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nomie des naturels ont dû subir des altérations considérables. La dignité de cacique est encore héréditaire, sans que ni le langage ni les coutumes aient été transmis avec elle. On ne lui rend aujourd'hui aucun honneur : on lui permet seulement , à la procession de la Fête-Dieu , de se faire précéder des insignes de son ancienne dignité qu'on porte avec une image de la Vierge, qui remplace celle d'une des divinités chiliennes.
Sur plusieurs points du pays , à Tavolango , près de Quilloto, à Roméral, près de Ocoa , en un autre endroit aux environs de Quillota , et dans plusieurs autres , il existe des villages indiens, c'est-à-dire de petites étendues de terre possédées de père en fils par des Indiens , et que le roi d'Espagne leur avait laissées pour se concilier leur amitié; mais les possesseurs actuels ne sont pas plus Indiens que les autres naturels du Chili.
Maladies. L'abbé Molina et plusieurs autres écrivains observent que diverses maladies aes climats chauds, telles que le rat lu us , la lèpre et le vomissement noir , sont inconnues au Chili. On prétend aussi que l'hidrophobie ne s'y manifeste jamais. Une fièvre violente, appelée chavo-longo , ou mal de tête , accompagnée de délire , attaque quelquefois les habitants des campagnes, pendant l'été et l'automne; mais, suivant Molina , il n'y avait jamais eu d'exemple de maladies contagieuses avant l'arrivée des Espagnols. La petite-vérole , qui étendit ses ravages à presque toute l'Amérique , en i558, enleva un grand nombre de Chiliens. Ceux chez qui elle se déclarait étaient aussitôt brûlés dans leurs huttes. Un médecin du pays, nommé Math. Verdugo, religieux de l'ordre de Saint-Jean , y introduisit le premier l'inoculation , en i 761 , et depuis cette époque , elle s'y est pratiquée avec succès. Un habitant qu'il guérit , sauva la vie à beaucoup d'autres , en leur fesant prendre du lait en boisson et en lavement (•). M. Miers dit qu'il essaya vainement d'introduire la vaccination parmi les paysans des environs de Concon , qui étaient trop indifférents , ou trop paresseux pour lui amener leurs enfants. Les maladies d'estomac sont les plus communes, et elles sont produites par l'usage d'aliments malsains.
(1) M. Lassone, médecin de la reine de France, proposa le même remède en décoction avec de la racine de persil , et publia un mémoire k ce sujet dans les Transactions Médicales de Paris.
Longévité. L'homme, dit Molina, jouit au Chili de cette vigueur que donne un climat qui ne varie jamais. S'il a mené une vie régulière, il est sûr d'arriver à un âge très-avancé. « Quoiqu'en dise M. de Paw, j'ai connu moi-même , » ajoutet-il , « plusieurs créoles de cent quatre , cent sept et cent quinze ans, et ces exemples de longévité sont encore plus communs chez les naturels du pays. » M. de la Pérouse vit plusieurs centenaires à la Conception. Les femmes y sont aussi d'une fécondité remarquable , et aucun pays ne donne naissance à un plus grand nombre de jumeaux. Un Français, nommé l'Hôtelier, qui y mourut, en 1764, dans un âge fort avancé, laissa cent soixante-trois enfants et petits -enfants en vie(i).
Constitution phisique , mœurs et coutumes des Indiens. Le docteur Rollin , dans ses Observations sur les Indigènes du Chili, dit que le même caractère de phisionomie se fait remarquer chez presque tous les individus de cette nation : leur visage est large et plus arrondi que celui des Européens : ils ont les traits grossiers , les ieux petits, ternes, noirs et enfoncés , le front bas , les sourcils noirs et bien garnis , le nez court et épaté , les pommettes saillantes , les lèvres épaisses, la bouche grande, le menton peu prononcé et les oreilles de forme ordinaire. Les femmes indigènes sont petites., mal conformées et d'une phisionomie repoussante : je n'en ai jamais vu aucune qui eût la douceur des traits, la grâce et l'élégance des formes qui caractérisent leur sexe (2). »
Les naturels du Chili ont le teint d'un brun rougeâtre ou cuivré, ce qui vient sans doute de ce qu'ils ont le corps constamment exposé à l'air et au soleil. Des écrivains modernes, dit Molina , qui jouissaient de la réputation d'exacts observateurs , ont prétendu que tous les Américains se ressemblaient , et que lorsqu'on en avait vu un , on pouvait se faire une idée de tous les autres; mais ils se sont laissé induire en erreur par une apparence vague de ressemblance provenant en grande partie de la couleur , et qui disparaît aussitôt que l'on compare les individus d'une nation avec ceux d'une
(1) Molina, lib. IV, y 27.
(2) Mémoire physiologique et pathologique sur les Américains, dans le IVe. tome du voyage de la Pérouse; in-4°. , Paris, 1797. M. Rollin était chirurgien-major de la frégate ta Boussole. Il paraît qu'il n'avait pas vu les belles Araucaniennes.
autre. Un Chilien diffère autant d'un Péruvien, qu'un Italien d'un Allemand. J'ai vu des naturels du Paraguay, du Cujo et de la Magellanie , entre lesquels il existait une différence frappante de traits. Les habitants de la province de Boroa , qui vivent sous le 3o,° de latitude méridionale, au centre du territoire ara uc amen ont le teint blanc et rouge , les ieux bleus, et les cheveux blonds, comme les Européens nés dans le nord de la zone tempérée. Ceci peut être produit par la constitution phisique de cette province, qui est entourée de hautes montagnes et arrosée par la grande rivière de Cauten (1), « Les Chiliens, » continue Molina , « ainsi que les Tartares orientaux , dont je suis persuadé qu'ils descendent, sont représentés comme imberbes. Cette erreur vient de ce qu'ils s'arrachent la barbe avec des pinces 5 car on en voit qui l'ont aussi fournie que les Espagnols , et chez lesquels une plus grande abondance de poils indique l'âge de puberté. L'opinion généralement accréditée parmi nous , qu'une barbe claire suppose une diminution des forces phisiques, ne se vérifie pas chez ce peuple , qui est extrêmement
( 1 ) Il est probable que cette race doit sonorigine au commercedes Àraucaniens avec les femmes européennes , qu'ils épargnaient et emmenaient captives dans leur pays , ainsi qu'on le verra dans le cours de notre narration. On prétend que des partisans de Philippe II se retirèrent au Chili a la suite des guerres du duc d'Aine dans les Pays-Bas» On a cru long-tems qu'une tribu , appelée Césarès x résidait dans une ville de l'intérieur du Chili. Quelques auteurs ont pensé qu'elle tirait son origine des équipages de 1 Armada envoyée , a l'époque de la conquête de l'Amérique, par l'évêque de Placentia , pour découvrir les Moluques , et qui fit naufrage dans le détroit de Magellan. D'autres ont prétendu qu'elle était issue dû conunerce des Araucaniens avec les femmes blanches qu'ils avaient menées en captivité après la destruction d'Osorno , en i5oa. En i638 , don Luis Cabréra , gouverneur du Tucuman, fit de vaines recherches pour découvrir ce peuple. Il en fut de même de celles du jésuite Mascardi , qui , étant parti avec une escorte de Puelchès , fut tué par les Poyas. On assure que le père Jéronimo Montemayor a découvert les Césarès, « sur le compte desquels, dit Alcédo, on a publié tant de fables /quoiqu'ils soient à peine connus. On sait seulement, ajoute-t-il, qu'ils ont le teint d'une couleur agréable , que leur air est fort revenant, et leur caractère très-doux. Ils ont quelque connaissance du christianisme , mènent une vie nomade , et plusieurs voyageurs affirment avoir entendu le son des cloches dans le pays qu'ils habitent ».
robuste et supporte la fatigue avec une rare constance. C'est pour cette raison qu'on le préfère toujours pour les ouvrages et les emplois qui exigent une force extraordinaire. Il en a donné des preuves frappantes dans les nombreuses guerres qu'il a eu à soutenir contre les Espagnols. Les habitants des plaines sont de la taille des Européens, mais les montaonards sont plus grands ; et je suis convaincu que ce sont là les fameux Patagons dont on a tant parlé en Europe. C'était aussi l'opinion de lord Anson. La description des Indes Antarctiques , donnée par les navigateurs modernes , Byron , Wallis , Carteret, Bougainville, Duclos et de la Giraudois, s'accorde avec celle de ces montagnards. Cette opinion acquiert une nouvelle consistance des échantillons de leur langue , fournis par ces navigateurs , laquelle ne diffère guère de la chilienne , qui ne s'étend certainement pas au-delà des limites que j'ai assignées au Chili. D'ailleurs le langage des Patagons renferme une foule de mots espagnols qui n'ont pu y être introduits que par une nation voisine d'une colonie de ce peuple, et quoique je n'aie pu découvrir l'étimologie du mot JPatagone , je puis au moins certiûer qu'il n'est pas chilien. Dans cette dernière langue , on ne trouve d'autre nom pour désigner les Patagons, que celui de Puelci , ou d'Orientaux, parce qu'ils résident véritablement à l'est du Chili.
