QUELLE EST LA GKAVITÉ DE LA BLESSURE
C'est là le point capital et difficile aussi de l'examen de l'expcrtdentiste.
Les conséquences d'une blessure en déterminent, dit Tardieu, le degré de criminalité-, elles seules aussi servent de base à la
réparation soit pénale, soit civile, qu'entraîne le fait de la blessure {Etude médico-légale sur les blessures, 1879). A ces divers points de vue, les constatations de l'expert doivent porter d'une manière toute spéciale sur les faits qui lui permettront de juger, aussi sûrement que possible, des suites que peuvent avoir les blessures.
Comme le fait remarquer Tardieu, la division classique en blessures graves ou mortelles, et en blessures légères, manque de netteté et de précision et n'implique la solution d'aucune des questions que l'expert peut avoir à résoudre.
La gravité d'un traumatisme, en général, dépend à la fois de la partie du corps qu'il atteint, des conséquences qu'il peut avoir pour la victime, soit en lui-même, soit dans ses complications, en somme de l'incapacité physique qu'il entraîne. La perte d'un organe comme le nez, l'oreille, la main peut avoir des conséquences considérables, et le Code a prévu ces blessures, les a qualifiées suivant leur gravité.
Ces mêmes considérations peuvent-elles être appliquées aux organes dentaires?
En général, il faut tenir compte de ce fait que la dent ne peut pas être considérée comme un organe isolé, mais qu'elle n'a de valeur que comme partie d'un ensemble.
C'était déjà d'ailleurs l'avis de P. Zacchias dans ses Questions médico-légales. Il déclare que les dents ne sont pas des membres, ni au sens propre, ni au sens figuré ; c'est pourquoi quiconque aura cassé des dents à son prochain^ n'est pas passible de la même peine que celui qui aura cassé un membre; de plus, les avantages de la denture au point de vue de l'élocution, leur part dans la beauté de la bouche peuvent être compensés par l'art. Puis il indique les préjudices que la perte des dents peut causer à la santé générale.
En somme, on trouve dans cet auteur le résumé des diverses considérations que nous aurons à développer.
Dent pour dent, était la maxime des anciens; Qui dentem ex gingiva excusserit libero homini, trecentibus assibus mulcfatur, qui servo, centum et quinquaginta, disait la loi romaine.
Les lois actuelles ne mentionnent pas les lésions des dents d'une
façon particulière, ou plutôt les font rentrer dans la catég-orie des blessures en général.
Il faut avouer que jusqu'ici les experts se sont rarement accordés sur la qualification d'une lésion dentaire -, les uns la tenant pour grave, les autres pour bénigne.
La raison de ces divergences se trouve dans ce qu'on n'a pas toujours tenu un compte suffisant des circonstances spéciales à chaque lésion, et dans une connaissance imparfaite de l'importance et de la valeur de chaque dent.
Tout d'abord, en général, la dent ne doit être considérée que comme la partie d'un tout. C'est une unité dans l'appareil de la mastication, de la phonation, mais encore elle contribue à l'esthétique de la physionomie et le dommage pour être apprécié à sa juste valeur devra donc porter sur ces différents points.
De plus, ces faits peuvent être considérés soit en eux-mêmes, c'est-à-dire dans la gravité propre qu'ils présentent, soit dans leurs conséquences, et ici l'expert devra faire entrer en ligne de compte l'état antérieur de la denture du sujet.
Pour la blessure en elle-même, l'expert devra enregistrer soigneusement l'espèce, le nombre des dents lésées, leur degré de résistance. Il est évident que la violence du traumatisme en cas de fracture doit être plus considérable pour fracturer une molaire que pour une incisive, et qu'il faut aussi moins d'effort pour fracturer une dent cariée que pour une dent saine. Ceci évidemment en dehors du dommage en lui-même qui est moins considérable dans un cas.
Quant à la douleur qui accompagne le choc, c'est un phénomène essentiellement variable, et sur lequel l'expert devra être d'une grande prudence. Il n'a en effet pour l'apprécier que le témoignage du blessé auquel il ne faut pas demander l'impartialité. D'autres phénomènes peuvent accompagner le choc, les uns généraux, les autres locaux. Nous laisserons de côté la perte de connaissance, etc., pour envisager l'hémorragie.
