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et les cristaux de roche, les améthystes de Thuringe, les cristaux d'étain, de plomb, de fer, les pyrites et les marcassites. L'or natif, les buissons d'argent vierge en végétation, les cuivres gorge-de-pigeon et queue-de-paon, les morceaux d'azur, les malachites de Sibérie, les jaspes, les poudingues, les cailloux, les agates, les sardoines, les coraux, tout l'écrin de la nature était vidé çà et là sur les étagères. Puis, dans ce merveilleux musée des couleurs célestes de la terre, venaient les coquilles avec leurs mille nuances délicates, leurs prismes, leurs reflets changeants, leurs chatoiements d'arc-en-ciel, leur rose tendre et pâle comme une rose noyée, leur vert doux comme l'ombre d'une vague, leur blanc caressé d'un rayon de lune : les tuyaux de mer, les buccins, les pourpres, les tonnes, les volutes, les porcelaines, les huîtres, les pétoncles, les cœurs, les moules, végétations de perle, d'émail et de nacre, groupées comme des parures dans les meubles de Boule, dans les cabinets de bois d'amarante, ou répandues sur les tables d'albâtre oriental, à côté des torchères de bois sculptée
Mais ce n'était pas seulement sa palette qui l'entourait. A côté de cette gamme idéale des couleurs féeriques, sa fantaisie aussi était là à portée de sa
1. Voyezle Catalogue raiso)mé des tableaux, dessins, estampes, bronzes, terres cuites, laques, porcelaines de différentes sortes, montées et non montées; meubles curieux, bijoux, minéraux, cristallisations, madrépores, coquilles et autres curiosités qui composent le cabinet de feu M. Boucher, premier peintre du Roi. A Paris, chez Musier, MDCCLXXI. La vente de ce cabinet, estimé 100,000 écus, produisit 110,919' 19*.
main. Le pays de caprice, adoré du xviii° siècle, la Chine, avait apporté ses porcelaines céladon, ses porcelaines bleu céleste, ses porcelaines truitées, ses porcelaines craquelées, et toutes ses curiosités exquises et fantasques, depuis la chaufferette à anse garnie de joncs jusqu'à une arithmétique ; petit pays de chimères où l'imagination de Boucher se plaisait, s'amusait, s'oubliait, malgré les reproches des critiques du temps, jetant avec amour sur le papier et sur la toile, sur les dessus des portes, sur les éventails, sur les cartes d'adresse des marchands de tableaux, ces costumes et ces figures baroques repris à Watteau, qui devaient, sous la main du premier peintre de M""" de Pompadour, faire de la Chine une des provinces du Rococo !
Ainsi entouré, dans ce paradis de ses yeux et de ses goûts, Boucher vivait heureux. Il semble qu'on le voie assis près de sa boîte h couleurs aux onze tiroirs, ayant à côté de lui sa pierre à broyer de porphyre, tenant son appui-main garni d'ivoire, laissant dans ses distractions aller son regard à tous ces petits modèles qui garnissaient les murs : le petit vaisseau, la petite galère, le petit canon, le petit carrosse monté àlaDalène, merveilleux joujoux que suivaient d'autres joujoux plus consultés par lui : la petite charrue, la petite herse, la petite brouette, le petit tonneau, le petit bateau de pêcheur, mobilier d'une ferme d'enfants, accessoires en miniature de la vie rustique, que vous retrouverez si bien enjolivés à toutes les pages de sa Pastorale. VA dans cet
atelier où chaque jour entrait quelque nouvel objet curieux ou charmant, où les cartons ventrus s'emplissaient de dessins sans que Boucher les trouvât jamais assez emplis, quelques amis intimes venaient tous les jours, après le dîner, passer de longues heures. Us admiraient l'acquisition, l'objet nouveau, la belle tentation à laquelle Boucher n'avait pu résister; puis ils se plaisaient à le regarder peindre ou dessiner, jouissant de voir les formes naître et se former si vite sous le badinage de ses crayons et de ses pinceaux, prenant plaisir à ce rare spectacle d'une facilité divine, d'une fécondité inépuisable. Ils attendaient, ils enlevaient au passage les dessins réussis, les compositions bien venues, les inspirations d'une verve bénie. De ceux-là, le premier était ce M. de Sireul qui, dans sa passion pour Boucher, avivée par la mort du peintre, continuant à réunir ses dessins, les premières idées de ses compositions les plus capitales, devait laisser cette prodigieuse collection appelée si justement par l'expert le portefeuille de M. Boucher'^.