» La taille ordinaire des montagnards est de cinq pieds huit ou neuf pouces espagnols. Les plus grands de ceux que j'ai vus n'avaient pas plus de six pieds trois pouces ; mais ce qui les fait paraître beaucoup plus grands qu'ils ne sont , c'est la grosseur prodigieuse de leurs membres , qui n'est pas en rapport avec leur taille. J'en excepte cependant les mains et les pieds . qui sont petits relativement au reste du corps. Leur phisique n'est pas désagréable; ils ont la Ggure ronde, le nez un peu gros , les ieux vifs , les dents blanches , les cheveux noirs , et quelques-uns d'entre eux portent des moustaches. Ils sont plus bruns que les habitants des côtes , sans doute à cause de leurs habitudes nomades et de l'intempérie de l'air , dans les pays où ils font ordinairement leurs incursions, et qui s'étend du fleuve de la Plata au détroit de Magellan. »
Les vêtements des habitants des vallées occidentales des Andes, consistent en- draps de laine. Ceux de la Cordilière orientale se couvrent de peaux de huanco, et d'autres bêtes fauves. Il y en a qui portent le poncho des Araucaniens, ou manteau de drap de laine, avec un trou au milieu, dans lequel
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tm passe la tête (i). LesPuelchès, qui vivent dans la partie méridionale des Andes, s'affublent d'un chapeau en cuir orné de plumes , et se peignent le corps de différentes couleurs. Les femmes, toutes d'une haute stature, s'habillent à peu près comme les hommes , excepté , qu'au lieu de culottes, elles ont un petit tablier. Toutes les peuplades andines vivent sous des tentes en peaux , qu'elles transportent d'un lieu à un autre , en ayant toujours soin de choisir celui qui offre le meilleur pacage pour leurs troupeaux (2). Chaque tribu obéit à un chef nommé ulmen ou gulmen. Leur religion est celle des autres idolâtres du Chili , dont ils parlent aussi la langue , mais avec un accent plus guttural. Ce sont d'excellents cavaliers. Leurs selles ressemblent à celles qu'on met sur les mulets , les étriers et le mors sont en bois , et les brides en cuir. Ils vont presque toujours au grand galop , accompagnés d'une meute de chiens , dressés à tenir la bride du cheval lorsque le cavalier met pied à terre. Les chevaux des naturels de l'est n'excèdent jamais la taille moyenne , ce qui vient probablement de ce qu'ils les montent trop jeunes , et qu'ils ne leur donnent presque pas de repos. Quoique ces montagnards possèdent de nombreux troupeaux , ils préfèrent néanmoins la chair des betes sauvages qu'ils passent line grande partie de l'année à chasser dans les vallées des Cordilières , et dans les plaines baignées par la Mer M âge 11anique , où les navigateurs les ont souvent rencontrés. L'arme dont ils se servent pour cet objet, est le laqui, dont nous parlerons ci-après , et qu'ils emploient aussi à la guerre. Un
(1) Le père Havestadt en donne la description suivante : «Quœvestis in eo consista, quod sit confecta in formd rectanguli loti et oblongi instar straguli vel lodicis, in cujus medio est fissura, cui caput immititur, ut deinde ita undequaque defluat , ut totum corpus unâ cum brachiis quantum unus quisque voluerit, cooperiat, defendat, omet. »
(2) In terra plana {los llanos, seu Ina pire vutan m a pu) domus Indorum sunt stabiles ac fixœ nec ferme différant à casis pauperum ac ruri degeniium Hispanorum : ast intra montes, qui Andes, la CordiUera , et pire vutan mapu vocantur, Indi sedem stabilem non habent, sed vagi locum mutant , quoties id postulat nécessitas si nempe deficiunt vel ligna foco tel pecori armentoue pas rua : nuque aliter contra œstum salis aut aëris inclementias , quam variis pellibus in lanceâ vel perticâ suspensis se defendunt , etc. » Havestadt, Mappa Geographica.
parti d'Orientaux armés de laquis , tua quarante Espagnols dans une escarmouche qui eut lieu , en 1767, près de San-Luis de la Punta. Ils attaquent fréquemment les caravanes qui se rendent de Buénos-Ayrès au Chili, et quelquefois même ils livrent au pillage les maisons de campagne des habitants de tette ville (1).
Ils vivent dans des cabanes éparses çà et là dans le pays , et n'ont ni villes ni villages. Les hommes bêchent la terre , et les femmes l'ensemencent , l'arrosent et font la récolte. Ils font rôtir le maïs sous le sable dans un pot de terre , et emploient pour le broyer des pierres ovales , longues de deux
Eieds , sur lesquelles les femmes l'écrasent avec une autre de uit à dix pouces de longueur Ils font de sa farine une bouillie épaisse qu'ils assaisonnent de piment et de sel. Ils en mangent aussi les épis bouillis ou rôtis. Ils mangent la chair du cheval et du mulet, mais jamais celle du boeuf qui, disent- ils , leur donne des coliques (2). Leur boisson favorite est la chicha , qu'ils extraient ordinairement de maïs mâché par de vieilles femmes , dont la salive produit une espèce de fermentation. Ils en tirent aussi de pommes et de baies sauvages. Ils la boivent dans une espèce de vase d'environ deux pieds et demi de longueur, qui consiste en une tasse à anse d'un côté , et de l'autre en un long bec , creusé en serpentant pour que la liqueur leur coule doucement dans la bouche, par un petit trou percé au fond de la tasse à l'origine de ce canal. Ils prennent leurs repas assis en rond sur la terre, et appuyés sur les coudes. Les hommes sont servis par les femmes. Lorsqu'ils entreprennent un voyage , ou qu'ils vont
(1) Molina, lib. IV, §. 27.
(2) Ipsonim autem ho ru m Indorum ordïnavius cihus, dit le pfere Havestadt, sunt eqtii mulique ad equitandum oneraque jam facti inutiles : et plerumque equœ , quibus abundant : comedunt prœtereà guanacos : item ova struthionum.
M. de la Pérouse observe* que, bien que les baleines abondent sur les côtes, aucun habitant du Cnili n'en a jamais har- , ponné une seule. La nature a accumulé tant de hiens sur ce royaume qu'il faudra plusieurs siècles avant que cette branche d'industrie y soit cultivée. La Pérouse dit qu'une nuit les frëgates furent environnées d« baleines qui nageaient si près qu'elles jetaient l'eau a bord en soufflant.
* Tome II, cap. 3.
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a la guerre , ils emportent pour toute provision de la farine de maïs , dans une corne appelée guampo , qui est ordinai* rement suspendue à l'arçon de la selle. Ils la délayent dans de l'eau, et quand l'expédition exige de la célérité , ils mangent et boivent sans s'arrêter.
Les indigènes du Chili sont passionnés pour le jeu et les exercices gimnastiques. Un de leurs jeux , nomme quichu, ressemble au trictrac , et un autre , appelé comican, est le véritable jeu d'échecs, que les historiens disent leur avoir été connu de teins immémorial. Les deux sexes se livrent aussi au divertissement du chue a , qui se joue avec une balle et un bâton.
