L'art du XVIIIe siècle
Parmi les livres d'art et de luxe du xMif siècle, il en est un qui est une merveille et un chef-d'œuvre, l'exemple sans égal de la richesse d'un livre. Cet ouvrage, le grand monument et le triomphe de la vignette, qui domine et couronne toutes les illustrations du temps, nous l'avons nommé pour tous les amateurs. Ce sont les « Contes de La Fontaine » : l'édition dite des «Fermiers généraux^ » et méritant
1. Donnons la note autographe de feu M. Collot, ancien directeur de la INIonnaie, note inscrite par lui-même sur l'exemplaire qu'il possédait, et publiée par M. Paul Lacroix dans ses curieuses Recherches sur l'édition des fermiers généraux. « Cet exemplaire m'a été donné a Rome en 1797 par le chevalier d'Ag-incourt, ancien fermier général qui avait été chargé, par la Compagnie, du choix des artistes qui devaient exécuter les gravures de cet ouvrage. Il me donna en même temps le recueil qu'il avait formé des premières épreuves de toutes les gravures de ces Contes. On en voit plusieurs qui ne sont qu'esquissées, d'autres qui sont retouchées de sa main, enfin on en voit quelques-unes qui n'ont pas été adoptées.
« Cette édition, publiée ù si grands frais par la première compagnie financière du royaume, est un de ces traits caractéristiques qui peignent largement les mœurs du temps. »
ce baptême de leurs noms, vrai livre royal des derniers financiers Mécènes , une des plus belles dépenses de l'Argent intelligent et sensuel du règne de Louis XV.
De ce livre pour lequel nulle dépense n'a été ménagée, de ce livre où il y a des images pour chaque petit poème, où les meilleurs graveurs se sont disputé les planches, où Ghoffard a jeté presque à toute page ses ingénieux culs-de-lampe; de ce livre, le modèle inimitable de la gravure galante décorant le conte libre, — une page, la première d'un des deux volumes, montre, comme un pendant du portrait de La Fontaine, le portrait du dessinateur Charles Eisen^
Ce dessinateur français sort de souche flamande, de peintres flamands. Il a pour père François Eisen, qui est venu de Bruxelles chercher fortune à Valenciennos, dans cette province encore annexée à l'art de la Flandre. Marié là en 1716, François Eisen y peignait des Saintetés pour les églises du Béguinage, des Brigittines, dos Ursulines, de l'abbaye de Yicoigne. En 1745, des difflcultos avec l'administration de Valenciennes, et une rivalité avec son confrère, le peintre Gilis, le déterminaient à repasser îï Bruxelles, dont le chassaient bientôt la guerre dans
1. Ce portrait a été gravé par Ficquet, d'après une peinture de Vispré.
les provinces belges et la prise de Bruxelles par le maréchal de Saxe. Il rentrait en France et venait se fixer à Paris. Là, il se nnettait à peindre de petits tableaux, où il alliait le précieux de Miéris à la mode d'espagnolcrie que Vanloo essayait d'introduire dans l'histoire, et dont plus tard Fragonard allait faire sa fantaisie. Badinages, scènes d'espièglerie et de polissonnerie gaminante entre filles et garçons: les petits garçons en tuniques à crevés, au chapeau à la Henri IV; les petites filles à collerette, à colliers de perles, à coiffures de plumes; le tout mêlé de chiens, de chats, de perroquets, des camarades domestiques de l'enfance. Telles étaient ces plaisantes compositions, marquées de ce germanisme qui s'épanouira à la fin du siècle dans les petites peintures de Wille et de Schenau. Elles eurent un grand succès, et elles lui eussent ouvert les portes de l'Académie, nous dit Hécart, s'il avait voulu s'y présenter. Au bout de longues années, le genre ayant vieilli avec le peintre dont la main devenait moins preste, François Eisen était forcé de rogner sur ses dépenses et de se réduire à un pauvre petit logement rue de la Huchette. Hécart, qui y fit sa connaissance en 1770, nous dit que le peintre avait alors quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-six ans, et sa femme presque autant de vieillesse que lui. « Il s'était assujetti au goût des niarchands de tableaux qui lui donnaient de l'ouvrage, il peignait pour eux des tabagies, des caricatures, des bambochades. Les tableaux avaient six ou sept pouces de m. 1.
hauteur, il en faisait deux ou trois par mois et on les lui payait trois louis chaque. Ce gain suffisait à ses besoins. Il était encore alors d'une vivacité pétulante et ne se servait pas de lunettes... Ses organes s'étant affaiblis à l'âge. de quatre-vingt-dix ans, il fut reçu avec sa femme aux Incurables et ils moururent dans cet hospice*. » UAlmanach des Artistes de 1776 dit de François Eisen : a II se fût immortalisé, si l'histoire avait eu plus d'attraits pour lui. »
Pendant son séjourà Yalenciennes, François Eisen avait eu de sa première femme, Marguerite Gainze, sept enfants, dont le troisième, né en 17^20, fut Charles Eisen-. L'éducation do ce fils fut celle d'un artiste. Son père l'éleva à l'école de l'art naturaliste fiamand, l'astreignant, tout petit, à un dessin exact et serré d'un linge, d'un manteau, d'une couverture, d'une robe de soie jetée sur une chaise, le formant à l'art si difficile des draperies, et d'autres fois exigeant de lui le rendu consciencieux et minutieux d'un animal, d'une plante, d'un meuble môme. Puis, pour compléter le goût du jeune homme, ainsi
1. Biographie valenciennoise (par Hécart), recueil de notices extraites de la Feuille de Yalenciennes, de 1821 à 1826. Valenciennes, imprimerie de J.-B. Henry, 1826.
