Ce tableau est exposé au Louvie, salle La Caze
Boucher. Il était son initiateur prédestiné, fatal; et cette peinture descendue des grandes écoles italiennes, rappelant à la fois le Corrège, le Véronèse et le Baroche, mais sauvée de l'imitation et delà servilité par le goût français de Lemoine et la personnalité de son tempérament, cette peinture était si bien celle dont Boucher attendait la révélation, et à laquelle son génie était prêt, qu'il se l'assimilait presque complètement du premier coup. Deux tableaux de lui, LA Naissance et la Mort d'Adonis, font voir combien il entra à fond, avant d'avoir dégagé sa manière propre, dans la manière de son maître : la valeur violente des premiers plans, ces chevelures et ces airs de tête empruntés au Véronèse, les profils corrégiens des amours, la tonalité des ombres dans les étoffes, ces tons rompus qui, dans les chairs, dans les têtes, viennent à tout moment relever et animer le ton général, ces égratignures et ces martelages de pâte sèche, cette peinture cristallisée qui a fait prendre quelques Lemoine pour des Watteau, ces teintes laqueuses de l'école de Venise, que Boucher ne tardera pas à perdre pour toujours, — tout, dans ces deux toiles, est de la touche de Lemoine; et il ne faut rien moins que la signature F. B. sur un vase, l'attestation des gravures de Michel Aubert et de Scotin, la mention du catalogue La Live de Jully pour les rendre à Boucher. — De la même facture devaient être les Quatre Éléments, peints par le comte de Bruhl, ainsi que l'Amour oiseleur et l'Amour moissonneur, où la manière corrégienne du
dessin de Lemoine est visible à travers l'interprétation de la gravure.
Plus tard, je le sais, Boucher dira à Mariette quil a fort peu travaillé chez Lemoine, qui prenait un très médiocre intérêt à ses élèves, qu'il n'y est demeuré que trois mois *. Mais Boucher disait-il vrai? Ce qu'il y a de sûr, c'est que, quand il sortit de l'atelier de Lemoine, il en sortit tout formé, et avec tous les secrets de la pratique de son maître. Ajoutons qu'il conserva toujours la plus haute estime pour Lemoine, dont il ne cessa de vanter les ouvrages ^.
Pendant qu'il fréquentait l'atelier de Lemoine, Boucher avait besoin d'argent pour vivre et pour jeter aux goûts de sa vie de garçon, à sa passion du plaisir. Quelques années avant, Carie Vanloo gagnait cet argent en faisant des décorations d'Opéra et de petits portraits à la grosse. Oudry, à cette heure de jeunesse et de nécessité delà vie des artistes, dessinait des rébus. Boucher se plia au métier de dessinateur, à des sujets de piété, à des imageries dont la gravure de fabrique ne laisse rien deviner du jeune maître. Il donna au commerce des Notre-Dame-des- Victoires, des vierges, une armée de saints. Il fit les
1. Abecedarîo de Mariette, publié par Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon. Paris, Dumoulin, 1851, vol. 1.
2. On présenta un jour au fameux Boucher un tableau de Lemoine. L'amateur à qui il appartenait avait fait ajouter des allonges à ce tableau pour lui donner un pendant. Il pria Boucher de le remplir. Je m'en garderai bien; de tels ouvrages sont pour moi des vases sacrés; je craindrais de les pro/tiner en y portant la main. {Almanach littéraire, 1778.)
estampes d'un bréviaire de Paris, où il représenta des Vertus au-dessus de petites vues de Paris, — ce qui fit faire aux jansénistes ce rapprochement ii'onique : la Foi et les Invalides, l'Espérance et le Louvre, la Religion et Notre-Dame, la Charité et le Pont-Neuf. Et pourquoi tant s'étonner de voir celui qui sera Boucher illustrer un paroissien? Ne sommes-nous pas dans le siècle où le peintre des petites maisons, Baudouin, sera un jour choisi pour enluminer le missel de la chapelle du Roi, à Versailles?