Compagnie familière, amitié confidente, coui^ d'amateurs, causerie qui, de son bruit ailé, accompagne le travail, inspiration de tant de choses rayonnantes, éclats de lumière jouant dans le feu des curiosités naturelles, échos des rêves et des
1. Catalogue des tableaux et dessins précieux qui composent le cabinet de M. de Sireul, Paris, 1781. Dans notre siècle, la plus riche collection de dessins de Boucher a été celle de M. de Cypierre, qui ne comprenait pas moins de trente dessins de Boucher presque tous pastellés.
imaginations du peintre partout répétés, rien ne manquait donc à Boucher dans ce lieu où il se sentait si près de sa muse, que l'idée lui vint un jour de s'y représenter visité par Vénus et l'Amour.
Pour retrouver Boucher dans son atelier, ce portrait nous manque. Mais nous avons le pastel de Lundberg conservé au musée du Louvre : Boucher est là jeune, la physionomie animée et comme allu- 3iée, l'œil brillant, l'air vif, heureux; Lundberg semble avoir saisi son visage dans le feu d'un souper, àu milieu des causeries qui pétillent et du plaisir qui rit. Nous avons encore le portrait peint par Hoslin ^ et gravé par Salvator Garmona pour sa réception à l'Académie, image officielle du peintre qui va être le premier peintre du Roi. 11 est en riche habit de velours; les plus fines dentelles se chiffonnent en jabot sur sa poitrine et jouent en bouillons autour de sa main armée du porte-crayon. Regardez sa tête, son gros et grand nez, ses yeux saillants, ses épaisses paupières plissées, sa bouche largement taillée en pleine chair, humide comme la bouche de Piron, ses traits forts, son regard fin : c'est une aimable figure de vieillard épicurien, une physionomie sympathique qui ne respire que bonté, gaieté, mensualité, volupté spirituelle. Et l'homme, de l'acîord de tous les contemporains, ne démentait point son masque; cœur sensible, caractère obligeant et désintéressé, généreux de ses productions jusqu'à la
C« portrait est au Musée de Versaille»
prodigalité, incapable de basse jalousie, au-dessus des vils appétits du lucre et se refusant à abuser de sa vogue pour élever le prix de ses tableaux, plein de répugnance pour Tintrigue et laissant à son talent et au hasard des circonstances le soin de sa fortune, c'est ainsi qu'ils vous le peindront. Écoutez-les encore ; pas de peintre plus habile à railler les défauts de sa peinture que lui-même \ pas d'homme plus indulgent aux autres; et pour tout vice, le plus aimable des vices sociaux, un trop grand goût pour le plaisir, qu'il garda toute sa vie, en compagnie de Toqué, qui aimait le plaisir presque autant que lui, et de Monnet, l'entrepreneur de spectacles, qui l'aimait bien autant que Toqué; joyeux convive, amusant conteur, qui apportait à la table égayée devins, de femmes et de chansons, l'esprit de l'atelier, un esprit dont le sel ne devint jamais amer dans sa bouche : — voilà Boucher.
Ami de la jeunesse, aimant à s'en entourer, à s'y retremper, il laissait à toute heure libre accès dans son atelier. N'ayant point de ces tâtonnements, de ces incertitudes de main, de ces défaillances qui font qu'un peintre se cache pour produire, il donnait leçon les portes ouvertes, disant « qu'il ne savait conseiller que le pinceau à la main^ » ; et deux ou trois touches posées par lui sur la toile apportée, en apprenaient plus au jeune peintre que tout ce qu'il aurait pu lui dire. Aussi était-il entouré de l'affection