cet être : Parsifal s'associe instinctivement à la destinée d'Amfortas ; il désire, il se repent comme le coupable, bien qu'innocent de toutcrime. Et Wagnera puissamment marqué cette substitution, que la vraie charité seule rend possible, dans la scène qui suit le baiser de Kundry : Parsifal a la vision soudaine du sanctuaire profané, du

rai captif,— comme Amfortas au premier acte, alors que le Roi Pécheur contemplait le tabernacle en l'épouvante de ses remords. La musique reproduit, dans cette déploration terrifiée du PurSimple, les motifs qui accompagnaient la lamentation déchirante d'Amfortas ; et les deux monologues tragiques concluent l'un et l'autre par un cri d'appel vers Dieu, une invocation suprême, issue d'une même progression sonore 2). Mais, aux frappantes simi-

(1) Cf. Parsifal, acte II, 2« tableau, première partie de la scène între Parsifal et Kundry, a la phrase : « Ha! was ailes vergass clt uohl noch'.' »

s correspondances et les oppositions établies par Wagner între Amfortas et Parsifal ne sont pas limitées à ces deux nrallèles. Amfortas est l'ancien Roi et en quelque sorte l'ancien urètre du Gral; Parsifal sera le nouveau Roi et le Prêtre nouveau. Lmfortas se désespère de sa faute; Parsifal s'afflige de ses omissions. Amfortas est séduil par Kundry. vaincu par Klingsor, et perd la Lance sacrée ; Parsifal repousse la séduction de Kundry, vise le pouvoir de Klingsor, reconquiert la Lance. Amfortas ^directement la mort de son père Titurel ; Parsifal a causé, indirectement aussi, la mort de mj mère Berzeleide. Par la blessure ju'ilareçue, parla souffrance expiatoire, par la célébration dou-

litudes que la charité a créées, une différence s'accuse pourtant, commandée par le contraste entre cette charité de Parsifal et la repentance presque désespérée d'Amfortas : « Fais-moi mourir, délivre-moi parla mort,» gémit? le Pécheur que sa trahison accable. « 0 mon Sauveur, s'écrie Parsifal enflammé de charité, ô maître de la Grâce!comment expier mesoublis, comment réparer ma lenteur, à comprendre et à agir ? »

L'étude approfondie du personnage de Parsifal moti-l verait de nombreuses remarques, tant au point de vue de 1 la caractérisation morale qu'à celui de l'effet scénique.N yl aurait lieu d'admirer la belle logique naturelle avec JaJJ quelle le rûle est conduit, l'évolution du sentiment et de la connaissance dans l'âme du Pur Simple, et les lienfll que la musique établit entre lui et les autres protagonistes du drame. Parsifal, Amfortas, Kundry, à des dcJ grés très divers, en des situations très différentes, aspirent tous à ce Gral d'amour pour qui Dieu les créa,! vers qui Dieu les mène, parmi les épreuves toujours! les chutes et les désolations parfois. Si la prière de ' Parsifal, au deuxième acte, reproduit d'une certaine façon, comme nous l'avons dit, la supplication lamen- j table d'Amfortas, le motif d'action impétueuse et sau* vage qui souligne au début de l'œuvre la fougue désor-! donnée de l'adolescent libérateur se rapporte aussi à la chevauchée de Kundry, à la hâte et au trouble violent de la hagarde messagère. Et il faudrait indiquer tous les aspects du personnage, décrire le petit chasseur indompté du premier acte, l'inconscient et innocent héros du seconda grandi tout à coup, transfiguré par la charité sainte, et

loureusc du sacrifice, Amfortas est l'image indigne du Sauveur; par la gnérison qu'il apporte, par la compassion volontaire aux souffrances d'autrui, par la célébration glorieuse du mystère, Parsifal devient l'imitateur fervent du Christ.

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e Roi sacerdotal du troisième acte, pur et compatissant oujours. après le long pèlerinage par « les sentiers de a souffrance et de l'erreur ».