On sait combien l'hémorragie est abondante chez certains sujets dans l'extraction des dents. Dans les traumatismes violents, la perte de sang peut être considérable et amener les suites les plus graves. L'expert doit porter une attention spéciale à ce point;
les hémophiles sont assez nombreux, et dans ces cas, la constitution du sujet ne doit pas contribuer à charger outre mesure l'auteur volontaire ou involontaire de la lésion. Il devra donc alors appliquer la loi de Fœdéré : « Tout ce qui ne dépend pas proprement de la nature de la blessure, ne saurait être imputé à son auteur. » C'est là un principe que l'expert doit toujours avoir prése-nt à l'esprit, puisqu'il limite la responsabilité de l'accusé.
Nous n'insistons pas davantage sur ce point particulier, puisque nous aurons à y revenir, en traitant des conditions capables d'influer directement ou indirectement sur les conséquences des blessures.
La nature de la lésion détermine-t-elle une différence dans la gravité et par conséquent dans la responsabilité de l'auteur?
Les fissures et les éclats de l'émail, les écornures plus ou moins profondes, tant qu'elles ne déterminent pas de troubles dans la fonction n'entraînent pas un grand préjudice, si ce n'est au point de vue esthétique.
Si la pulpe est mise à nu, il peut s'ensuivre d'assez graves désordres, sans compter la perte de l'organe.
Les luxations incomplètes sont moins graves que les fractures, en général du moins. Quant aux luxations complètes, le degré de gravité variera avec l'étendue des lésions et avec l'espèce de dent atteinte.
En somme, il n'est pas possible de dire d'une façon générale si une luxation est plus grave qu'une- fracture, et ce sont les cas particuliers qui permettront de poser des conclusions fermes. Après l'examen de la lésion en elle-même l'expert devra considérer le trouble apporté par le traumatisme dans le fonctionnement de l'organe. Nous avons déjà dit plus haut que la dent ne devait pas être considérée comme un organe isolé, mais comme l'unité d'un ensemble.
La perte d'une seule dent, en dehors des modifications esthétiques, ne trouble pas forcément la mastication.
La décision de l'expert doit donc varier avec les cas, et à ce sujet nous ferons diverses hypothèses.
A. — Le traumatisme a porté sur une sentie dent.
Il faut alors considérer et l'espèce de dent, et par le fait même sa plus ou moins grande utilité, et l'état antérieur de l'organe lésé. Il est certain que la perte d'une dent unique dans une mâchoire ne trouble pas beaucoup une fonction déjà abolie.
Ces cas se présentent assez souvent chez les vieillards, et la gravité de la lésion en elle-même et dans le trouble fonctionnel causé est vraiment minime.
Semblables sont les cas dans lesquels la dent lésée était cariée ou atteinte de pyorrhée antérieurement. Outre qu'alors le traumatisme qui a causé la fracture ou la luxation a pu vraiment être peu considérable, il n'apporte pas dans la mastication une gêne très importante. La responsabilité de l'inculpé sera bien diminuée si l'expert-dentiste peut établir l'existence d'une carie ou de la pyorrhée antérieure.
Paltauf (in Traité de Scheff, loc. cit.) cite le cas suivant rapporté par Schauenstein :
« Pendant une orgie, un vieux paysan eut une molaire cassée. Le médecin-légiste, alléguant la digestion troublée, la défiguration, les grandes douleurs, disait qu'il y avait blessure grave. Mais à la dernière audience, le blessé lui avoua en toute sincérité qu'il avait retiré facilement et sans douleur les derniers restes de sa dent qui était cariée. »
Enfin un autre cas se présente :
La dent perdue (luxation ou fracture) n'était pas dans l'alignement de la denture, où elle manquait de dent correspondante.
Il est certain qu'il n'y a alors qu'un dommage peu grave pour le blessé.
Si la dent lésée était saine, le dommage causé ne sera que rarement considérable, car il y aura presque toujours possibilité d'un remplacement prothétique. Si cette réparation est impossible, il peut s'ensuivre des troubles plus importants.
Nous étudierons ce fait plus loin-, nous dirons seulement ici qu'il faut un examen attentif de la mâchoire et plus encore une connaissance spéciale du mécanisme de la denture dans son
ensemble et de celui de chaque dent en particulier pour pouvoir apprécier ces conséquences à leur juste valeur.
C'est dans ces cas que la nécessité s'impose de nommer un expert-dentiste.
