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PEINTRE DE FIGURES ET DE PAYSAGES SUJETS GALANTS ET MODERNES

Par M. LE COMTE DE CAYLUS, Amateur *.

Loin de blâmer ceux qui ont écrit avant moi la vie d'Antoine W'ateau^,}e leur sçais au contraire bon gré des sentimens d'amitié et de reconnoissance qui les ont fait agir. 11 me paroît seulement qu'ils ont un peu trop accordé à la louange.

La vie d'un homme qui a mérité dans la mémoire des autres, doit, ce me semble, présenter également l'exemple à suivre et l'exemple à éviter. Ainsi je crois que dans ces sortes d'ouvrages les éloges et les critiques devroient être dispensés dans un esprit d'équité; et qu'enfin les uns et les autres devront toujours être placés dans la vue de l'avancement de l'art.

1. Lue à rAcad. royale de peinture et de sculpture le 3 février 1748.

2. L'orthographe contemporaine s'accorde généralement à ne donner qu'un t à Watteau, quoique Watteau ait signé le plus souvent avêc deux t.

Pou7' moi, Messieurs, je regarde la vie des artistes comme un tableau que la sincérité doit tracer aux peintres présens et à venir, dans la vue de leur présenter sans cesse la louange et le blâme sous une forme aussi vive que celle de l'action, dont aucune espèce de récit ne peut approcher, et sans doute pour engager dans tous les tems les plus grands Maîtres à redouter ces espèces de tribunaux que cette même sincérité et surtout Tamour de l'art doivent élever. J'espère que vous serés de mon sentiment, Messieurs, vous qui concoures avec tant de zèle au progrès de la Peinture ainsi qu'à l'honneur de l'Académie.

Au reste je crois que cette sincérité, en toutes choses si recommandable, doit éloigner celui qui professe, de toute prévention, autant qu'il est possible à l'homme de n'y pas succomber. Cette impartialité doit le conduire à une saine réflexion, toujours la baze du goût le plus vrai. Elle doit lui rappeler que Texcès du blâme ou de l'approbation révolte également les caractères les plus dociles et les plus doux. Elle doit enfm lui faire garder ce juste milieu s-i nécessaire à la persuasion. Je ferai d'autant plus volontiers mes efforts pour ne me pas écarter de ce point, qu'il me paroît indispensable dans un examen qui doit contribuer surtout à l'instruction des jeunes Peintres.

Cest dans cet esprit que je vais joindre les événemens de la vie de Wateau à mes réflexions, sur sa manière, son faire ; enfln, sur tout ce qu'on appelle

procédés, par rapport à l'art. Je blâmerai coQime je loiicrai, sans avoir à me reprocher de blesser le tendre souvenir que je conserve à Wateau, l'amitié que j'ai eu pour lui et la reconnoissance que je lui garderai toute ma vie de m'avoir découvert, autant qu'il lui a été possible, les finesses de son art. Mais je me souviendrai toujours que, dans le cas où je me trouve, on doit plus aimer l'art que l'artiste. Enfin, connoissant tout l'effort nécessaire à la nature, pour la production d'un grand Peintre d'histoire, je n'imiterai point l'enthousiasme de ceux qui mettent les auteurs de quelques nouvelles Espagnoles et de quelques petites pièces données aux Italiens, en comparaison avec M. de Thou ou avec Pierre Corneille.

Antoine Wateau naquit à Valenciennes en 168-i*. Il étoit fils d'un couvreur. La naissance n'est considérable aux yeux des philosophes et des artistes que par rapport aux secours qu'elle peut fournir à l'éducation, mais quand elle est de l'espèce de celle-ci, elle donne une preuve convaincante du génie et du don que la nature a fait.

Cette preuve se trouve encore augmentée ici par là dureté qui étoit le caractère dominant du père dont

1. Nougaret, dans ses Anecdotes des Beaux-Arts, met en note : « Le manuscrit de M. de S*** dit en 1686. » — M. de S*** avoit été trompé. Voici l'extrait de baptême de Watteau, tel que M. Dinaux Ta copié sur les registres de la paroisse Saint-Jacques de Valenciennes : « Le 10 octobre 1681, fnt baptisé Jean-Antoineyûls légitime de Jean-Philippe Wateau et de Michelle Lardenois, sa femme. — Signé : le parin, Jean-Antoine Baiche. La marène, Anne Maillon, i

Wateau dépendoit. Ce fut avec peine qu'il se résolut de mettre ce fils, à qui la nature inspiroit déjà le désir de Timiter, chez un peintre de sa même ville. Ce qu'il fit chez ce peintre ne nous est pas connu et nous ne devons pas le regretter : car je crois me souvenir que ce maître ne peignit qu'à la toise, ou du moins il s'en falloit si peu que cela ne vaut pas la peine^d'etre discuté.

Quoi quil en soit, le père ne voulut pas fournir longtems aux frais de cette éducation. Non qu'il fût en état de la trouver peu profitable du côté de Tart, mais parce qu'il vouloit forcer son fils à embrasser sa même profession ^ Wateau avoit des idées plus élevées ou du moins la peinture se le destinoit : ainsi plutôt que de se ranger à la profession de son père, il le quita et vint à Paris ^ dans l'équipage qu'on peut s'imaginer, pour cultiver une Muse qu il chérissoit sans trop la connoître.

Peu sçavant et sans secours, le Pont Notre-Dame fut une ressource qu'il fut trop heureux de trouver^.

1. Le goût qu'il eut pour Tart de la peinture se déclara dès sa plus tendre jeunesse: il profitoit dans ce temps de ses moments de liberté pour aller dessiner sur la place les diiférentes scènes comiques que donnoient ordinairement au public les marchands d'orviétan et les charlatans qui courent le pays. {Catalogue raisonné des diverses curiosités du cabinet de feu M. Quentin de Lorangère, par Geisaint, 1744.)

2. Son premier maître à Paris fut Métayer, peintre médiocre, qu'il quitta bientôt, faute d'ouvrage. {Catalogue de Lorangcre.)