Ils sont généralement propres , se peignent la tête tous les jours , se la lavent une fois la semaine avec une substance savoneuse extraite de l'écorce du quittai (Smegmadermos) , et se baignent tous les jours , quelque rigoureuse que soit la saison. Les femmes tiennent leurs cabanes très-propres.
En 1724, le gouvernement défendit de leur porter du vin autrement quen petite quantité. Avant cette époque, ils avaient coutume de s'enivrer avec celui qu'ils recevaient en échange de leurs marchandises , et assommaient tous les Espagnols qu'ils rencontraient, sans même en excepter les marchands qu'ils logeaient chez eux. Mais depuis quon en a restreint la quantité, il ne leur prend plus de ces accès de fureur. « Au reste, « ajoute don Ulloa , « ils sont si fidèles à remplir les conditions des marchés qu'ils concluent , que jamais il ne leur. est arrivé de manquer au paiement. C'est une chose admirable que des nations barbares, livrées aux plus grands excès et sans aucune religion , aient des idées si saines sur l'équité et la bonne foi qui doivent régner dans le commerce. »
Les naturels , qui résident dans le voisinage des établissements espagnols , s'arrachent la barbe avec des pinces faites de coquillages. Ils portent une veste qui leur descend jusqu'à la ceinture, uneculotte courte et le poncho(i) ou manteau des Araucaniens. Ils ne se couvrent la tète et les jambes que lorsqu'ils arrivent dans un terrain rocailleux , du qu'ils courent à cheval dans les bois. Ils portent alors des sandales faites de courroies ou de jonc, et des brodequins ou gamaches de laine.
(1) Morceau d'étofTe de laine, généralement hleu , d'environ trois aunes de lonc sur deux de large.
Le poncho leur sert de couverture pendant la nuit , et de lapis pendant leurs haltes.
Les femmes portent des robes longues de couleur bleue tirant sur le noir, sans manches, ouvertes d'un côté, retenues sous la mamelle par une ceinture , et sur les épaules par deux crochets d'argent adaptés dans des plaques de même métal , de trois ou quatre pouces de diamètre. Elles laissent croître leurs cheveux très-longs par derrière , les tressent , et le* coupent courts par devant. Elles portent aux oreilles des plaques d'argent de deux pouces carrés.
Les naturels qui résident au midi de Valdivia , et les Chonos qui habitent la terre ferme de Chiloé , n'ont aucune espèce de vêtement.
Ce sont les femmes qui exécutent tous les travaux , même ceux de l'agriculture, tandis que les hommes sont à dormir ou à courir la campagne à cheval. Elles sont d'une grande propreté , se baignent souvent , se lavent les mains et la figure plusieurs fois par jour, et se nettoient les cheveux avec l'écorcedu Quillay. (Smegdudermos Quiilay.) Immédiatement après son accouchement , la femme porte son enfant au ruisseau le plus voisin, s'y plonge avec lui , et reprend ses travaux le lendemain comme s'il ne lui était rien arrivé. On place l'enfant dans un panier ou filet suspendu au toit de la cabane au moyen de cordes. Les femmes redoutent beaucoup les douleurs de l'enfantement, et se font souvent avorter à l'aide de certaines herbes.
Les Araucaniens se croient le seul peuple au monde digne de porter le nom d'hommes. De là vient qu'ils s'appellent clie, la nation, aucha , libre, reche, pure. Ils se désignent tous par le nom de pégni ou de frères , et le donnent aussi à ceux qui sont nés dans leur pays , de parens étrangers. On les dit bons et hospitaliers les uns A 1 égard des autres, et envers les étrangers qui les visitent ou se fixent parmi eux. Ils appelèrent d'abord les Espagnols des Chiapi(i), ou vils soldats, et ensuite des huinca, ou assassins; et ils flétrirent par la dénomination de culme huinca, ou de misérables Espagnols, ceux de leurs compatriotes qui consentirent à . vivre sous la loi de ces derniers.
Les Espagnols n'ont jamais pu réduire les naturels d'A-
(i) Delà vieutla dénomination de Cliiapiton , sous laquelle les Espagnols sont connus dans l'Amérique du Sud.
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vauco on de Tucapel, non plus que ceux qui résident au sud du Biobio jusqu'aux Cordillères.
La Pérouse remarque avec raison que a les Indiens du Chili ne sont plus ces anciens Américains auxquels les armes des Européens inspiraient la terreur. La multiplication des chevaux qui se sont répandus dans l'intérieur des déserts immenses de l'Amérique ; celle des bœufs et des moutons , qui est aussi extrêmement considérable, ont fait de ces peuples , devrais Arabes, que l'on peut comparer en tout à ceux qui habitent les déserts de l'Arabie. Sans cesse à cheval , aes courses de deux cents lieues sont pour eux de très-petits voyages 5 ils marchent avec leurs troupeaux ; ils se nourrissent de leur chair, de leur lait, et quelquefois de leur sang (1] ; ils se couvrent de leur peau, dont ils font des casques , aes cuirasses et des boucliers. Ainsi l'introduction de •deux animaux domestiques en Amérique a eu 1 influence la
5 lus marquée sur tes mœurs de tous les peuples qui habitent epuis Santiago jusqu'au détroit de Magellan; ils ne suivent presque plus aucun de leurs anciens usages ; ils ne se nourrissent plus des mêmes fruils ; ils n'ont plus les mêmes vêtements, et ils ont une ressemblance bien plus marquée avec les Tartares ou avec les habitants des bords de la Mer-Rouge, qu'avec leurs ancêtres, qui vivaient il y a deux siècles (2). »
Religion. Les Chiliens reconnaissent un Êlre suprême qu'ils appellent Piliàn. Ils le nomment aussi Guéntt Pillan, ou esprit du ciel ) Buta-Gen, ou Grand-Être; Tlialcave, ou le tonnant; Vilvenwoé , créateur de toutes choses; Filpépilpoé , le Tout-Puissant; Moi/géiu, l'Éternel; A v no lu , l'Infini, etc. Piliàn est le grand Toqui du monde invisible, et gouverne à laide d'Apo~Ulmènes et dUlmènes, ou de divi-, iiités subalternes, dont la principale est Epunamum, dieu de la guerre. Comme Zoroastre , ils croient à l'existence de deux principes, savoir : MeuUn , divinité bienfesante, amie du genre humain, et Guécubu, divinité malfesante, auteur de tous les maux. Tout sur la terre est sous la protection des Ulmènes ou génies, agents de Meulen, divinités des deux sexes; et chaque Araucanien s'imagine qu'un de ces esprits familiers veille sans cesse sur lui. « Je conserve
(1) On m'a assure qu'ils saignaient quelquefois leurs bœufs et leurs chevaux , et qu'ils en buvaient le sang.
(2) Voyez le tome II , chap. 3, du voyage de la Pérouse.
' Vf?
encore ma nimpke (nien eai gni amci ma/glien) , s'écrientils, lorsqu'ils ont réussi dans une entreprise. Persuadés que les êtres célestes n'ont pas besoin des services des hommes, ils ne leur rendent aucun culte extérieur. Ils n'ont ni temples, ni idoles $ néanmoins, dans les circonstances difficiles, ils implorent le secours des divinités bienfesantes, et lorsqu'ils sont menacés de quelque calamité ou qu'ils sont sur le point de conclure un traité de paix, ils sacrifient des animaux (i) et brûlent du tabac. Ces peuples cependant sont fort superstitieux j ils croient aux sorciers, aux devins, aux songes, aux apparitions, aux fantômes, et tirent des augures du chant et du vol des oiseaux. Un guerrier araucanien tremble à la vue d'un hibou. Ils croient le 'corps composé de deux substances essentiellement distinctes , le corps matériel, qu'ils nomment anca , et l'âme, am ou pulli , qu'ils disent être ancanolu, incorporel, et mugealu, éternel 5 et, qu'après leur mort, ils sont transportés du côté de l'ouest, au delà des mers, à un endroit nommé Gulcéman, ou séjour des hommes au-delà des montagnes. Ils pensent aussi que les esprits des morts reviennent souvent sur la teri*e , et que ce sont les combats qu'ils livrent à leurs ennemis dans les airs, qui occasionent les tempêtes, le tonnerre et les éclairs.