Parfois le traumatisme portant sur une dent, la fracture en deux parties qui par la suite se consolident. Mais ce sont là des exemples rares^ et ils ne doivent pas être considérés comme la règle par l'expert.
La luxation incomplète, au contraire, pourra se consolider et par conséquent présenter moins de gravité.
B, — Le traumatisme a porté sur plusieurs dents.
La blessure est alors presque toujours grave, qu'il s'agisse de fracture ou de luxation.
Mais le dommage causé dépend de plusieurs circonstances : d'abord de la quantité de dents, mais surtout l'espèce de dents lésées.
La perte de toutes les incisives ou des molaires apporte vraiment un désordre considérable dans la fonction de la mastication et une défiguration accentuée.
Par le manque d'un broiement suffisant des aliments, la digestion peut être troublée, bien qu'avec des précautions ces conséq lences ne se produisent pas.
Les troubles digestifs consécutifs avaient déjà préoccupé Zacchias. Hjrtl les mentionne. La perte prématurée des dents n'est pas trop à craindre, relativement a l'état de la santé et la longueur probable de la vie. Bush connaissait un vieillard de 80 ans et un autre de 100 ans qui avaient perdu les dents à 30 ans, et un troisième de 85 ans qui perdait déjà ses dents a 19 ans.
L'expert ne devra donc pas négliger de s'informer, dans les cas de contestation semblable, si le blessé ne présentait pas de troubles digestifs antérieurs, car la loi de Fœdéré, citée plus haut, doit toujours s'appliquer.
Un autre désordre qui peut se produire, c'est un trouble dans la parole.
Les dents, en effet, outre leur fonction de mastication on possèdent un autre considérable dans la phonation.
La prononciation de certaines syllabes dans les cas de perte des incisives peut être troublée et le dommag-e apporté dans ce fonctionnement varie avec le sujet blessé. Sous ce rapport, il est impossible de comparer la gravité de ce trouble, chez un orateur ou un acteur et un ouvrier. Mais là encore, la possibilité d'une restauration devra être examinée, qui diminuera par le fait même la responsabilité de l'incriminé.
Quant aux autres troubles consécutifs, ils consistent soit dans la septicémie, soit dans la pyohémie. Xous avons déjà parlé de l'hémorragie^ nous n'y reviendrons pas.
Dans l'hypothèse où nous nous sommes placé (perte de plusieurs dents) le choc aura toujours eu une certaine violence, et la fracture dentaire s'accompagnera de lésions du maxillaire.
La suppuration qui peut se produire gagnera le sinus maxillaire frontal et ethmoïdal et une méningite est à craindre comme après tous les traumatismes portant sur le crâne.
Paltauf (/oc. cit.) en rapporte un cas de ce genre :
« Un jeune homme de 16 ans s'était cassé la couronne de la deuxième molaire supérieure, cariée en partie; comme il était incommodé par les chicots, il se fit arracher les racines, déjà malades. L'hémorragie fut arrêtée par un peu d'iodoforme, d'où, pendant quelques jours, un sentiment de bien-être, mais dans la suite des maux de tête, des défaillances et la mort en vingtquatre heures. L'examen officiel conclut à une méningite purulente de la base, et plus spécialement vers le milieu a droite. Mais une autopsie minutieuse et l'examen microscopique firent reconnaître une périnévrite le long de la branche du nerf maxillaire supérieur jusqu'à la cavité crânienne. La cause de la mort et la voie de l'infection étaient donc établies avec une certitude absolue et leur point de départ était la dent cassée, puis arrachée. »
Une autre conséquence qui n'a été que signalée jusqu'ici, et qu'il nous semble utile de mettre en relief, consiste dans les
troubles apportés dans l'engrènement des dents entre elles par la perte d'un ou de plusieurs de ces organes.
Isaac Davenport a étudié ces troubles dans un important article paru dans le Dental Cosmos (juillet 1887). Les surfaces d'articulation des dents ne se correspondent plus, d'où il s'ensuit que la mastication des aliments est imparfaite. Chez l'enfant, la nutrition peut en souffrir d'une façon considérable et le retentissement organique atteindre dans certains cas une grande importance.
En dehors des complications possibles que nous venons d'indiquer, il est toute une catégorie de conditions individuelles ou générales qui peuvent influer sur les conséquences et par-là même sur la gravité des blessures.