3. On débitoit dans ce temps-là beaucoup de petits portraits et de sujets de dévotion aux marchands de province, qui les achetoient à la douzaine ou à la grosse. Le peintre chez lequel il venoit d'entrer étoit le plus achalandé pour cette sorte de peinture, dont il faisoit un débit considérable. Il avoit quelquefois une douzaine de misérables élèves

Cette triste manufacture de copies h la centième gé nération faites avec des couleurs crues et mises à plat, plus ennemie du goût que l'enluminure, qui du moins conserve les formes de l'estampe, ne lui convenoit guères avec le sentiment dont la nature lui avoit donné le germe. Mais à quoi ne nous réduit pas la nécessité? Pour vous donner une idée du talent et de la disposition qui lui étoient naturels, je vous rapporterai le trait suivant.

// travailloit depuis quelque tems chez le marchand de cette espèce de tableaux, auquel le hazard l'avoit adressé, lorsque la peinture qui aide à soutenir les adversités par l'imagination et conséquemment par la gaieté dont elle sçait quelquefois les assaisonner, lui Tit faire une plaisanterie qui le consola du moins pour le moment de faire toujours la môme figure. Il étoit à la journée et, sur le midi, il n'étoit point encore venu demander ce qu'on appe-

qu'il occupoit comme des manœuvres ; le seul mérite qu'il exigoit de ses compagnons était la prompte exécution. Chacun y avoit son emploi. Les uns faisoient les ciels, les autres faisoient les têtes; ceux-ci les draperies, ceux-là posoient les blancs; enfin le tableau se trouvoit fini quand il pouvoit parvenir entre les mains du dernier.

Watteau ne fut alors occupé qu'à ces ouvrages médiocres; il fut cependant distingué des autres, parce qu'il se trouva propre à tout, et en même temps d'expédition. Il répétoit souvent les mêmes sujets : il avoit surtout le talent de rendre si bien son saint Nicolas, qui est un saint et que l'on demandoit souvent, qu'on le réservoit particulièrement pour lui. « Je sçavois, me dit-il un jour, mon saint Nicolas par cœur, et je me passois d'original. »

Il s'ennuyoit de ce travail désagréable et infructueux, mais il falloit vivre. Quoique occupé toute la semaine, il ne recevoit que trois livres le samedi, et, par une espèce de charité, on lui donnoit de la soupe tous les jours. {Catalogue de Lorangcre.)

loit roriginal. Car la maîtresse avoit grand soin de l'enfermer tous les soirs. Elle s'aperçut de sa négligence, elle l'appela. Elle cria plusieurs fois toujours inutilement, pour le faire descendre du grenier, où depuis le matin il travailloit et où en effet il avoit fini de mémoire l'original en question. Quand elle eut bien crié, il descendit et d'un grand sang froid, acompagné d'un air doux qui lui étoit naturel, il le lui demanda, dit-il, pour y placer les lunettes; car c'étoit je crois une vieille d'après Gérard Dow qui consulte ses registres, et cette composition étoit alors en règne dans ce genre de marchandise.

Je ne rapporte ces détails que pour faire sentir les difficultés, les peines et les désagrémens qu'il a eu à soutenir pour faire éclore son génie, et pour vous représenter que si la nature nous en a donné, il profite de tout, rien ne l'altère, tout avec lui se tourne en nourriture. On voit bien ici la preuve de cette vérité dans Wateau. Loin de se rebuter d'un exercice si misérable, il redoubla d'efforts pour s'élever au dessus. Tous les momens de liberté dont il pouvoit jouir, les fêtes, les nuits même, il les emploïoit à dessiner d'après nature. Exemple qu'on ne sçauroit trop proposer à la jeunesse : exemple fort beau sur le papier, diront les paresseux, et qu'il est vrai que l'amour de l'art peut seul inspirer. Quoi qu'il en soit, ces études continuelles ne se font jamais sans fruit et sans augmenter la disposition naturelle. Aussi nous avons peu vu de pareilles ferveurs de travail n'avoir point un succès marqué.

Avec ce fonds d'étude et cet excès d'application, il se mit en état de sortir de la triste occupation à laquelle il étoit réduit. 11 fit la rencontre de Gillot\ qui vers ce temps fut agréé en cette Académie. Ce Peintre, après avoir exécuté des bacchanales, plusieurs idées fantastiques, de l'ornement, des choses de mode, et même de l'histoire, s'étoit alors renfermé à représenter des sujets de la Comédie Italienne. Cette rencontre fut une véritable fortune pour Wateau. Ce genre de composition détermina absolument son goût, et les tableaux de son nouveau maîtr<3 lui ouvrirent les yeux sur plusieurs parties de la peinture dont il ne faisoit encore que se douter.

Un rapport de goût, de caractère et d'humeur produisit d'abord l'intimité du maître et de l'élève. Mais ce même rapport, joint aux talens qui se développoient chaque jour dans le dernier, les empêcha de vivre longtems ensemble. Ils se quitèrent mal, et toute la reconnaissance que Wateau ait pu témoigner à son maître pendant le reste de sa vie, s'est bornée à un profond silence. Il n'aimoit pas même qu'on lui demandât des détails sur leur liaison et sur leur rupture ; car pour ses ouvrages il les vantoit et ne laissoit point ignorer les obligations qu'il lui avoit.

D'un autre coté, soit que Gilloi en eût agi par le

1. Giilot ayant vu quelques dessins et tableaux de la main de Watteau qui lui plurent, l'invita à venir demeurer avec lui. {Abrégé de la vie d'Antoine Watteau, par M. de Julienne, en tète du volume d'eaux-fortes d'après les dessins de Watteau.

motif d'une jalousie que bien des gens lui ont attribuée, soit qu'à la fin il se rendît justice, et convînt que son élève Tavoit surpassé, il quita la peinture, et se livra au dessein et à la gravure à l'eau-forte dans laquelle il sera à jamais célèbre par l'intelligence et l'agrément de la composition, avec lesquelles il a représenté la plus grande partie des Fables de la Motte.