Ici tout a un sens, une signification haute et précise. \vant que Parsival n'entrât définitivement au Royaume lu Salut pour en restaurer la splendeur, il fallait que Titurel mourût, que Kundry lût pardonnée, et que l'abolution de paix atteignit, en sa personne, les Filles- Fleurs, qui déjà, aux délices du fatal jardin, avaient oupiré par moment de fugitives mais désirantes mélancolies. Et le motif essentiel qui blasonne les sentiments de Parsifal, ou plutôt son action, son intervention décisive, bénie, glorieuse, parcourt lui aussi un cycle merveilleux, tantôt fanfare de jeunesse éclatante, rythme joyeux et rapide, appel enjoué, chaste encore dans son exubérance, tantôt enfiévré de zèle et de généreuse mleur, ou solennel, ou attristé d'amère fatigue et comme voilé de deuil, ou enfin royal, irradié d'or et de pourpre.

Le renoncement, la pureté, la charité ont ce privilège merveilleux de tourner le mal en bien, d'employer aux miracles de la Grâce les œuvres du Péché. Toutes les entreprises dirigées contre Parsifal échouent. Le jeune héros, le futur saint, repoussé de la Gralsburg, méconnu même des boni, est attiré par les artifices de Klingsor vers le Château de séduction. Kundry est désignée pour la chute du Pur Simple, et justement, par son baiser, elle lui enseigne la souffrance d'Àmfortas, elle exalte en lui la pitié, naguère encore instinctive, incertaine de son devoir, clairvoyante à présent, et désormais invincible. Elle lui apprend sa mission, elle l'y jette. La tentation de Parsifal devait être pour Kundry l'asservissement complet aux volontés infernales, l'aggravation de son esclavage, l'anéantissement de son aspiration désespérée vers l'auguste vérité de l'Amour, et par là, précisément. Klingsor voit son esclave lui échapper. Celte tentation n'a point enchaîné Parsifal, mais c'est par elle que Parsifal pourra

délivrer Kundry. Klingsor a brandi la Lance divine pour en frapper l'adolescent désarmé, et. ce faisant, il la perd, il la donne réellement à Parsifal.

Et voici la dernière scène. Sans violence, sans explosion orchestrale, la lumière inonde soudain la symphonie; Parsifal est dans le sanctuaire, il apporte la guérison et la bénédiction. 11 monte au tabernacle, il prend le Gral en ses mains prédestinées : la vérité du Salut, qui est l'Amour, se manifesteenfin sans ombres, vivante lumière, pôle de gloire où doivent tendre, au plus haut période de leur ascension sainte, toute pensée, tout désir, toute action. C'est là le sens suprême de l'œuvre wagnérienne. « Grand est le prestige du Désir, avait d'abord écrit le poète en cette page finale, mais plus grand est le pouvoir du Renoncement... » Wagner a supprimé cette explication, voulant que le drame parlât seul, et c'est un cantique, une bonne nouvelle d'extase qui monte de toutes les bouches : « Rédemption au Rédempteur! — Erlusung dem ErlGserî » Rédemption au Rédempteur, délivrance pour le Gral, pour le Sauveur, — car, trahi par le crimel des uns, oublié par l'impie indifférence des autres, Jel Rédempteur vit parmi nous, captif de son amour, et Jel seul amourdeses fidèles peut exaucer son miséricordieux! désir. Rédemption au Rédempteur — car tout esprit doit \ délivrer la Vérité, qui le racheta, des compromissions, des! mensonges qui cachent ou dénaturent le trésor authen-| tique, unique bonheur, unique salut. Rédemption au ré-1 dempteur, — car celui qui veut agir à l'imitation divine, S celui que la charité fervente inspire, qui renonce le monde I et l'égoïsme de son propre vouloir, qui aime ses frères,! les secourt et les délivre, celui-là s'affranchit de touteï servitude, celui-là se délivre soi-même.

Par cette parole suprême, en cette scène incomparable où Parsifal s'achève, l'Art croyant et aimant manifeste!] son immortelle beauté. Ce chant libérateur précède lai triomphale affirmation de la musique., le retour resplen- Il

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dissant d'un motif sacré entre tous, évoquant le miracle par excellence de l'Amour. Et ce n'est pas seulement, en cette sublime conclusion, le drame de Parsi/al

ui se résume et s'exprime, c'est toute l'Œuvre, c'est

Art entier de Richard Wasner.

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