2. Voici Tacte de naissance de Charles Eisen, que nous empruntons à la brochure de M. Cellier : Antoine Watteau, son enfance, ses contemporains. Valenciennes, 1867 :
« Le même jour (17 août 1720) fut baptisé Chailes-Dominique-Joseph, né ce jourd'hui, à dix heures du matin, fils de François Eisen, peintre, demeurant au Fossart, et Marie-Marguerite Gainze, sa légitime épouse. Parein fut Charles Du Bois, de la paroisse de la Chaussée; mareine, Marie-Marguerite Michez. Le père estant présent. Ont signé Françoisï Eisen, Charles Dubois, Marie-Marguerite Miche. »
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tenu longuement lo crayon à la main en face do la nature et devenu un bon dessinateur, il le menait dans des cabinets de tableaux, l'arrôtait devant une toile, lui en faisait remarquer les beautés et les défauts, et, de retour au logis, il exigeait de lui une répétition de la composition qu'il lui avait fait voir. Ce que sa mémoire ne se rappelait plus, l'imagination du jeune Eisen était bien forcée de le créer. 11 apprenait ainsi l'invention ; et « c'était par ce moyen, et petit à petit;, disait le père Eisen à Hécart, qu'il avait amené son fils à devenir compositeur ».
A vingt-deux ans, en 17i2, le jeune Yalenciennois est déjà à Paris. Il entre dans cet atelier de Le Bas, la véritable académie et la grande pension de la gravure contemporaine ^ où nous avons déjà trouvé Gochin, où nous retrouvons Moreau, où passent tout ce monde et tous ces noms de l'art : Aliamet, Bacheley, Gathelin, Chenu, David, Duret, Ficquet. Gaucher, Godefroy, Guibert, Helman, Julien, Laurent, Lemaire, Baquoy, Ouvrier, Filleul, Le Mire, Longueil, Malœuvre, Martinasie, Née, Ryland, le Suédois Rehn, l'Écossais Strange. Joyeux atelier sous ce joyeux maître, rond, bonhomme et narquois, qui, sans gronder ni discuter, corrigeait
1. Eisen a gravé dans ses commencements à l'eau-forte dans le ^oût de Boucher et du Bachiche.
et châtiait ses élèves avec un mot, un geste, une mine, une farce : a Vous méritez bien que je vous embrasse... » était sa punition d'un mauvais dessin, d'une mauvaise planche; et l'embrassade comique ne manquait jamais son effet ^ Bonne école, bonne famille, où les élèves étaient comme les fils adoptifs de la maison ouvrière et animée de toutes ces jeunesses travailleuses. Le patronne s'épargnait pas à l'ouvrage, et demandait que chacun piochât le cuivre comme lui. Mais, le travail fini, l'hiver, une estrade s'improvisait pour les violons, on dansait dans l'atelier démeublé; et il fallait voir la fôte : la replète personne de Le Bas faisait vis-à-vis à M'^'^ Le Bas en belle robe. Le Mire avec les demoiselles Chenu, et dans le fond W^^ Le Bas, regardant de son fauteuil le plaisir des autres. Était-ce l'été, un jour de vacance, tout l'atelier partait monté sur des rosses, galopant vers les verdures de Nanterre. Et voilà précisément Eisen dans la cavalcade : il figure dans cette lettre de Le Bas datée de 1746, et illustrée, à la mode des lettres d'artistes d'alors, de ces croquis qui jettent en marge l'image du récit. C'est lui, ce chevaucheur à la débandade, ce maigre dégingandé perdu dans une immense houppelande, sous lequel Le Bas a pris la peine d'écrire : M. Esin (sic), peintre en 7'edingote^, L'année suivante, en 1747, il
1. Portraits intimes du xvin» siècle, par Edmond et Jules de Goncourt. Charpentier, 1878.
2. Portraits inédits d'artistes français, par Philippe de Chennevières. Le Bas.
est déjfi assez connu pour obtenir l'illustration de Boileau éditée par Saint-Marc, il fait là ses débuts par des vignettes où il s'essaie et commence.