Le talent de Wateau commençoit à percer, foiblement à la vérité, cependant il avoit besoin d'être encore éclairé. 11 trouva les lumières dont il avoit besoin. En sortant de chez Gi'llot, il fut accueilli par Claude Audr an, concierge du Luxembourg. G'étoit un galant homme, qui dessinoit et peignoit lui même très bien l'ornement et qui dans cette partie soutenoit le nom d'une famille qui a produit un grand nombre d'habiles gens à votre Académie.

Ce galant homme avoit donc un goût naturel. Il avoit étudié principalement les ornemens, tels qu'ils avoient été emploies par Raphaël au Vatican et par ses élèves, en divers endroits; comme aussi par le Primatice à Fontainebleau. Il avoit remis ses compositions en honneur; et avoit fait oublier le goût lourd et assommant de ses prédécesseurs dans ce talent. Elles étoient susceptibles, parles places qu'il y réservoit, de recevoir diférens sujets de figures et autres, à la volonté des particuliers qu'il avoit sçu mettre dans le goût d'en faire décorer leurs plafonds et leurs lambris, en sorte que plusieurs artistes de divers genres y trouvoient de l'emploi.

Ca fut là que Wateau forma son goût pour l'ornemenl; et qu'il acquit une légèreté de pinceau qu'exigent les fonds blancs ou les fonds dorés sur lesquels Audran faisoit exécuter ses ouvrages. On en peut voir de très bien entendus à la ménagerie de Versailles, et de très beaux plafonds de son ordonnance au château de Meudon.

Mais c'est à regret, je l'avoue, que j'en fais une sorte d'éloge ; puisque ce genre a non seulement fait détruire les plafonds des apparteraens que les plus habiles peintres avoient exécutés ; mais que ce changement de mode, auquel les ornemens de plâtre ont succédé, vous prive encore tous les jours d'une occupation qui vous permettoit d'emploïer votre talent dans le grand et dans le héroïque.

Je reviens à Wateau. Ce fut alors qu'habitant le palais du Luxembourg, il copioit et étudioit avec avidité les plus beaux ouvrages de Rubem. Ce fut encore là qu'il dessinoit sans cesse les arbres de ce beau jardin, qui brut, et moins peigné que ceux des autres maisons roïales, lui fournissoit des points de vue infinis ; et que les seuls païsagistes trouvent avec tant de variété dans le même lieu, tantôt par la diférence des aspects et des endroits où ils se placent; tantôt par la réunion de plusieurs parties éloignées; tantôt enfin parles diférences que le soleil du soir ou du matin apporte dans les mêmes places et sur les mêmes terrains.

Jusques ici nous ne voïons qu'un jeune homme, sans secours, qui cherche à perfectionner son talent,

qui s'applique et qui est lui-même l'artisan de sa réputation, ainsi que le conducteur de ses études. Dans la suite nous allons voir ce même talent développé; mais au milieu d'une vie agitée par l'inconstance et par le dégoût que Wateau avoit de lui même et de tous les hommes.

Il sortit de chez Auchan^ après avoir acquis les parties de la peinture dont je viens de vous donner

1. Watteau cependant, qui ne vouloit pas en demeurer là, ni passer sa vie à travailler pour autrui, et qni se seutoit en état d'imaginer, hasarda un tableau de genre qui représente un départ de troupes et qu'il fit à ses temps perdus : il le montra au sieur Audran pour lui en demander son avis. Ce tableau est un de ceux que Cochin le père a gravés. Le sieur Audran, habile homme et en état de juger d'une belle chose, fut effrayé du mérite qu'il reconnut dans ce tableau, mais la crainte de perdre un sujet qui lui étoit utile et sur lequel il se reposoit assez souvent pour l'arrangement et même pour la composition des morceaux qu'il avoit à exécuter, lui conseilla légèrement de ne point passer son temps à ces sortes de pièces libres et de fantaisie, qui ne pourroient que lui faire perdre le goût dans lequel il donnoit. Watteau n'en fut point la dupe; le parti ferme qu'il avoit pris de sortir, joint à un petit désir de revoir Valenciennes, le déterminèrent totalement. Le prétexte d'aller voir ses parents lui servit de moyen honnête; mais comment faire? L'argent lui manquoit et son tableau devenoit son unique ressource : il ignoroit comment il falloit s'y prendre pour s'en procurer le débit. Dans cette occasion il eut recours à M. Spoude actuellement vivant, peintre à peu près des mêmes cantons que lui, et son ami particulier ; le hazard conduisit M. Spoude chez le sieur Sirois mon beau-père à qui il montra ce tableau, le prix en étoit fixé à 60 livres et le marché fut conclu sur-le-champ. Watteau vint recevoir son argent; il partit gayement pour Valenciennes comme cet ancien sage de la Grèce; c'étoit là toute sa fortune et sûrement il ne s'étoif jamais vu si riche. Ce marché fut l'origine de la liaison que feu mon beau-père a toujours eu avec lui jusqu'à sa mort, et il fut si satisfait de ce tableau qu'il le pria in&tamment d'en faire le pendant qu'il lui envoya effectivement de Valenciennes : c'est le second morceau que le sieur Cochin a gravé, il représente une alte d'armée: le tout en étoit d'après nature; il en demanda 200 livres qui lui furent données. {Catalogue de Lorangère.)

l'idée par le détail de ses études. 11 les mit si bien en pratique qu'il abandonna tout à fait la manière de Gillot. 11 fit des marches et des repos de soldats, d'un faire absolument opposé à celui de ce maître; el ces premiers tableaux ont peut être égalé ce qu'il a fait de plus beau dans la suite. On y voit en effet (le la couleur, de l'harmonie, des têtes fines et pleines d'esprit, et un pinceau qui conserve le goût de son dessein, prononcé jusque dans les extrémités et les draperies, et dans ce qu'il veut exprimer.