« Une marque , » dit Frézier , « que les Indiens du Chili » n'ont aucune religion , c'est qu'on n'a jamais trouvé chez » eux ni temples , ni vestiges d'idoles qu'ils aient adorées ,
» comme on en voit au Pérou Il s'en trouve emi croient
» à une autre vie , pour laquelle on met A ceux qui ineurent » de quoi boire, manger et s'habiller dans le tombeau. Les 5) femmes demeurent plusieurs jours sur les tombeaux de » leurs maris, à leur faire la cuisine, à leur jeter sur le » corps de la chicha, qui est leur boisson, et leur acco- » modent leur bagage , comme pour faire un voyage de » longue durée. Il ne faut pas croire pour cela qu'ils aient » une idée de la spiritualité de 1 ame, ni de son immortalité :
(l) Lorsqu'ils conclurent la paix avec les Espagnols , en 1Ô45, ils tuèrent des lamas, et trempèrent dans leur sang une branche d'un arbre odoriférnnt nommé boldu, que les députés des cacirrues remirent au eénéral espagnol , marquis de Baydes , en signe de paix. ( Voyez l'Exode, chapitre 12 , et l'épître de saint Paul aux Hébreux, chap. 9, où une cérémonie semblable se trouve rapportée.)
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» ils la regardent comme quelque chose de corporel qui doit » aller au-delà des mers, dans des lieux de plaisirs, où ils » regorgeront de viandes et de boissons , et où ils auront » plusieurs femmes qui ne feront pas d'enfants , et seront » sans cesse occupées à leur préparer de bonne chicha. »
Mariages. La loi de Yadmajm permet aux Araucaniens d'épouser autant de femmes qu'ils en peuvent acheter. On évite, dans les alliances , les plus proches dégrés de parenté. Le mari enlève sa femme du toit paternel avec une apparence de violence. La première femme, qui est la légitime, s'appelle unendomo , et est respectée de toutes les autres. Celles-ci se nomment inandomo , ou femmes secondaires.
Médecine. Les Araucaniens ont trois sortes de médecins, i°. les ampives'} 20. les vileus ; et 3°. les machis. Les premiers , dont le nom répond à celui d'empiriques , ne guérissent qu'à l'aide de simples. Les vileus ou médecins réguliers , pensent que toutes les maladies contagieuses sont causées par les insectes 3 et ils appellent pour cette raison les épidémies cutampini, ou maladies vermiculaires. Les ma~ chis prétendent que les maladies sérieuses proviennent de sortilèges, et qu'on ne peut les guérir que par des moyens surnaturels. Aussi , quand l'art des médecins a été inutile ; on se met entre les mains des machis. Leurs enchantements qui ont toujours lieu la nuit se font avec le plus grand appareil.
Les chirurgiens, nommés gutarve, soignent les fractures , les dislocations, les blessures et les ulcères. Ils saignent à l'aide d'un cailloux pointu , placé au bout d'un petit bâton. Ils se servent, en guise de seringue, d'une vessie, à laquelle ils adaptent une canule. Les remèdes dont ils font le plus communément usage, sont des émétiques, des cathartiques et des sudorifiques qu'ils extraient en général d'herbes et de plantes.
Cérémonies funèbres. On place le corps du défunt sur la terre, et s^s amis et ses parents se rangent autour pour pleurer. Ils rhabillent ensuite de ses plus beaux vétemens , et le déposent sur une estrade élevée , appelée pilluay , près de laquelle les parents et les personnes venues pour les consoler , se réunissent pour pleurer, boire et manger. Cette réunion se nomme curicahuin , ou divertissement noir 5 cette couleur étant le simbole du deuil. Le lendemain , ou peutêtre le deuxième ou troisième jour , on emporte processio nellemcnt le corps à Yellun , ou cimetière de la famille , qui se trouve ordinairement dans un bois ou sur une colline. Les
Iïlus proches parents portent îe cercueil -, une foule de femmes accompagnent en pleurant -, et une autre , qui suit le cortège, répand des cendres sur la route par où il a passé, pour empêcher son âme de retourner à sa demeure. On enterre ensuite le corps , avec des armes, si c'est celui d'un homme ; si c'est une femme , avec quelque instrument propre à son sexe , et Ton dépose à ses côtés des provisions et plusieurs vaisseaux pleins de chicha et de vin , pour son passage dans l'autre monde. On le recouvre ensuite de terre, et on y élève une piramide de pierre sur laquelle on verse de la chieha. Les Indiens croient qu'après cette cérémonie , une vieille femme vient , sous la forme d'une baleine , transporter le défunt aux Champs-Élisées , et qu'arrivé à un passage étroit , il est obligé de payer un péage a une autre méchante vieille femme qui le garde , faute de quoi elle lui arrache un œil (i).
Gouvernement, Le gouvernement des Araucandens est de forme aristocratique ou féodale. Le pouvoir executif réside dans le grand Conseil, ou butacoyog ou aucaco , qui se compose de trois ordres de chefs subordonnés les uns aux autres , savoir : les toquis (2) , les apo-ulmknes et les m/— mènes. Les premiers , au nombre de quatre , commandent aux seconds, et ceux-ci aux troisièmes pour tout ce qui regarde les intérêts généraux ; mais ils sont indépendants les uns des autres pour tout ce qui concerne leurs vassaux. Les apo-ulmènes gouvernent les provinces , et les ulmènes les
(1) Voici comment le père Havestadt rend compte des cérémonies funèbres des montagnards :
*Vidimus efferri ad sepuichrum cadaver fratris caciquei Huenchunamcu : pompa junebris erat hœc : prœcedebat eques fune ducens eqtxum, in quo jacebat cadaver sufrinum indutum colobio, et sua tavîlonco ligatum caput ; pitëus coriaceus prœgrandis , et cuprojlavo munilus, jacebat suprà verttrem cadavejris : se nuebalur aller eques cum altero equo strato r illo scilicet quo de/unetus , dùm es set in vivis , vehi solebat : claudebat agmen tertius eques ex adverso portans agnum. Reliqua multitudo virorum de mulierum aliâ via breviore ad locum sepulturœ antecesserat : ubi occiderunt utrumque equum agnumque ; item alias duos equas pro Us , quifuneri assistebant; distribuendo carnem , s*-» bum ac intestina inter prœsentes unà cum liberali haustu : pellis autem singulorum equorum equarumque capiti pedibusque adhuc unila , ita extendebatur supra perticas ; ut eminus videantur vivi, suisque insistentes pedibus. » ( Mappa Geographica. )
(2) Ce mot vient detoquin, qui signifie juger ou commander.
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comtés. La marque distinctive des toquis est une hache d'armes en porphire ou en marbre $ celle des apo-ulmènes et des ul mènes, des bâtons à tête d'argent, avec cette différence , que les bâtons des apos ont de plus un anneau du même métal vers le milieu. Le yog ou assemblée du Conseil se tient ordinairement dans une plaine.
Leur code de lois , appelé admapu. ou coutumes du pays, consiste en conventions tacites transmises par tradition.
Lorsque la branche mâle d'un ulmène vient à s'éteindre , ses vassaux ont le droit d'en élire un autre, oui , avant son installation , doit être présenté au toqui de Yulhul-mapu , pour que celui-ci puisse donner avis de son élection aux autres chefs et le fasse reconnaître par eux. Les sujets ne paient aucune contribution â leurs chefs , et ne leur doivent de service personnel qu'en tems de guerre.
Lois criminelles. Les crimes punis de la peine capitale *ont , la trahison , l'homicide prémédité , l'adultère , le vol d'un objet de prix et la sorcellerie. Un meurtrier peut échapper au supplice en entrant en accommodement avec la famille de sa victime. Le mari a le droit de tuer sa femme , et le père son entant , sans qu'on leur demande aucun compte de leur conduite. On commence par exposer les sorciers au feu , pour les forcer à découvrir leurs complices , après quoi on les tue à coups de poignard. De moindres crimes entraînent la peine du talion , ce qu'ils appellent thaulonco. Le criminel est mis à mort aussitôt sa condamnation. Les ul mènes sont de droit juges de leurs vassaux. Les querelles particulières se décident le plus souvent à coups de poings ou de massues.