Il était temps qu'il gagnât sa vie. Marié depuis deux ans, il était chargé de deux enfants. Une assez singulière histoire que celle de son mariage. A son arrivée à Paris, en 1741, dans la rue de la Huchette 011 il logeait, il avait avisé une voisine, la fille de Jean Aubert, marchand apothicaire ; le père était mort, la fille vivait sous la garde de sa mère. Mal gardée, mal défendue par douze ans déplus que son soupirant, elle mettait au monde, le 4 octobre 1744, un fils reconnu un peu moins d'un an après par ses auteurs, que le vicaire de Saint-Séverin mariait le 20 septembre 1745. Ce mariage, auquel son père, François Eisen, n'assistait pas, et qui avait pour témoins un sculpteur nommé Vincenot, et un peintre nommé Jean Chevalier, donnait au jeune homme de vingt-cinq ans une femme de trente-sept ^
Tout en donnant son temps, les années suivantes, à des illustrations de livres, Eisen faisait paraître « une œuvre suivie » -, une suite de livres de décorations et d'ornements : vases, tombeaux, niches,
1. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, par A. Jal. Paris, 1867. Article Eisen.
2. Premier livre d'une œuvre suivie, contenant différents sujets de
1» rjkRT v>v XTII^ siècle:
ftânijànes. ^r»opes de Honores. sUUie< à Tosa^ des jifriùlectes. des sculplears, cbelears. C'est un mû porieTeoille pour r»tisle el un ynà manoel de Tari industriel du temps. De pjt^ en p«ise^ rîma^ation fto^nde el fjiciJe d'Eîsen y répand les idées. I«sujets^ les frwnlispi(ces à dèes^se^; el à Romains c;;!^quês. les caHoncfaes empanaches et couronnés, U annoiries flamboyantes ornées de grands anges i & de pluies d^atlribnts, des statues pédesties. de> gronpe:^ d'Hercule et de Venus degçftndant de Le Moyne^ des flores dans des niches de lerdure. de> cariatides de -femmes soolenani des écussons dan> des architectures coK|uilla|^ses^ des tombeaux d^ triomphe^ d<e^ jeux d'Amours destinés pour des feu!c ou des bromes de meubles, des fontaines à congélation aux rasques 5^ntenue< par des t - de sirènés. des luttes d'Antée^ toutes; prète> ±^ xaodelage, de petits groupes des trois Grâces faits pour porter
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la boule d'une pendule de boudoir. Hien ne manque des dessins, des modèles, des attributs que réclament le iroûl et la mode : muUes de lions en portoir, femmes-sphinx, bustes d'empereurs, motifs de pots à oille, projets d»' tabatières, brûle-parfums dignes dètrc exécutés à Sèvres. Eisen a véritablement donné là comme l'album complet des croquis de la Uocaille.
Insistons sur ce coté du talent d'Eisen. Il est un des siirnes de l'art du temps qui réclame lie ses petits peintres d'être, à limitation de leur maître Boucher, ce grand touche-à-îout, non seulement des peintres, mais encore des ornemanistes. L'artiste, tel que le veut et toi que le fait le xvui'^ siècle, ne doit pas avoir uniquement la science de l'homme et de la femme, du personnage: il faut qu'il y joigne le sens du pittoresque et du caractéristique de cette ligne générale des choses, le style d'une époque. 11 faut qu'il ait l'imagination du changement, du r^^nouvellement, du rajeunissement que demande une société au décor de sa vie ; qu'il soit l'inspirateur des formes i\ donner au bronze, à l'argent, à l'or, au bois, à la porcelaine, à la faïence d'un siècle, l'inventeur de ce que l'industrie, alors assimilée à l'art. exige des artistes, pour la fai^on de la matière, le guide entin du bronzier, du ciseleur, du bijoutier, de tous les métiers du goût. Kt l'ail ne croit pas
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déchoir en se livrant à ce genre pratique du dessin : c'est le gagne-pain de Gravelot en Angleterre à ses débuts, c'est plus tard la fortune européenne du . nom de ceux qui y touchent. Parmi tous, Eisen eut le don de cette invention, passant, avec son génie de motifs toujours nouveaux, de l'enflure opulente de Meissonnier aux profils droits de Gouthière. 11 est d'ailleurs de pays d'orfèvres. Tout jeune, à Valenciennes, il a dû s'inspirer des grands ouvrages de Moyenneville et de son école, morceaux de ciselure aussi beaux que des Balin : ces chefs-d'œuvre en vermeil, en argent et en cuivre, ces châsses du saint Gordon, de saint Pierre, de saint Paul, de saint Druon, qui, promenées aux fêtes, étaient l'honneur et la magnificence des promenades de la ville ^ Et voyez-le dans ses moindres vignettes, quelle science, quelle entente de l'ornemaniste montrent ses culsde-lampe, ronds comme ces tabatières en coquille ou ces boîtes de montre à bas-relief repoussé, d'où se lèvent les scènes de la Fable; ces petits tableaux, pareils à des émaux dans les ciselures d'un cadre rubané; ces plaques ovales que l'on voit encadrées dans le bois de violette d'un « bonheur du jour » ; ces médaillons qui enserrent avec des guirlandes de verdure des amours dont le baiser se pâme sur des roses ; — tant de compositions minuscules accompagnées d'arabesques mêlant Pompéi à Trianon. Comme il sait enchâsser son dessin, le monter dans