Au reste, je ne puis me résoudre à attribuer à son inconstance sa séparation avec Audran. Wateau sentoit ses forces. 11 avoit de l'esprit, et n'étoit point la dupe de celui de son second maître, qui en avoit autant que de connoissance du monjie ; et qui bien aise de le retenir chez lui pour son propre intérêt, vouloit le dégoûter de tout autre travail que de celui dont il le chargeoit.

Cependant pour quiter un homme qui l'avoit comblé d'égards et d'attentions, et résister aux offres et aux instances qu'il lui faisoit pour le retenir, il autorisa sa séparation d'un voïage à Valenciennes, qu'il fît en effet. Je ne l'ai jamais regardé comme un prétexte. Wateau étoit trop entier dans ses volontés pour les emploïer. Car enfin quoi de plus naturel que de retourner dans son pais, d'y reparoître avec des talens, de contredire si honorablement et par des preuves incontestables ceux qui avoient traversé ses dispositions et de se montrer plus habile que son premier maîtfe?

Voilà bien des raisons pour le porter à ce départ. Elles ont sans doute existé. Elles lui ont procuré les plaisirs qu'il se promettoit. Mais, indépendamment de la courte durée dont ctoit toute espèce de satisfaction dans la tête de Waleau, tous les talens qui émanent de l'esprit ont un égal besoin, tant pour leur avancement que pour leur soutien, de la critique, de l'émulation, de la communication des ouvrages et des artistes. En un mot leurs productions ne sont faites que pour être vues et jugées, et Wateau ne trouvait rien de tout cela à Valenciennes. G'étoit une forte raison pour en sortir.

// quita donc sa patrie (il n'y fit pas un long séjour), et revint à Paris. Le désir d'aller à Rome et de profiter du bel établissement que Louis XIV y a fait pour le progrès des arts et des élèves, l'engagea quelque temps après à se mettre sur les rangs pour disputer le prix de votre école. Il gagna le second en l'année 1709\ mais ne fut point admis pour le voïage : il fallut donc se contenter de poursuivre ses études à Paris, tîe qu'il fit sans renoncer à ce projet.

Fîi 1712, il vous présenta dans cette vue quelques uns de ses tableaux de sa manière, fort supérieure à celui qui lui avoit fait mériter le prix. Un talent formé et très distingué, l'inutilité du voïage qu'il sollicitoit, furent des motifs pour engager l'Acadé mie à l'agréer. Il le fut avec d'autant plus de dis ■

1. Sur le svijet de David accordant à Abiy:aïl lo pardon de Nabad. Le ITemicr prix avoit été décerué à Antoine Grisou.

tinction que ^/. De la Fosse, ce galant hoimiio par lui môme, si recommandable par plusieurs parties de la peinture dans lesquelles il a excellé, appuïa sur son mérite, le fit valoir ; et, sans le connoître que par ses ouvrages, s'intéressa vivement pour lui^

Cest ainsi que la vérité doit agir dans les délibérations de l'Académie, sans faire acception, ou donner d'exclusion par aucunes vues particulières. La prévention pour ou contre les personnes, et par rapport à leurs liaisons, est un inconvénient redoutable. Le talent seul nous doit décider, et le talent seul doit donner la couleur à nos fèves. Ce fut quelque tems après cette justice que l'Académie rendit à Wateau, que je fis connoissance avec lui.

Cependant l'honneur que vous lui aviés fait, sa manière nouvelle et pleine d'agrément, lui attirè-

1. La façon singulière avec laquelle il fut reçu à TAcadémie royale de peinture et de sculpture est fort honorable ; il eut quelque envie d'aller à Rome pour y étudier d'après les grands maîtres, surtout d'après les Vénitiens, dont il aimoit beaucoup le coloris et la composition. 11 n'étoit point en état de faire sans secours ce voyage : c'est pourquoi il voulut solliciter la pension du Roi; et, pour en venir à bout, il prit un jour la résolution de faire porter à l'Académie les deux tableaux, qu'il avoit vendus à mon beau-père, pour tâcher d'obtenir cette pension. îl part sans autres amis ni protection que ses ouvrages et les fait exposer dans la salie par où passent ordinairement Messieurs de l'Académie de E'einture et de Sculpture qui tous jettent les yeux dessus, et en admirent le travail sans en connoître l'auteur. M. de la Fosse, célèbre peintre de ce tems là, s'y arrêta même plus que les autees, et étonné de voir deux morceaux si bien peints, il entra dans la salle de l'Académie et s'informa par qui ils avoient été faits. Ces tableaux avoient un coloris vigoureux et un certain accord qui les faisoient croire de quelqu'ancien maitre ; on lui répoiidit que c'était l'ouvrage d'un jeune homme qui venoit supplier ces Messieurs de vouloir bien intercéder pour lui.

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rent bientôt plus d'ouvrages qu'il n'en vouloit et qu'il n'en pouvoit faire. 11 ne tarda pas en même tems d'éprouver l'importunité que les talens marqués causent souvent dans les grandes villes, où les demiconnoisseurs et les désœuvrés abondent et s'empressent à s'introduire dans les cabinets et dans les ateliers. Et pourquoi faire? poury déraisonner sans cesse et pour troubler et intervertir ces méditations et ces recherches qui seules font le bon ouvrage. Le mieux qui leur puisse arriver est de loiier mal. Car la loiiange en face est leur grand rôle. Quel tourment, quel ennui pour un homme d'art de voir arriver et s'établir chez lui de pareils personnages sans pouvoir s'en défaire 1 Car ils sont tenaces, et aussi ardens à se produire que difficiles à congédier.