Sistème militaire. C'est le grand Conseil qui décide de la paix et de la guerre , et qui nomme le général en chef de l'armée. Les toquis ont le premier droit à ee commandement ■ mais si on les en juge incapables , on te donne à quelque habile ulmène , et même à un officier de la classe du peuple. Dans la guerre de 1 722 , l'armée araucanienne était commandée par Villumilla , homme de basse extraction ; et dans celle de 1773, son général en chef, Curignancu, était le plus jeune fils de l'ai mène de la province d'Encol. Le vice-toqui , ou lieutenant-général et les officiers de l'état-major sont nommés par le commandant en chef. Lorsque la guerre est résolue , on expédie des messagers, appelés gtterchênis, aux tribus confédérées , pour leur faire connaître le contingent de guerriers qu'elles ont â fournir.
Les Caciques , qui n'exigent aucun tribut , ne fournissent rien à leurs sujets pour faire la guerre. Chacun se munit d'un petit sac de farine d'orge ou de maïs , et se rend à son poste au son d'une trompe , en corne de bœuf, qu'on entend à deux lieues a la ronde. Leurs armes ordinaires sont des piques , des lances , des dards , des flèches , des massues , des frondes et des lasses de cuir (i); ils portent tous, par-dessus leurs vêtements . des cuirasses , des boucliers et des casques de cuir dur. L'infanterie, appelée namuntulinco , est répartie en régiments et en compagnies. Un régiment, fort de mille hommes , se compose de dix compagnies. La cavalerie se place toujours sur les ailes de l'armée -} le vice-toqui commande la droite, et un officier expérimenté la gauche; le toqui doit se rendre sur ces points toutes les fois que les circonstances l'exigent. La cavalerie s'avance sur l'ennemi , en escadrons rangés par files de quatre-vingt à cent hommes armés , les uns de piques et de lances fort longues qu'ils manient avec adresse, et les autres de flèches. Si le premier escadron lâche pied, le second prend sa place , et ainsi de suite. Cette manœuvre s'exécute avec une telle promptitude , que l'ennemi s'aperçoit à peine du désordre qu il a causé dans leurs rangs ; c>est ainsi qu'ils parviennent à enfoncer la première ligne de ljarmée adverse. Les Araucaniens sont d'excellents cavaliers 5 i s emploient pour selle, une peau de mouton doublée, qui leur sert aussi pour se coucher ; et pour étriers , des sabots de bois carrés. Lorsqu'ils sont forcés a la retraite, ils gagnent les marais ou le bord des lacs ; s'ils craignent la surprise , ils élèvent des palissades , ou se retranchent derrière de gros arbres $ ils creusent ensuite , au-devant de leurs fortifications , des trous profonds dans lesquels ils plantent des pieux et des épines , et les recouvrent de gazon. Ils emmènent avec eux toutes les femmes blanches qui tombent entre 1 eurs mains , pour en faire leurs compagnes ; chacun peut di sposer du butin qu'il fait. Les prisonniers sont esclaves jusqu'à ce qu'ils soient échangés ou rançonnés. Autrefois, ils étaient immolés delà manière la plus cruelle, aux mânes de ceux qui avaient péri dans le combat ;* mais aujourd'hui , ces sortes de sacrifices n'ont lieu que fort rarement.
A la.fin de la guerre , il se tient un congrès , appelé par
(1) Hérodote rapporte (Polymnir*) que les anciens Sagartcs se servaient aussi à la guerre de cordes semblables.
de l'Amérique. 4%
eux huincacoyag , et par les Espagnols parlamento. Celui où se concluaient les différents traités avec ces derniers, avait lieu ordinairement sur les confins des deux territoires , dans une vaste plaine située entre les rivières Biobio et Duquéco. Il se trouva , au congrès qui s'assembla après la guerre de 1723, cent trente ulinènes et deux mille hommes.
Sciences et Arts, Les Chiliens n'ont pas, comme les Péruviens , de monuments qui attestent leurs connaissances dans les sciences et les arts. Ils se servent , toutefois , comme leurs voisins, des quipos , pour conserver le souvenir des choses. Leurs balzas ressemblent aussi , pour la construction , à celles des Péruviens \ mais ils ne montrent que peu ou point de connaissances dans les arts mécaniques. Ils fabriquent néanmoins une espèce de poterie mince et légère ,
Quoique forte et élastique. On rapporte , je ne sais avec quel égré de vérité , qu'après avoir été témoins des terribles effets de la poudre , ils voulurent en connaître la composition. Après bien des recherches inutiles, ils s'imaginèrent qu'elle était faite avec la chair des noirs qui accompagnaient les Espagnols 5 et pour s'en assurer , ils prirent un de ces malheureux et le brûlèrent.
Avant l'arrivée des Espagnols . ils connaissaient l'art d'extraire l'or et l'argent du minerai , en le fesant fondre dans des pots , à l'aide d'un courant d'air.
Leurs instruments tranchants étaient faits d'une espèce de bronze natif qu'on rencontre dans le pays. C'est un mélange naturel de cuivre , de zinc et d'antimoine , appelé campaniL par les Espagnols.
On croit qu'ils ignoraient Fart de fondre le fer. Ils se servaient néanmoins de ce métal pour armer leurs flèches ; mais on présume qu'ils employaient, à cet effet, du fer natif ou météorique, dont on a découvert une masse considérable dans la province de Santiago-del-Estéro , au N. de celle de Cordova.
Le docteur Leighton dit que leurs ponchos de laine surpassent, par la finesse du fil , la netteté du tissu , la durée et le brillant des couleurs, et la beauté des dessins, tout ce qu'il a jamais vu en ce genre. Ils l'emportent dans cet art sur leurs voisins plus civilisés. La confection d'un de ces ponchos occupe constamment une femme durant deux ans, et le prix en est de cent dollars. Ce sont les femmes qui filent , tissent et teignent tous les vêtements. Leur couleur favorite,
49O CHROflOLOGI£ HISTORIQUE
Su'ils extraient des substances végétales, est une espèce 'aaur ou de bleu de turquoise.
Pont de Cimbria. Les ponts suspendus du Chili attestent quelques connaissances mécaniques. Ils sont soutenus de ta même manière que les ponts en chaînes , construits depuis peu aux États-Unis et en Europe; et il est assez probable
Su'ils auront suggéré l'idée de cette nouvelle invention. Un e ces ponts, qui a cent cinquante pieds de long, établi sur une rivière , près de la ville de Sa n ta -Rosa , dans la vallée de Aconcagua , est construit de la manière suivante : deux cables, faits de peau de bœuf tordue en corde, traversent la rivière, dans une direction parallèle, et à six piés de distance Tune de l'autre , et sont retenus de chaque côté par des pieux fourchus de différentes grandeurs, fichés en terre, et consolidés par un grand nombre d'autres pieux. Ledégré de tension nécessaire est donné aux cordes, à l'aide d'une espèce de cabestan. Des cannes d'environ un pouce un quart de diamètre , adaptées dans les tresses de ces cables et à des intervalles très-rapprochés les uns des autres , lui servent de plate-forme. Les passants sont protégés par deux autres cordes qui passent à cinq piés au-dessus des premières , et avec lesquelles elles communiquent par d'autres cordes disposées verticalement , à quatre pieds de distance les unes des autres. Pour en rendre la montée et la descente faciles, on a soin de donner à la plate-forme un plan incliné de chaque coté. Ces sortes de ponts portent un mulet avec sa charge, et sont sûrs quand il ne règne pas un vent violent par lequel ils sont fréquemment rompus.
Le Canal Indien, appelé par les Espagnols salin del agua (saut de l'eau) , est à cinq milles ÎN.-E. de la ville de Santiago. L'eau du Mapocho y est introduite dans un conduit pratiqué sur le revers d'une montagne, et qui la porte de là au nord et au sud , pour la verser ensuite dans la plaine , d'une hauteur presque perpendiculaire de huit cents a mille pieds. Les eaux du conduit méridional font tourner un moulin à moudre. Cet ouvrage est , dit-on , dans le même état, où les Indiens le laissèrent il y a plus de deux siècles et demi.