Ces travaux menaient Boucher à cette espèce de manufacture tenue par le père de Gars le graveur, qui avait le monopole des dessins et des gravures de thèses. Boucher dessinait là, pour le burin, les attributs, les trophées, les fleurons, les culs-de-lampe allégoriques, que le xviii® siècle aimait à jeter à travers l'ennui et la gravité du plus solennel imprimé; et, pour ce travail, il avait la table, le logement et soixante livres par mois, « ce qu'il estimait pour lors, écrit Mariette, être une fortune ». Ce fut dans les premiers temps de ce singulier arrangement, en 1721, que le pensionnaire du père Cars crayonna ces vignettes pour une nouvelle édition de VHistoire de Francede Daniel, figurant au n° ii6A du catalogue de Mariette. Il est à croire qu'il resta plusieurs années à dessiner ainsi sur commande et presque à la journée. Sans doute aussi, dans cet atelier de gravure, il fut tenté de toucher au cuivre, de jouer avec une pointe^ de jeter quelques-uns de ses des-
sins sur une planche, de s'interpréter lui-même ; ce qui lui valut la bonne fortune d'être choisi par M. de Julienne pour graverle plus grand nombre des études laissées par Watteau. Et Boucher interprétait <Ues Figures de différents caractères de paysages et d'études » dessinées par le maître, sans leur faire rien perdre de leur feu et de leur esprit. D'un trait large, d'un badinage d'aiguille, d'un travail hardi, heureux, sans peur, il indique du premier coup l'anatomie du moument des mains, les cassures de la soie, la rocaille des plis ; il balaye les paysages avec la liberté de la sanguine de Watteau; il enlève les silhouettes à la pointe comme le dessinateur les enlève au crayon; il fouette d'ombre les visages ; il les caresse de pointillé et de hachures avec l'aisance de son modèle. Jusque dans l'indication bâtonnée des jambes et l'accentuation des mules relevées, il garde sur sa planche l'accent et le style du maître, qu'il traduit plus sûrement que ses compagnons d'eau-forte, que Trémolières, que Basan, que Silvestre, que Gochin; aussi intimement, aussi familièrement que Gaylus. Et, de ce jour, Boucher a le génie de l'eau-forte spirituelle jusqu'au bout des ongles *.
A ce travail, la position de Boucher s'améliora. « M. de Julienne lui donnait 24 livres par jour, et tous deux étaient contents; car Boucher était fort expéditif, et la gravure n'était pour lui qu'un jeu^ »
1. D'après le « Peintre-graveur français continué », de M. de Baudicour, Boucher aurait gravé à l'eau-forte 182 pièces. Il y en a 44 d'après ses compositions, 12 d'après Bloemart, 1 d'après Loutherbourg et 125
BOUCHER. i;03
11 peignait tout en gravant et en dessinant ; en 1724, sur le sujet Evilmérodach, fils et succesneur de Naburhodonosoi\ délivre Joachim des chaînes dans lesquelles son père le 7'etenaù depuis longtemps^, Boucher, à peine âgé de vingt ans, remportait le premier prix à l'Académie de peinture. Et le samedi qui suivait le jour de la Saint-Louis, le jeune homme était élevé, selon l'usage immémorial, sur les épaules de ses camarades, promené autour de la place du Louvre remplie d'élèves, d'artistes et de curieux accourus au spectable,et déposé, l'ovation finie, àlapension^. Le voilà, pour trois ans, nourri, chauffé, éclairé, instruit; ajoutez à tout cela une gratification de 300 livres par an, et du temps de reste pour M. de Julienne et les autres. Son triennat achevé, il partait pour Rome. Au dire d'une notice de M. Durosoir, l'éclat de ses débuts, la faveur qu'obtenaient ses ébauches, lui créaient dans l'Académie des inimitiés et des jalousies qui le privaient de ce droit acquis d'être envoyé à Rome, et le réduisaient à faire le voyage d'Italie avec un amateur fort insoucieux des querelles d'é-
d'après Watteau, dont 104 pour le Livre d'études de M. de Julienne, Les plus désirables de ces eaux-fortes, d'après ses compositions, sont : le Sommeil, les Petits Buveurs de lait, le Petit Savoyard, la Tourterelle mise en cage. On compte quatre états de ces planches : 1. Avant l'adresse; IL Avec l'adresse à.' Odieuvre ; III. Avec l'adresse de Roguier, remplaçant celle d'Odieuvre, IV. Avecl'adresse de Buldet. Citons encore parmi les eaux-fortes de la composition de Boucher, l'Andromède avant la terminaison par Aveline, et les Grâces au tombeau de Watteau, qu'il faut posséder avant la lettre, dans l'état de l'épreuve, de la vente du baron de Veze,