Leur foule est ordinairement suivie de ces brocanteurs soi disans curieux, qui sçavent faire païer, aux

afin de lui faire obtenir la pension du Roi pour aller étudier en Italie. M. de la Fosse, surpris, donne ordre qu'on fasse entrer ce jeune homme. Watteau paroît : sa figure n'est point imposante : il explique modeste ment le sujet de sa démarche, et prie avec instance qu'on veuille bien lui accorder la grâce qu'il demande, s'il a assez de bonheur pour en être (ligne. Mon ami, lui répond avec douceur M. de la Fosse, vous ignorez vos talens et vous vous méfiez de vos forces; croyez-moi, vous en sçavez plus que nous, nous vous trouvons capable d'honorer notre Académie ; faites les démarches nécessaires, nous vous regardons comme un des nôtres. Il se retira, fit ses visites, et fut agréé aussitôt. {Cat. de Loranrjère.) — Voici le procès-verbal d'admission qu'a donné l'Histoire des Peintres, d'après les registres de l'Académie : «... L'Académie, après avoir pris les suffrages en la manière accoutumée, elle a reçu le dit sieur Watteau académicien, pour jouir des privilèges attachés à cette qualité, et qu'il a promis, en prêtant serment entre les mains de M. Coypel écuyer, premier peintre du roi et de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, président, étant à l'assemblée. Quant au présent pécuniaire, il a ét^ modéré à la somme de 100 Hures. •

peintres faciles dans leur talent, une espèce d'usage du monde qu'ils ont quelquefois cruellement acquis. Us s'emparent des esquisses, se font donner les études ; et, qui pis est, proposent la retouche des croûtes qu'ils amassent en pile ; le tout pour avoir un tableau complet d'un maître qui ne leur coûte rien ou du moins peu de chose. Il n'est sorte de souplesses qu'ils n'emploient pour parvenir à ce but.

Wateau en fut assailli vivement. Il démêloit aisément ces deux genres d'importuns, et les connôissoit à merveilles, et comme il étoit né caustique, il s'en vengeoit en peignant le caractère et le manège de ceux dont il étoit le plus obsédé. Il n'en étoit pas moins leur dupe dans le détail. D'ailleurs cette peinture vive qu'il en sçavoit faire, ne le consoloit point de l'ennui dont à la longue ils finissoient par l'ac^ câbler. Je l'en ai souvent vu peiné au point de vouloir tout quiter.

Il semble que les succès brillans qu'il eut dans le public auroient du assés flatter son amour-propre pour le mettre au dessus de ces petits incidens. Mais il étoit fait de manière à se dégoûter presque toujours de ce qu'il faisoit. Je crois qu'une des plus fortes raisons de ce dégoût avoit pour principe les grandes idées qu'il avoit de la Peinture. Car je puis assurer q;iil voïoit l'art beaucoup au dessus de ce qu'il le pi'atiquoit. Cette disposition le rendoit en tout fort peu prévenu pour ses ouvrages. Le prix qu'il en retiroit ne le touchoit pas davantage, et étoit fort au I. 3.

dessous de ce qu'il auroit pu en retirer. C'est qu'il n'aimoit point Targent, et qu'il n'y étoit nullement attaché. Ainsi il n'étoit pas même soutenu par cet amour du gain, si puissant sur tant d'autres. Je vais en rapporter un exemple et qui vous prouvera son indifférence sur l'un et l'autre de ces points.

Un 'perruquier lui apporta une perruque naturelle, qui n'avoit rien de recommandable, mais dont cependant il fut enchanté. Elle lui parut le chef-d'œuvre de l'imitation de la nature. Certainement, ce n'étoit pas celui de la nature frizée ; car je la vois d'ici dans toutesa longueur et toute sa platitude. Il en demanda le prix ; mais le perruquier, plus fin que lui, l'assura qu'il seroittrop content s'il vouloitlui donner quelque chose de sa façon. Quelques études l'auroient satisfait. Wateau crut n'avoir jamais fait un si bon marché, et proportionnant son présent au bonheur de sa possession, il lui donna deux petits tableaux pendans, et peut-être des plus piquans qu'il ait fait. J'arrivai peu de tems après la conclusion de cette bonne affaire. En vérité il en avoitdu scrupule. Il vouloit encore faire un tableau pour le perruquier, et ce fut avec peine que je rassurai sa conscience ^

En même tems qu'il étoit né caustique, il étoit né timide, deux choses que la nature ne réunit pas ordinairement. Il avoit de l'esprit, et quoiqu'il n'eût

1. Gei-saint dit : « et son désintéressement étoit si grand, que

plus d'une fois il s'est fâché vivement contre moi, pour avoir voulu lu donner un prix raisonnable de certaines choses que par générosité il refusoit. >> ^Cat. de Lorangère.)

point reçu d'éducation, il avoit de la finesse, et mtMiio de la délicatesse pour juger de la musique et de tous les ouvrages d'esprit. La lecture étoit son plus grand délassement. Il savoit mettre à profit ce qu'il avoit lu ; et quoiqu'en général il démêlât et rendît à merveille les ridicules de ceux qui venoient l'interrompre, je l'ai déjà dit, il étoit faible, et se laissoit surprendre facilement.

Ce fat ce qui donna occasion à son aventure avec un Peintre en miniature que vous me dispenserés de vous nommer. Cet homme parloit assés bien, mais trop abondamment de la Peinture. Apparemment qu'il s'étoit contraint sur la parole, le jour qu'il fut chez Wateau, ou que celui-ci, pour racourcir l'importunité, n'avoit cherché qu'à s'en débarasser ; car il sçût lui tirer un tableau, comme Patelin tire la pièce de drap de M. Guillaume.

Ce miniaturiste étoit si persuadé de son mérite, qu'il s'arrogeoit la perfection et la réussite des plus beaux ouvrages, par les conseils qu'il prétendoit avoir donné à leurs auteurs, et la façon dont il disoit les avoir conduits sur l'accord, l'harmonie et la disposition. Il ne s'adressoit pas mal pour se faire honneur. Car il choisissoit Messieurs de Troy, de Largillière et Rigaud, qui dans ce tems étoient dans toute leur force. J'étois jeune. Il ne se méfioit pas de moi. Il ignoroit même mon goût pour la Peinture. Un jour, avec la confiance et le faux enthousiasme d'un bavard quand on lui donne audience, il parla pendant plus de deux heures des corrections qu'il

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avoit fait faire à ces grands hommes, et de la déférence qu'ils avoient pour la justesse de son goût. Je fus indigné de son orgueil et de sa suffisance ; mais toute bonne qu'étoit la cause à défendre, je n'osai parler ; je ne me sentis pas assez fort, et je ne voulus point ajouter ma défaite au triomphe que lui assuroient l'abondance de ses paroles et l'ignorance de ses auditeurs.

