‹ L'art du XVIIIe siècleChapitre 15 sur 64 · Catalogue de Le Bas. Note manuscrite · texte numérisé non relu

Catalogue de Le Bas. Note manuscrite

et dans l'esprit toutes les charités du vrai talent. L'accent de sa bonté, ne l'avons-nous pas tout vibrant dans sa belle conversation avec Diderot? Qu'on écoute, c'est le fond de l'homme et le cœur du peintre :

« Messieurs, messiews, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais; et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau^ de désespoir de faire jamais aussi mal. Parocel, que vous appelez un barbouilleur et qui fest en effet, si vous le comparez à Vernet, ce Paj'ocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disait qu'il fallait t7'ente ans de métier pour savoir conserver son esquisse, et Lemoine n était pas un sot. Si vous voulez m" écouter, vous apprendrez peut-êt7'e à être indulgent. On nous met, à rage de sept ou huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d'api'ès l'exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille, loi^squon nous place devant V Hercule ou le l^oj'se; et vous navez pas été témoin des lai^mes que ce Satyj'e, ce Gladiateur, cette Vénus de Médicis, cet Anthée, ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre des artistes grecs n'exciteraient plus la jalousie des maîtres s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des jou7mées et passé des nuits à la lampe, devant la nature immobile et inanimée, on nous pi'ésente

la nature vivante^ et tout à coup le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien ; on ne fut pas plus empi'unté la première fois qu'on prit le crayon. Il faut appi'endre à l'œil à regarder la nature; et combien ne l'ont jamais vue et ne la veî^ront jamais/ C'est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle, lorsqu'on nous livre à not7'e génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment. Ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives, tantôt heureuses, tantôt malheureuses! Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d'ennui ne soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf à vingt ans, lorsque, la palette lui tombant des mains, il l'esté sans état, sans 7'essources et sans mœu7's; car d'avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que fai're, que devenir? Il faut se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes, dont la porte est ouverte à la misère, ou mourir de faim. On prend le premier pai'ti; et à l'exception d'une vingtaine, qui viennent ici tous les deux ans s'exposer aux bêtes, les autres ignorés, et moins malheui^eux peut-être, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'ai'mes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'habit de théâtj^e sur les t}'éteaux. Ce que je vous dis, c'est l'histoire de Belcourt, de Lekain et de Brizard, mauvais comédiens, de désespoir d'êti^e médiocres pein-' très, »

Et il racontait avec un sourire qu'un de ses con-

frères, dont le fils était tambour dans un régiment, répondait à ceux qui lui en demandaient des nouvelles, qu'il avait quitté la peinture pour la musique; puis reprenant le ton sérieux, il ajoutait :

« Tous les pères de ces enfants incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaiement. Ce que vous voyez est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de succès. Celui qui na pas senti la difficulté de Vart ne fait rien qui vaille ; celui qui, comme mon fils, la senti trop tôt, ne fait rien du tout, et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides si Von ny était admis qu'après un examen aussi sévèi^e que celui que nous

subissons Adieu, messieurs, de la douceur, de la

douceur ^ . »

On se le représente, disant cela, avec sa grosse tête carrée, puissante et bonne, et le fin sourire de ses portraits du Musée. Ou plutôt, je le vois dans cette préparation de La Tour possédée par M. Marcille, 011 le causeur semble avoir été saisi tout parlant, avec sa figure penchée, ses yeux un peu couverts, son expression de malice rustique, et ce nez, et cette lèvre dont parle Diderot.

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