Division de Cannée, L'année des Chiliens commence au 22 décembre, ou immédiatement après le solstice méridional, ce qui fait donner à celui-ci le nom de thaumathipantu, ou de tête et queue de l'année. Ils appellent le mois
de juin udanthipantu , ou diviseur de l'année , parce qu'il la partage en deux parties égales. L'année nommée thipantu, ou le départ , se divise en douze mois de trente jours chacun , dans lesquels on intercalle cinq jours pour compléter l'année tropicale. Les dénominations des mois, appelés cujrn ou lunes , indiquent les propriétés ou les choses remarquables particulières à chacun d eux. Par exemple, le mois de Janvier se nomme avun-cu/en, le mois du fruit ;
Février, cogi- cu/en, le mois de la moisson;
Mars, glor-cu/en, le mois du maïs ;
Avul , rirnu-cu/en , le premier mois du rimu.
Mai, inanrimu-cujen t le second mois du rimu;
Juin , thor-cujcn , le premier mois de l'écume;
Juillet, inanlkor-cujen , le second mois de l'écume;
Août, huin-cujen , le mois désagréable;
Septembre , piUel-cujen -, le mois traître j
Octobre, hueul-cujtn, le premier mois des nouveaux vents;
Novembre, inanhueul-cujen , le second mois des nouveaux vents;
Et décembre, huevun-cu/en , le mois des fruits nouveaux.
Les saisons sont chacune de trois mois. Le printems se nomme peuggen, l'été ucan, l'automne gualug, et l'hiver puchem. Ils divisent le jour en douze heures, qu*ils appellent gliagantu. Ils partagent les étoiles (huaglen) en constellations , nommées pal ou ritho, et les nomment d'après les étoiles remarquables dont elles se composent; ainsi les pléiades s'appellent ca/upal , ou la constellation des six ; la croix antarctique, mêliritko, ou la constellation des quatre; la voie lactée, rupuépeu, la route fabuleuse. Les planètes ont reçu la dénomination de gau, du verbe gaun, qui signifie laver. Le ciel se nomme guênu mapu, le pays du ciel, et la lune, cu/en mapu, le pays de la lune. Ils appellent les comètes chéruvoê, les croyant causées par des émanations terrestres; une éclipse de soleil layantu, et une de la lune laycu/en, c'est-à-dire , la mort du soleil et de la lune (i).
Éloquence et poésie. L'éloquence étant regardée comme un moyen sûr de parvenir aux honneurs , est , pour les Chiliens, l'objet d'une attention toute particulière. Les discours ( coyagtucan ) de leurs orateurs sont tous dans un stile très -figuré. Les poètes appelés gempin , ou seigneurs de la pa-
(i) Molina, lib. II, cap. 6, p. 88 et suiv.
4^9 2 CHRONOLOGIE HISTOlUQUE
rôle , suivent les inspirations de leur imagination ; et comme les hauts-faits de leurs héros sont le sujet favori de leurs chants, leur poésie est remplie d'images vives et; fortes. Les vers sont presque toujours blancs et de huit ou de onze sillabes.
Musique. Frézier dit que les paroles chantées par les Chiliens , n'ont ni rime, ni cadence, et que c'est un chant si peu modulé, que trois notes suffiraient pour l'exprimer tout entier.
Langues. « Les Aborigènes, » dit Molina , « parlent tous le chili-dugu , qui est la langue du Chili. Elle est douce, harmonieuse, expressive, régulière, et possède une foule de mots qui expriment avec force non-seulement des objets naturels, mais encore des affections morales et des choses abstraites. >> (1)
Gouvernement civil et ecclésiastique des Espagnols. Le Chili était divisé en deux diocèses , Santiago et la Conception , Ojui étaient suffragants de l'archevêché de Lima. Le premier s étendait depuis les frontières du Pérou jusqu'à la rivière Maule, et comprenait la province de Cujo, située de l'autre côté des Andes -, le second renfermait le reste du Chili avec les îles.
La Cour de l'Inquisition de Lima entretenait un commissaire et plusieurs officiers subalternes au Chili.
Les moines de l'ordre de la Merci furent introduits par Pédro Valdivia , qui y fît venir ensuite , vers l'an i553, les
(i) Nous renvoyons le lecteur a la grammaire et au vocabulaire de la langue chili-dugu , composes par le père Havestadt , et à un essai si\r la même langue, annexé h la première édition de la géographie et de l'histoire civile du Chili , par Molina.
Le premier dit, dans son introduction , '« Habet autem lingua chilensis quant plurîrna ornnino prœclara, rara et inaudita : uni' carn nempe declinalionem , conjugationem unicam , et utramque perfacilem et obviant : unicum genus , nul h un nomen aut verbum anomalum , régulas non nisi univzrsales ac sine exceptione , atque sempsr eadem vox , paucis lileris mutatis , demptis aut aajectis , agit vices et substantivi , et verbi , et adjectivi, et adverbii ; adjectisque vel insertis variis et sœpe permultis particulis Jormat omnia et quœcumque sua composita , nec raro sensum integrum et bene longum : unde fit , ut lingua chilensis sit lingua multb facillinta , et tametsi barbaromm , non solùnt non barbarn ; sed aliis linguis tanto melior ; ut sicuti montes Andes alios montes ; ità hœc alias linguas usque eb superemineat. »
DE LAMÉRIQUE. /,93
Dominicains et les Franciscains. En 1693, les Jésuites y arrivèrent avec le neveu de leur fondateur, don Martin de Loyola. Deux ans après , les Augustins s'y établirent 5 et , en 161 5, il s'y forma un couvent d'Hospitaliers de Saint-Jeande-Dieu(i).
Le Chili était gouverné par un officier qui était ordinairement lieutenant-général , et recevait le titre de président, gouverneur et capitaine-général. Il relevait immédiatement du roi , si ce n'est en tems de guerre, lorsqu'il recevait des instructions du vice-roi du Pérou. Il commandait l'armée en sa qualité de capitaine-général, et avait sous ses ordres les trois principaux officiers , qui étaient le quartier-maître , le sergent-major et le commissaire , ainsi que les quatre gouverneurs de Valdivia, de Valparaïso, de Chiloé et de Juan- Fernandez. Comme président et gouverneur, il était chargé de l'administration suprême de la justice, et présidait les tribunaux supérieurs de Santiago , dont la juridiction s'étendait à toutes les provinces espagnoles du Chili.
La Cour principale était celle du tribunal de l'Audience ou sénat royal . qui connaissait de toutes les affaires civiles et criminelles. Elle se composait de juges, nommés auditeurs , d'un régent, d'un procureur fiscal et royal, et d'un protecteur des Indiens . tous payés par le gouvernement. Ses jugements étaient sans appel, excepté dans les affaires où la somme en litige excédait 10,000 piastres ; alors on avait droit d'appel au conseil suprême des Indes.
Les autres Cours étaient celles des finances , de la Cruzada, des terres vacantes, et le consulat ou tribunal de commerce. Les provinces étaient administrées par des préfets , autrefois appelés corrégidors, et depuis sous-délégués, à la nomination du gouverneur, dont ils étaient secrétaires. Ils exerçaient leur juridiction dans les affaires civiles et militaires, et ne touchaient que des émoluments d'office.
(1) Voyez Ovaglie , lib. VIT , dcl principio , e progressi che lia fatti la fede /tel regno del Ole , et Beru. Hâves t ad t , Pars sept. « Primo anno \^5\,Jiiii major copia ivfanlium Baplismo initiatorum personarumque qui ritu catholico contraxenmt matrimonium : sacro lavacro tincti surit bis mille , centum et trisinta; juncti autem matrimonio oetîngenti ; inter quos numerantur se a
4g4 CHRONOLOGIE HISTORIQUE
Chaque chef-lieu de province avait une municipalité ou cabildo, composée de plusieurs membres, nommés régidores, dont les charges étaient à viej savoir : un procureur , un alcade provincial ou juge forensique, un alguasil ou premier schérif et deux consuls, bourguemestres ou alcades. Ces derniers étaient choisis annuellement par le cabildo, dans le corps de la noblesse , et connaissaient, èn première instance , des affaires civiles et criminelles.