Quelques jours après, causant avec Wateau sur le malheur des artistes, qui sont injustement déchirés, et qui souvent éprouvent la peine d'une mauvaise impression donnée aux sots ignorans, qui composeront toujours le plus grand nombre, je lui fis le récit de la conversation que j'avois entendue et je lui en nommai l'auteur. «Si je l'avais sçu d'un tel caractè7'e, me dit-il^ je ne lui aurais pas donné un tableau ces jours ci. » Alors il me conta très plaisamment ce qui lui étoit arrivé avec ce même homme, bien résolu d'en faire son profit.

Au bout de quelque tems, il vint voir Wateau^ le remercia du magnifiqueprésent qu'il luiavoit fait, 1 éleva fort au-dessus des plus grands ouvrages ; et ajouta que cependant, après l'avoir examiné avec soin, il avoit remarqué plusieurs corrections qu'il y croïoit nécessaires. Wateau^ intérieurement charmé de le voir s'enferrer de lui même, lui dit qu'il les feroit avec plaisir. L'autre répliqua que s'il vouloitles faire sous ses yeux, il le conduiroit. Wateau y consentit. Celui là, flatté d'une docilité dont il doutoit peut être en arrivant, tira le tableau qu'il avoit apporté à tout

hazard sous son manteau, et Wateau, d'un grand sang" froid, prit de l'huile d'aspic, et ne le fit pas attendre pour lui rendre la toile ou le bois d'une netteté charmante. Il voulut se fâcher, mais Wateau lui parla ferme, et vengea par merveille les grands hommes dont il lui fit sentir la supériorité ; ajoutant qu'il ne lui convenoit pas d'en parler comme il faisoit.

Jetiecvoh pas qu'une si bonne leçon l'ait corrigé; mais je sçais qu'il étoit assés connoisseur, et assez attentif à ses intérêts pour avoir regretté toute sa vie la perte d'un morceau que l'auteur qui ne S3 louoit pas ordinairement, m'a dit n'être pas un d3 ses plus mauvais. Tout ce que je puis dire, c'est que jamais il n'a eu autant de plaisir à faire aucun tableau qu'il en eut à effacer celui-là.

Jouissant d'une agréable réputation, il n'avoit d'autre ennemi que lui-même, et certain esprit d'instabilité qui le dominoit. 11 n'étoit pas sitôt établi dans un logement qu'il le prenoit en déplaisance. Il en changeoit cent et cent fois, et toujours sous des prétextes que par honte d'en user ainsi il s'étudioit à rendre spécieux. Là où il se fixoit le plus, ce fut en quelques chambres que j'eus en diférens quartiers de Paris, qui ne nous servoient qu'à poser le modelle, à peindre et à dessiner. Dans ces lieux uniquement consacrés à l'art, dégagés de toute impoituité, nous éprouvions lui et moi, avec un ami commun que le même goût entraînoit. la joie pure de la jeunesse, jointe à la vivacité de l'imagination, l'une et l'autre unies sans cesse aux charmes de la

Peinture. Je puis dire que Wateau, si sombre, si atrabilaire, si timide, et si caustique partout ailleurs, n'étoit plus alors que le Wateau de ses tableaux : c'est à dire l'auteur qu'ils font imaginer, agréable, tendre et peut être un peu berger.

Ce fut dans ces retraites que je reconnus pour mon profit combien Wateau pensoit profondément sur la Peinture ; et combien son exécution étoit inférieure à ses idées. En effet, n'aïant aucune connoissance de l'anatomie, et n'aïant presque jamais dessiné le nud, il ne sçavoit ni le lire, ni l'exprimer ; au point même que l'ensemble d'une Académie lui coûtoit et lui déplaisoit par conséquent. Les corps de femmes, exigeant moins d'articulation, lui étoient un peu plus faciles. Cela revient à ce que j'ai déjà observé cidessus que les dégoûts qu'il prenoit si souvent pour ses propres ouvrages, partoient de la situation d'un homme qui pense mieux qu'il ne peut exécuter.

En particulier cette insuffisance dans la pratique du dessin le mettoit hors de portée de peindre ni de composer rien de héroïque ni d'allégorique, encore moins de rendre les figures d'une certaine grandeur. Les quatre Saisons qu'il a peintes dans la salle à manger de M. Crozat en sont une preuve. Elles sont presque demie nature ; et, quoi qu'il les ait exécutées d'après les esquisses de M. de la Fosse, on y voit tant de manière et de sécheresse qu'on n'en sçauroit rien dire de bon. Ces tableaux cependant ne difèrent de sa façon de traiter ses petits sujets que par le nud et par les draperies qui sont d'un genre difèrent;

mais cette touche fine et légère, qui fait si bien dans le petit, perd tout son mérite et devient insupportable (juand elle est emploïée dans cette plus grande étendue qu'il a fallu emploïer ici.

Au fond, il en faut convenir, Wateau étoit infiniment maniéré. Quoique doué de certaines grâces, et séduisant dans ses sujets favoris, ses mains, ses têtes, son païsage même, tout s'y ressent de ce défaut. Le goût et Teffet forment ses plus grands avantages et produisent, il est vrai, d'agréables illusions, d'autant que sa couleur est bonne, qu'elle est juste dans l'expression de ses étoffes, qui sont dessinées d'une façon piquante. 11 faut dire encore qu'il n'a guères peint que des étoffes de soie toujours sujettes à donner des petits plis. Mais ses draperies étoient bien jettées, l'ordre des plis étoit vrai, parce qu'il les dessinoit toujours sur le naturel, et qu'il ne s'est jamais servi de mannequin. Le choix des couleurs locales de ses draperies étoit bon et ne choquoit jamais l'accord. Enfin sa touche fine et légère donnoit à toute son exécution un air piquant et animé. A l'égard de son expression je n'en puis rien dire : car il ne s'est jamais exposé à rendre aucune passion.