C'est d'abord Vâge de la victime. Il n'est pas nécessaire de longs développements pour montrer que la perte d'une ou de plusieurs dents constitue un dommage infiniment plus considérable chez un jeune sujet que chez un vieillard. En particulier, chez un enfant, la fracture complète d'une dent dont la racine n'est pas encore entièrement calcifiée présentera plus de gravité. Il n'est pas possible alors, en effet, de placer une dent à pivot et l'organe peut être considéré comme perdu.
L'espèce de dents atteintes sera dans ce cas très utile à considérer. iS'agit-il de dents de lait? Le remplacement physiologique ultérieur modifiera la perte actuelle, mais cependant elle entraîne des suites fâcheuses consistant dans un rapprochement anormal des dents voisines, et rétrécissement des maxillaires, d'où impossibilité de loger les dents de remplacement. S'agit-il de dents permanentes? La chose est plus grave, si le traumatisme atteint certains points qui ont une grande importance.
Les auteurs ont établi le rôle physiologique de la dent de 6 ans qui, placée comme une borne au milieu des procès alvéolaires, sert de point d'appui à la mâchoire pendant le remplacement des dents de lait.
La fracture de cet organe chez un enfant au milieu de son évolution dentaire peut amener les troubles les plus graves dans l'harmonie de sa denture. Le dentiste-expert ne devra pas négliger de les signaler, car le dommage peut dans ces cas devenir considérable.
Le se.ve peut aussi faire varier la gravité du traumatisme. Les femmes au moins, d'une façon générale, ont coutume de veiller davantage à leur denture. Une bouche ornée de belles dents constitue pour une jeune fille un attrait sur lequel tout le monde s'accorde. Et à moins d'en venir à déclarer que les dents ne servent en rien à la beauté de la personne, il est hors de doute qu'une lésion privant une jeune fille d'un de ces organes constitue un dommage considérable.
Un autre élément qui fait varier aussi la gravité du délit, consiste dans ce que la lésion est plus ou moins apparente. La fracture d'une incisive centrale ne peut pas être comparée à cet égard avec la fracture d'une molaire, et cependant au point de vue de la fonction, la perte de la molaire est plus grave.
L'expert-dentiste devra donc, d'après le sexe du sujet, arriver à donner plus ou moins de gravité au dommage.
La irrofession doit être considérée, et ici se pose la question suivante : Eésulte-f-il de la lésion une incapacité de travail 1
Les professions dans lesquelles un traumatisme dentaire cause une incapacité de travail ne sont pas très communes. Nous ne parlons pas des cas où le choc a été très violent et s'est accompagné d'une fracture des maxillaires et autres lésions qui obligent le blessé a garder la chambre. L'appréciation du dommage causé est alors assez facile et ne regarde pas spécialement l'expert-dentiste.
Mais ce dernier peut être appelé à donner son avis sur la gravité d'une lésion chez un professeur, un acteur, un orateur, un homme en général obligé de parler en public.
Si nous prenons pour exemple le cas d'un professeur, il est certain que la fracture ou la luxation d'une ou de plusieurs dents lui cause un certain dommage. L'expert-dentiste devra alors considérer l'âge du blessé et sa situation professionnelle, le nombre et la nature des dents lésées, les traitements capables de remédier à la lésion, et enfin la possibilité d'un appareil prothétique.
Pour les artistes acrobates, qui gagnent leur vie à soulever des poids avec leurs dents, la perte des incisives constituerait pour eux une incapacité permanente de travail. Dans ce cas, la prothèse dentaire ne suffirait pas à réparer le dommage causé.
Etat antérieur. — C'est là un point qui doit occuper le dentisteexpert. Beaucoup de personnes néglig-ent tout à fait leur denture et il est certain que la perte d'un de ces organes n'est pas considéré par elles comme un dommage important.
De pluS; dans une bouche en mauvais état, la fracture ou la luxation d'une dent ne constitue pas un dommage aussi considérable que si l'ensemble de la denture ne présentait aucun défaut.
Chez les femmes surtout, la gravité pourra être très augmentée par ce fait qu'elles soignent beaucoup leurs dents.
Comme tout organe, ou même tout objet, les dents ont alors une valeur plus ou moins grande, suivant que le possesseur y attache lui-même plus ou moins de prix.