Armée. L Espagne entretenait autrefois, sur pied, un cprps de cinq cents hommes , pour garnir la place de Val» paraïso , le fort de la Conception et ceux de la frontière , savoir: Arauco, Santa-Juana , Puren , los Angélès, Tucapel et Yumbel. Il y avait un mestre-de-camp ou commandant-général , un sergent-major, pour maintenir la discipline, qui résidait à Yumbel, le fort le plus central; un commissaire-général de la cavalerie, qui se tenait à Arauco , où il commandait en l'absence du mestre-de-camp \ et un inspecteur-général de Farinée qui fesait son séjour à la Conception. Au commencement du dix-huitième siècle, la force armée, qui avait jusqu'alors consisté en deux mille hommes, fut réduite à cinq cents.
Les deniers des caisses de Santiago et de la Conception ne suffisant pas à 1 entretien de l'armée, on envoyait, tous les ans, de Lima, un siluado, ou supplément de 100,000 piastres en argent comptant, et l'autre en habillements et marchandises. Valdivia recevait aussi , tous les ans, un secours de 70,000 écus.
Le gouverneur Augustin de Jaurëgui ordonna, en 1777, la formation d'une milice régulière , composée d'hommes d'élite, et qui devait se tenir prête, au premier signal , à prendre les armes. Il créa aussi une milice de ville , divisée en compagnies d une centaine d'hommes, et commandées par des commissaires ayant rang de colonels. Cette dernière formait les recrues pour la milice régulière. En 1 792 , il y avait , au Chili , quinze mille huit cent cinquante-six hommes de milices et de troupes réglées , savoir : dix mille deux cent dix-huit dans révéché de Santiago , et cinq mille six cent trente-huit dans celui de la Conception. Les troupes réglées consistaient en mille neuf cent soixante-seize hommes, répartis en deux compagnies d'artillerie , neuf de cavalerie , y compris les dragons de la reine , en garnison à Santiago -, le reste se composait d'infanterie.
Agriculture. Tons les auteurs qui ont écrit sur le Chili ,
de l'Amérique. 4<P
ont parlé de la grande fertilité de son territoire , mais la plupart diffèrent sur la quantité de son produit. Frézier l'estime de 60 à 80 pour un. « La vallée d'Aconcagua , dit-il , est fameuse pour la quantité prodigieuse de blé qu'on en tire tous les ans. La terre y donne ordinairement de 60 à 80 pour un (1). Don Ulloa évalue son produit à 100 pour un (2).
La Pérouse, en parlant du sol de la Conception (3) , le moins fertile de tout le Chili, dit que le blé y rapporte 60 pour un ; que la vigne y produit avec la même abondance . et que les campagnes sont couvertes de troupeaux innombrables qui , sans aucun soin , y multiplient au-delà de toute expression. Le produit moyen des provinces du centre, suivant Molina , est de 60 à 70, et celui dèscontrées maritimes de 40 à 5o pour un , mais les parties où les récoltes sont plus assurées sont les provinces situées entre les 24° et 34" de latitude. M. Bland estime le produit du froment , dans les terres à grains au sud d'Aconcagua , à environ cinquante boisseaux pour un de semence. Les vallées produisent beaucoup de blé, d'orge, *de chanvre et de lin. L'olivier croît partout et donne une excellente huile. La canne à sucre y réussit bien , ainsi que le coton , et on y cultive la vigne avec succès , particulièrement dans les districts situés au sud de la rivière Itata.
A l'arrivée des Espagnols , les Chiliens cultivaient une grande quantité de maïs , mais ils ne connaissaient pas le blé , l'orge , l'avoine , les pois , les choux , les radis , les ognons, le chanvre, le lin, et les fruits les plus estimés en Europe. Mais aujourd'hui, dit Ovaglie, ils viennent en abondance et dans la perfection au Chili , où l'on trouve toutes les graines et les plantes que les Espagnols ont originairement importées en Amérique.
Plusieurs particuliers du Chili possèdent des propriétés qui s'étendent des Andes à la mer, l'espace de cent milles de longueur sur vingt ou trente de largeur. ; il y en a qui nourrissent de neuf à dix mille têtes de bétail. Le marquis la Reyna retire de ses troupeaux seuls , un revenu annuel de 25,ooo dollars.
(1) Tome I, pag. i3s et 2o3.
(1) Ping., tom. III, part. 2, lib. 7 , cap. 5.
(3) Tom. II, pag. 70.
Origine des Chiliens. Il paraît, d'après les recherches de Molina , que ce pays portait le nom de Chili (i) long-tems avant l'arrivée des Espagnols . car les colons qui allèrent peupler l'archipel d'Ancud , plusieurs siècles auparavant , avaient appelé ces îles Chilhue, ce qui signifie district ou province du Chili. Les indigènes nomment aussi leur pays Chili-MapU) ou terre du Chili, et leur langue chili-dugu, ou langue du Chili.
(i) Voyez Barcia, Origen de los Indios , lîb. IV, § 10. De los Frisios , i si poblaron en Qiile, i otras partes de In t lia s , Madrid, 1729; et GarcUasso de la Vèga (tome I, lib. VU, cap. 10J, qui dit que le mot chile signifie froid, que c'était le nom de la vallée , et qu'il a été depuis étendu à tout le pays.
En 153g, tandis que Vaidivia poursuivait ses découvertes vers le sud-est , il entendit parler d'un roi nommé Lucengolma , qui avait mis sur pied 200,000 hommes pour faire la guerre a un de ses voisins; qu il possédait une île ou s'élevait un temple que desservaient 2,000 prêtres; et qu'au-delà de ce royaume se trouvait le pays des Amazones, dont la reine se nommait Guanomilla, ou Paradis d'or; mais, observe l'historien Ciéça de Léon (cap. io3) , aucune de ces choses n'a été découverte.
Don UUoa rapporte qu'en 1738 ou 1739, un navigateur espa-
fnol nommé Pédro Le Gu, s'était rendu pour la pêche aux îles de uan-Fernandez. Il avait réparti tous les gens de son équipage dans des canots et avait placé trois Indiens dans chacun. Un jour, un de ces canots disparut et ne revint pas. Le Gu le crut perdu; mais quelle fut sa surprise lorsqu'il le retrouva peu après a Valparaïso, à 100 lieues de Juan-Fernandez, avec les Indiens qui le montaient! Fatigués de la pêche sur les côtes d'une île déserte , ils s'étaient décidés à gagner le Chili avec Leurs rames, et n'ayant de l'eau et des provisions que pour un seul jour, par une mer orageuse et toujours agitée. « Ou pourrait citer , » dit don UUoa , « une foule d'autres exemples de ce genre pour prouver combien les Indiens et les autres nations non civilisées s'exposent facilement a des entreprises aussi hardies. » Il est donc vraisemblable que c'est ainsi que les trajets de mer plus ou moins longs ont été exécutés lorsque l'Amérique a été peuplée la première fois. Il est moins difficile et moins dangereux de passer des îles Canaries a celles de Barlovenlo , que de J uan-Fernandez a Valparaïso. La distance de l'Ile de Fer à la Martinique est de 800 lieues ; mais les canots peuvent aller de l'une à l'auU'e en toute sûreté, car la mer
3ui les sépare est si tranquille, qu'on lui a donné le nom de Goljb e las Damas, ou golfe des Dames *.
* UUoa , Noticias Amcricanas; Enlntenirnicnto Figesimo Segundu.
