I. Voici l'acte de naissance de Charles Eisen, que nous
empruntons à la brochure de M. Cellier : Antoine WatteaUj \son enfance^ ses contemporains. Valenciennes, 1867 :
« Le même jour (17 août 1720) fut baptisé Charles-Domi- Baique- Joseph, né ce jourd'hui, à dix heures du matin, fils de [François Eisen, peintre, demeurant au Fossart, et Marie-Mar-
îuerite Gainze, sa légitime épouse. Parein fut Charles Du Bois, [le la paroisse de la Chaussée; mareine, Marie-Marguerite
ilichez. Le père estant présent. Ont signé François Eisen,
Charles Dubois, Marie-Marguerite Miche. »
avait fait voir. Ce que sa mémoire ne se rappelait plus, Timagination du jeune Eisen était bien forcée de le créer. Il apprenait ainsi Finvention 5 et « c'était par ce moyen, et petit à petit, disait le père Eisen à Hécart, qu'il avait amené son iîls à devenir compositeur » .
A vingt-deux ans, en 1742, le jeune Valenciennois est déjà à Paris. Il entre dans cet atelier de Le Bas, la véritable académie et la grande pension de la gravure contemporaine * où nous avons déjà trouvé Cochin, 011 nous retrouverons Moreau, où passent tout ce monde et tous ces noms de Fart : Aliamet, Bacheley, Cathelin, Chenu, David, Duret, Ficquet, Gaucher, Godefroy, Guibert, Elmann, Julien, Laurent, Lemaire, Baquoy, Ouvrier, Filleul, Lemire, Lemoine, Longueil, Malœuvre, Martinasie, Née, Riland, le Suédois Rehn, l'Ecossais Strange. Joyeux atelier sous ce joyeux
I. Eisen a gravé dans ses commencements à l'eau-forte dans le goût de Boucher et du Bachiche. M. de Baudicourt cite de lui neuf pièces : la Vierge allaitant l'Enfant Jésus, Saint Jérôme, Saint Eloi prêchant, la Madeleine. l'Amour ramoneur, Hercule et Uomphale, l'adresse du sieur Magny , terminée au burin par Ingram. Mais la liste n'est pas complète; il en est d'autres, parmi lesquels un enfant couché, etc.
maître, rond, bonhomme et narquois, qui, sans gronder ni discuter, corrigeait et châtiait ses élèves avec un mot, un geste, une mine, une farce : « Vous méritez bien que je vous embrasse... » était sa punition d'un mauvais dessin, d'une mauvaise planche ; et l'embrassade comique ne manquait jamais son eûet^. Bonne école, bonne famille, où les élèves étaient comme les iils adoptifs de la maison ouvrière et animée de toutes ces jeunesses travailleuses. Le patron ne s'épargnait pas à l'ouvrage, et demandait que chzicun piochât le cuivre comme lui. Mais, le travail fini, l'hiver, une estrade s'improvisait pour les violons, on dansait dans l'atelier démeublé ; et il fallait voir la fête : la replète personne de Le Bas faisant vis-à-vis à M"^ Le Bas en belle robe, Lemire avec les demoiselles Chenu, et dans le fond M"'^ Le Bas, regardant de son fauteuil le plaisir des autres. Etait-ce l'été, un jour de vacance, tout l'atelier partait monté sur des rosses, galopant vers les verdures de Nanterre. Et voilà précisément Eisen dans la cavalcade :
I. Portraits intimes du XVin*-' siècle^ par Edmond et Jules de Concourt. 2" série. 1858.
il figure dans cette lettre de Le Bas datée de 1746, et illustrée, à la mode des lettres d'artistes d'alors, de ces croquis qui jettent en marge l'image du récit. C'est lui, ce chevaucheur à la débandade, ce maigre dégingandé perdu dans une immense houppelande, sous lequel Le Bas a pris la peine d'écrire: M. Esin (sic), peintre eji redingote^. L'année suivante, en 1747, il est déjà assez connu pour obtenir l'illustration du Boileau édité par Saint -Marc, il fait là ses débuts par des vignettes où il s'essaie et commence.
Il était temps qu'il gagnât sa vie. Marié depuis deux ans, il était chargé de deux enfants. Une assez singuHère histoire que celle de son mariage : à son arrivée à Paris, en 174 1, dans la rue de la Huchette où il logeait, il avait avisé une voisine, la fille de Jean Aubert, marchand apothicaire; le père était mort, la fille vivait sous la garde de sa mère. Mal gardée, mal défendue par treize ans de plus que son soupirant, elle mettait au monde, le 4 octobre 1744, un fils reconnu un peu moins d'un an après
I. Portraits inédits d'artistes français , par Philippe de Chennevières. Le Bas.
par ses auteurs , que le vicaire de Saint- Séverin mariait le 20 septembre 174'). Ce mariag^e, auquel son père, François Eisen, n^assistait pas, et qui avait pour témoins un sculpteur nommé Vincenot et un peintre nommé Jean Chevalier, donnait au jeune homme de vingt-cinq ans une femme de trentesept*. Tout en donnant son temps, les années suivantes, à des illustrations de livres, Eisen faisait paraître « une œuvre suivie » % une
1. Dictionnaire critique de biographie et d' histoire ^^ax A. Jal. Paris, 1867, article Eisen.
2. Premier livre d'une œuvre suivie^ contenant différents sujets de décorations et d'ornements, comme vases, tombeaux, niches, fontaines, groupes de figures, statues, à l'usage des architectes, sculpteurs, ciseleurs, par Charles Eisen, peintre et dessinateur, associé de l'Académie des beaux-arts de Rouen et adjoint à professeur à l'Académie de peinture de Paris. Au petit hôtel de Braque, place Maubert, 1753. Dédié à M. Voyer d'Argenson. — Il a encore publié dans ce genre : Divers sujets de chasse pour les tabatières utils (sic) à différents artistes^ dessinés par Vigilex et Eisen. Paris, Demarteau l'aîné, avec privilège du Roy, 6 planches. Avant Gravelot, qui publiait plus tard les Soldats conformément à l'ordonnance de 1766 , Eisen publiait en 1750 : Nouveau recueil des troupes qui forment la. garde et maison du Roy, gravé à l'eau -forte par Le Bas, série curieuse des costumes magnifiques de la monarchie , où se voient le Garde de la Manche avec l'uniforme, revêtu d'une cotte d'armes à fond blanc semés de fleurs de lys d'or.