Ceppndant M. Crozaty qui aimoit les artistes, lui offrit sa table et un logement chez lui. Il les accepta. Cette belle maison, qui renfermoit alors un plus ^irand nombre de trésors pour la Peinture et pour ia Curiosité qu'i jamais particulier a peut être réuni •ous sa main, fournit mille nouveaux secours à .\'aleau. Mais ce qui piqua le plus son goût, ce fut

cette belle et nombreuse collection de dessins des plus grands maîtres qui faisoit partie de ces trésors. 11 étoit sensible à ceux de Giacomo Bassan. Mais plus encore aux études de Rubens et de Van Dyck. Les belles fabriques, les beaux sites, et le feuille plein de goût et d'esprit des arbres du Titien et du Campagnol, qu'il voïoit, pour ainsi dire, à découvert, le charmèrent. Et, comme il est naturel de voir les choses par rapport à l'utilité qu'on en peut retirer, il donnoit volontiers la préférence à ces dernières parties sur l'ordonnance, la composition et l'expression des grands peintres d'Histoire dont l'objet et les talens étoient si éloignés du sien. Il se contentoit de les admirer, sans chercher à se les appliquer par aucune étude particulière, dont aussi bieniln'auroit pu tirer beaucoup de secours.

Ce fut là que nous lui préparions. M, Henin, cet ' ami dontj'aiparlé ci dessus, et moi, un nombre infini des desseins, d'après les Études des meilleurs maîtres flamans, et do ces grands Païsagistes Italiens, et que nous avancions assés pour qu'en y donnant quatre coups il en avoit l'effet. G'étoit le servir selon son inclination : car il aimoit en tout à l'avoir promptement. G'étoit aussi, je le dirai toujours, la partie de la Peinture à laquelle il étoit le plus sensible.

Le genre du petit y conduit à peu de frais. Un rien en produit ou en altère l'expression. La chose est au point que quelquefois on pourroit soupçonner le hazard d'en avoir le principal honneur. Wateau, pour accélérer son effet et son exécution, aimoit à peindre

à gras. Cette manœuvre a eu toujours beaucoup de partisans, elles plus grands maîtres en ont faitusage. Mais pour l'emploïer avec succès il faut avoir fait de grandes et d'heureuses préparations, etWateau n'en faisoit presque jamais. Pour y suppléer en quelque façon, il étoit dans Thabitude, quand il.reprenoit un tableau, de le frotter indiféremment d'huile grasse et de repeindre par dessus. Cet avantage momentané a par la suite fait un tort considérable à ses tableaux : à quoi a encore beaucoup contribué une certaine malpropreté de pratique qui a dû faire tourner ses couleurs. Rarement il nettoïoit sa palette et étoit souvent plusieurs jours sans la charger. Son pot d'huile grasse dont il faisoit un si grand usage, étoit rempli d'ordures et de poussière et mêlé de toutes sortes de couleurs qui sortoient de ses pinceaux à mesure qu'il les y trempoit. Combien cette manière de procéder n'étoit-elle point éloignée des soins extraordinaires qu'ont pris certains peintres Hollandois pour travailler proprement I L'on cite entre autres sur ce ^omX Gérai'd Dow j et l'on remarque qu'il broïoit ses couleurs sur une glace, qu'il prenoit des précautions infinies pour empêcher qu'elles fussent altérées par le moindre atome de poussière, et nettoïoit toujours lui-même sa palette et jusqu'à la hante de ses pinceaux, ce que le dernier auteur de la Vie des peintres a plaisamment entendu de son manche à balai, trompé par la double signification du mothollandoisqui, suivant l'endroit et les circonstances oii on l'emploie, signifie tantôt une hante

de pinceau, tantôt un manche à balai, mais qui ne devoit pas faire d'équivoque ici.

Au reste, je ne crois pas que vous regardiés ces détails comme des minuties. Ils m'ont paru nécessaires à rapporter pour recommander ce soin et cette propreté dans l'emploi des couleurs ; condition trop essentielle pour la conservation et la durée des tableaux, pour n'en point relever hautement le défaut à ceux qui y ont manqué aussi fortement qu'a fait Wciteau. G'étoit sa paresse et son indolence qui l'y conduisoient encore plus que certaine vivacité, que le désir et même le besoin de jeter promptement sur la toile quelque effet conçu, peut inspirer. Il en étoit saisi quelquefois, mais beaucoup moins que du plaisir de dessiner. Cet exercice avoit pour lui un attrait infini, et quoique la plupart du tems, la figure qu'il dessinoit d'après le naturel n'avoit aucune destination déterminée, il avoit toute la peine du monde à s'en arracher.

Je dis que le plus ordinairement il dessinoit sans objet. Car jamais il n'a fait ni esquisse ni pensée pour aucun de ses tableaux, quelques légères et quelques peu arrêtées que c'a pu être. Sa coutume étoit de dessiner ses études dans un livre relié, de façon qu'il en avoit toujours un grand nombre sous sa main^ Il avoit des habits galans et quelques uns

1. Watteau laissa en mourant une grande quantité de dessins. Il les légua à quatre de ses amis : M. de Julienne, Tabbé Haranger, chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois, MM. Hénin et Gersaint. (Ca^ </e Lorangère.)

de comiques, dont il revôtoit les personnes de l'un et de l'autre sexe selon qu'il en trouvoit qui vouloient bien se tenir, et qu'il prenoit dans les attitudes que la nature lui présentoit, en préférant volontiers les plus simples aux autres. Quand il lui prenoit en gré de faire un tableau, il avoit recours à son recueil. Il y choisissoit les figures qui lui convenoient le mieux pour le moment. Il en formoit ses groupes le plus souvent en conséquence d'un fonds de païsage qu'il avoit conçu ou préparé. Il étoit rare même qu'il en usât autrement.