Molina observe a ue 'l'origine des premiers habitants du Chili , comme celle des autres peuples de l'Amérique , est enveloppée d'une profonde obscurité , et qu'ils n'ont ni tradi- v tions, ni monuments d'antiquité (i), qui facilitent la solution d'une question si intéressante. Les Chiliens prétendent que leur pays a été peuplé par des nations venues de l'ouest; et il est très-probable, ajoute cet historien, que, « tandis que l'Ainérique septentrionale recevait des habitants du nord-ouest, les pays méridionaux de l'Asie en envoyaient à cette partie du Nouveau-Monde, dont les indigènes sont d'un caractère doux comme les Asiatiques du sud, et peu empreints de la férocité des Tartares. Leur langue, aussi bien que celle des Indous, est harmonieuse et abondante en voyelles. L'influence du climat peut faire subir des modifications à une langue, mais jamais elle ne produira un changement complet dans son caractère primitif. Il parait hors de doute que le Chili a été peuplé dans l'origine par une seule nation , attendu que tous ses habitants , quelque indépendants qu'ils fussent les uns des autres, parlaient la même langue, et se ressemblaient par une complexion d'un brun rougeâtre , et par la régularité de leurs traits , qu'ils ne défiguraient jamais pour se rendre plus beaux, ou se donner un air plus formidable. Lorsqu'on considère l'harmonie et la richesse de leur langue, on est naturellement porté à conclure , que les Chiliens d'autrefois ont dû être beaucoup plus avancés dans la civilisation que ne le sont ceux de nos jours, ou que du moins ils sont les restes d'une grande et iljustre nation , détruite par une de ces révolutions phisiques et morales, si communes sur notre globe. Leur langue est si riche que, suivant l'opinion de ceux qui la connaissent bien, un dictionnaire complet formerait un fort gros volume. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle n'a ni verbes ni noms irréguliers ; les règles grammaticales en sont si régulières, que la théorie de la langue peut s'acquérir en peu de jours. Le chilien diffère du langage de tous les autres peuples de l'Amérique par les mots et par la construc-
(i) On rencontre dans les plaines et sur la plupart des montagnes, une pierre plate circulaire en granit ou en porphire, de cinq a six pouces de diamètre, avec un trou au centre. I/abbd Molina pense que c'était la massue des anciens Chiliens , et que le trou était destiné a recevoir le manche.
CHRONOLOGIE HISTOBIQTE
lion , à l'exception toutefois de dix-huit ou vingt d'origine péruvienne, qui, attendu le voisinage des deux pays, ont pu s'y glisser. Mais ce qui doit encore puis surprendre, c'est qu'il renferme des mots évidemment dérivés du grec et du latin (1), et qui ont la même signification dans les deux langues : analogie que Molina attribue néanmoins au hazard » (2).
Conquête du Chili par les Péruviens , sous Yupanqui , dixième Inca, vers le milieu du quinzième siècle* Ce prince, ayant résolu d'entreprendre la conquête du grand royaume de Chili, se rendit à Àtacama. province limitrophe de ce pays, qu'il avait assujétie à son empire. De là, il envoya des coureurs pour reconnaître le passage le plus commode à travers un vaste désert qu'il fallait franchir pour y arriver. Les courreurs retournèrent, après avoir .parcouru 160 lieues de ce désert, depuis la province d'Atacama jusqu'à celle de Co-
3uiinpu. Sur le rapport qu'ils firent, l'inca mit sur pied ix mille hommes, qu'il plaça sous le commandement d'un général , nommé Chinchiruca, et deux mestres-de-camp. Ce corps d'armée, pourvu de vivres de toute espèce, que transportaient des bêtes de somme du pays (le lama), dont la chair pouvait lui servir au besoin de nourriture, fut bientôt suivi d'un autre de même force, et également bien approvisionné. Étant arrivé à la province de Copayapu, à miroute de celle de Coquimnu, le général Chinchiruca somma les habitants de se soumettre au fils du soleil. Ceux-ci , résolus de défendre leur liberté, leurs coutumes et leur ancienne religion, s'y refusèrent d'abord- mais lorsqu'ils virent arriver la seconde armée, ils jugèrent la résistance inutile, et se décidèrent à mettre bas les armes. L'inca, informé de ce succès, fit partir un autre corps de dix mille hommes, avec ordre de pousser plus loin la conquête. L'année marcha encore l'espace de 80 lieues, jusqu'à la vallée deCoquimpu,
(1) Voyez la note A à la fia de l'article.
(2) L'abbé Molina a joint k la première partie de son Histoire naturelle du Chili, un Essai sur la langue de ses habitants, pour donner une idée de sa construction et de son harmonie. Il Ta aussi annexé a la deuxième partie, où il traite de l'histoire civile, sous le titre de Idca délia Lingua Chikse, avec un vocabulaire ou Indice dï alcuni Vcrbi Cli'desi. 11 s'est principalement servi pour ce travail , de la grammaire de Febre , imprimée a Lima en 1760, et dont il loue beaucoup le plan et la clarté.
DE L 'AMERIQUE. /,r)f)
dont elle rendit les habitants tributaires : après quoi, elle réduisit plusieurs nations voisines du Chili.
Les Péruviens employèrent six ans à la conquête de ce pays, et, pour en conserver la possession, l'Inca fut obligé d'y entretenir plus de cinquante mille hommes. Ils soumirent ensuite toutes les autres vallées , jusqu'au fleuve Maulli (i) , sur une étendue de cinquante lieues ; mais ce fut plutôt par la persuasion que par la force des armes.
Après ces conquêtes, qui agrandissaient l'empire de plus de cent soixante lieues, Chinchiruca franchit ce fleuve avec vingt mille hommes, et pénétra dans la province des Purumaucas (2), (appelés Fromaucas par les Espagnols) qu'ils trouvèrent sous les armes. Fort de 1 alliance des Antalli, des Pincus et des Cauquis, ils répondirent fièrement aux Péruviens cme les vainqueurs seraient maîtres des vaincus. Les Incas jurèrent par le soleil et par la lune, qu'ils ne venaient ni pour les priver de leurs biens , ni pour les chasser de leur pays , mais pour leur apprendre à vivre en honnêtes gens , et leur faire reconnaître le soleil pour leur dieu, et l'Inca , son fils, pour leur roi et leur souverain. Les Purumaucas réunis au nombre de dix-huit à vingt mille guerriers, répliquèrent qu'ils n'étaient point là pour perdre leur tems en vains discours, mais pour combattre, décidés qu'ils étaient à vaincre ou à mourir. Le lendemain, on en vint aux mains, et dans les trois combats qui eurent lieu ce jour-là et les deux suivants , il périt plus de la moitié des deux armées, et ceux qui échappèrent à la mort, étaient tous blessés. Le quatrième jour se passa de part et d'autre à élever des retranchements , que bientôt on abandonna, dans la crainte où les deux partis étaient qu'il n'arrivât du secours à leurs adversaires. Les capitaines Incas rebroussèrent chemin jusqu'au fleuve Maulli , d'où ils envoyèrent demander les ordres de l'Inca. Celui-ci leur répondit de ne pas passer outre, mais de cultiver avec soin les terres qu'ils avaient conquises , pour encourager les habitants de cette frontière à se ranger sous sa domination. Ces peuples ne tardèrent pas en effet à adopter les lois et les coutumes des Péruviens, et le fleuve Maulli (lat. S. 34° 'A)
(1) Elles étaient habitées par les Copiapos, les Coquimbos, les Quillotases et les Mapochos.
(2) Ou hs danseurs libres. On Jes appelait ainsi parce qu'ils aimaient beaucoup le divertissement de la danse. ( Mplina. )
5oO CHRONOLOGIE HISTORIQUE DE ^AMERIQUE.
fut dès-lors regardé comme la limite méridionale de l'empire des Incas (i).
(i) G. de la Véga, Cornent, real., I". part., lib. VII, cap. 18, 19 et 20.
L'abbé Molina prétend que c'est la rivière Rapel, et non le Maulli, comme le dit la Véga, qui servit de limite entre les possessions des Péruviens et celles des Purumaucas ; que ce peuple belliqueux habitait le pays situé entre ces deux rivières, et qu'il n'est pas probable que les vainqueurs occupassent le territoire des vaincus. En eflet, ajoute le même historien , l'on y voit encore les ruines d'un fort de construction péruvienne, sur une hauteur escarpée , non loin de la rivière Cacha poal, qui, avec le Tinguiririca, forme le Rapel. ( Molina , Saggio Sulla Sloria Civile del Chile , Bologne , 1782.,)