suite de livres de décorations et d'ornements : vases, tombeaux, niches, fontaines, groupes de figures, statues à l'usage des architectes, des sculpteurs, ciseleurs. C'est un vrai portefeuille pour Tartiste et un vrai manuel de l'art industriel du temps. De page en page, l'imagination féconde et facile d'Eisen y répand les idées, les sujets, les frontispices à déesses et à Romains casqués, les cartouches empanachés et couronnés, les armoiries flamboyantes ornées de grands anges et de pluies d'attributs, des statues pédestres, des groupes d'Hercule et de Vénus descendant de Lemoine, des Flores dans des niches de verdure, des cariatides de femmes soutenant des écussons dans
avec la devise du Roy brodée en plein, la pertuisane à lame dorée et la main frangée de soie blanche et d'argent ; le Garde de la Prévôté^ culotte et bas rouges, le hoqueton sur l'épaule droite, à bouillons d'orfèvrerie, les fleurs de lys et L couronnés d'or, dont le fond est des couleurs du Roy, incarnat blanc et bleu, couvert d'ancienne broderie, une masse d'Hercule et deux épées nues au côté, avec ces mots : Hcec quoque cognita monstris. — Il aborde tous les genres, et l'on a encore de lui des Principes de païsage pour apprendre à dessiner à la plume, dédiés à mademoiselle de Malé:i^ieux, et gravés d'après les dessins de M. Eisen^par M. M. C. P. D. G. ; — et Y Amour du Dessin ou Cours de dessin dans le goût du crayon. 1757, gravé par François.
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des architectures coquillag-euses, des tombeaux de triomphe, des jeux d'Amours dessinés pour des feux ou des bronzes de meubles, des fontaines à congélation aux vasques portées par des torsions de sirènes, des luttes d'Antée, toutes prêtes au modelage, de petits groupes des trois Grâces faits pour porter la boule d'une pendule de boudoir. Rien ne manque des dessins, des modèles, des attributs que réclament le goût et la mode : mufles de lions en portoir, femmes-sphinx, bustes d'empereurs, motifs de pots à oille, projets de tabatières, brùle-parfums dignes d'être exécutés à Sèvres. Eisen a véritablement donné là comme l'album complet des croquis de la Rocaille.
Insistons sur ce côté du talent d'Eisen. Il est un des signes de l'art du temps qui réclame de ses petits peintres d'être, à l'imitation de leur maître Boucher, ce grand touche-à-tout, non-seulement des peintres, mais encore des ornemanistes. L'artiste, tel que le veut et tel que le fait le xviii^ siècle, ne doit pas avoir uniquement la science de l'homme et de la femme, du personnage ; il faut qu'il y joigne le sens du pittoresque et du caractéristique de cette
ligne générale des choses, le style d'une époque. Il faut qu'il ait l'imagination du changement, du renouvellement, du rajeunissement que demande une société au décor de sa vie; qu'il soit l'inspirateur des formes à donner au bronze, à l'argent, à For, au bois, à la porcelaine, à la faïence d'un siècle, l'inventeur de ce que l'industrie, alors assimilée à l'art, exige des artistes, pour la façon de la matière, le guide enfin du bronzier, du ciseleur, du bijoutier, de tous les métiers du goût. Et l'art ne croit pas déchoir en se livrant à ce genre pratique du dessin : c'est le gagne-pain de Gravelot en Angleterre à ses débuts, c'est plus tard la fortune européenne du nom de ceux qui y touchent. Parmi tous, Eisen eut le don de cette invention, passant, avec son génie de motifs toujours nouveaux, de l'enflure opulente de Meissonnier aux profils droits de Goutières. Il est d'ailleurs de pays d'orfèvres. Tout jeune, à Valenciennes, il a dû s'inspirer des grands ouvrages de Moyenneville et de son école, morceaux de ciselure aussi beaux que des Balin : ces chefs-d'œuvre en vermeil, en argent et en cuivre, ces châsses du saint Cordon, de
saint Pierre, de saint Paul, de saint Druon , qui, promenées aux fêtes, étaient l'honneur et la mag-niiicence des promenades de la ville * . Et voyez-le dans ses moindres vignettes, quelle science, quelle entente de Fornemaniste montrent ces culs-de-lampe, ronds comme ces tabatières en coquille ou ces boîtes de montre à bas-relief repoussé, d'où se lèvent les scènes de la Fable- ces petits tableaux, pareils à des émaux dans les ciselures d'un cadre rubanéj ces plaques ovales que l'on voit encadrées dans le bois de violette d'un « bonheur du jour » ; ces médaillons qui enserrent avec des guirlandes de verdure des Amours dont le baiser se pâme sur des roses ; — tant de compositions minuscules accompagnées d'arabesques mêlant Pompéi à Trianon. Comme il sait enchâsser son dessin, le monter dans une sertissure à griffe, à biseau, à feuille, dans des trophées de fleurs, des rinceaux, des entrelacs, des chutes de lauriers, de guirlandes, de rosettes, dans le serpentement, le contournement, le caprice guilloché qui court sur un « sou-