C^lte façon de composer, qui n'est assurément pas à suivre, est la véritable cause de cette uniformité qu'on peut reprocher aux tableaux de Wateau. Indépendamment de ce que, sans s'en apercevoir, il répétoit très souvent la même figure; ou parce qu elle lui pldisoit^ ou parce qu'en cherchant ç'avoit été la première qui s'étoit présentée à lui. C'est encore ce qui donne aux estampes gravées d'après lui une espèce de monotonie et de rapport général qui n'en permettent nullement la quantité. En un mot, à la réserve de quelques uns de sts tableaux, tels que l'Accordée ou la noce de villa^:*', le Bal, l'Enseigne faite pour le sieur GersaintS l'Embarquement de

1. a A son retour à Paris, qui étoit en 1721, dans les premières années de mon établissement, il vint chez moi me demander si je voulois bien le recevoir et lui permettre, pour se dégourdir les doigts, ce sont ses termes, si je voulois bien, dis-je, lui permettre de peindre un plafond, que je devois exposer en dehors : j'eus quelque répugnance à le satisfaire, aimant beaucoup mieux l'occuper à quelque chose de plus solide; mais, voyant que cela lui feroit plaisir, j'y consentis. L'on sçait

Cythère, qu'il a peint pour sa réception clans notre Académie et qu'il a répétée, ses compositions n'ont aucun objet. Elles n'expriment le concours d'aucune passion et sont, par conséquent, dépourvues d'une des plus piquantes parties de la peinture, je veux dire l'action. Elle seule, comme vous sçavés. Messieurs, peut communiquera votre composition, surtout dans l'Héroïque, ce feu sublime qui parle à l'esprit, le saisit, l'entraîne et le remplit d'admiration.

N'oublions point de remarquer ici que Wateaune fut reçu en votre Académie que plus de cinq ans après y avoir été agréé; c'est-à-dire le 28 août 1717. Son indolence à faire et à fournir le tableau requis pour consommer cet ouvrage fut la seule cause de ce retardement. Il avoit même fallu plusieurs citations pour le mettre en règle à cet égard.

Zes tt(/r(?mew5 et les commodités sans nombre qu'il trouva chez M. Crozat ne purent empêcher qu'il ne se dégoûtât encore de ce désirable séjour ^ Il en sor-

la réussite qu'eut ce morceau: le tout étoitfait d'après nature, les attitudes en étoient si vraies et si aisées; l'ordonnance si naturelle; les groupes si bien entendus qu'il attiroit les yeux des passans ; et même les plus habiles peintres vinrent à plusieurs fois pour l'admirer : ce fut le travail de huit journées, encore n'y travailloit-il que les matins, sa santé délicate ou pour mieux dire sa foiblesse, ne lui permettant pas de s'occuper plus longtemps. C'est le seul ouvrage qui ait un peu aiguisé son amour-propre ; il ne fit point difficulté de me l'avouer. M. de Julienne le possède actuellement dans son cabinet et il a été gravé par ses soins. » {Cat. de Lorangère.)

1. L'amour de la liberté et de l'indépendance le fit sortir de chez M. Crozat : il voulut vivre à sa fantaisie et mèms obscurément : il se retira chez mon beau-père dans un petit logement et défendit absolu-

lit pour aller demeurer avec M. Vleughels^ son ami, qui depuis est mort directeur de l'Académie de Rome. Mais il en emporta un fonds précieux de connoissances qu'il s'y étoit fait par cette étude assidue et réfléchie des desseins des grands maîtres. Ses ouvrages ont donné dans la suite de sa vie d'amples preuves de cette augmentation de sçavoir.

Cependant, frappé de la malheureuse inconstance d'un homme de ce mérite, j'étois fâché de voir que sa légèreté ne lui permettoit pas de jouir d'aucun bien-être présent et enbannissoit même toute espérance pour l'avenir. Je remarquois avec une véritable peine qu'il étoit continuellement la dupe de tout ce qui l'entouroit. Et en cela d'autant plus à plaindre que son esprit démêloit tout, tandis que sa foiblesse l'emportoit, enfin que la délicatesse de son tempérament augmentoit de jour en jour et tendoit à un dépérissement capable de le mettre fort mal à son aise. Je lui représentai sur tout cela qu'il avoit de bons amis, mais que l'usage du monde apprenoit le peu de fonds qu'il falloit faire sur les hommes quand on éprouvoit l'adversité. J'ajoutai que ceux qui pensoient plus dignement pouvoient mourir. J'emploïai toutes les raisons que sa situation ne fournissoit que trop à mon amitié. Je les appuïai même sur le goût de l'indépendance que la nature sembloillui avoir imprimé, et que, pour l'ordinaire,

meut de découvrir &a demeure à ceux qui la demandei-ulent. {Catalogue de I. «>.■<> 'iij ère.]

les talens se plaisent assés à adopter... A tout ce beau sermon je n'eus d'autre réponse que celle-ci, à la vérité après un remerciment personnel : Le pis aile?', n'est-ce pas l'hôpital? On n'y refuse pe?'sonne. J'avoue que je restai tout court à cette solution et que je gardai le silence. J'eus lieu de me flatter cependant que mes représentations n'avoient point absolument porté à faux et qu'elles avoient du moins fait en lui une de ces impressions qui, pour être sourdes pendant quelque tems, n'en sont pas moins fructueuses dans la suite. Car il eut plus d'attention à ses affaires, et, dans l'occasion, consulta des amis éclairés, tels que M. de Julienne^ qui lui sauva et lui conserva des effets que sa succession a recueillis, et qui, sans compter les desseins qu'il laissa à ses amis, se sont montés à plus de neuf mille livres.

1. A l'appui de cette bonne amitié de Watteau et de M. de Julienne, nous empruntons aux Archives des A7'ts trois précieuses lettres de Watteau à M. de Julienne, publiées sur copies; et le public ne se fâchera pas que nous empruntions à la suite une autre lettre de Watteau à Gersaint :

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