‹ L'art du XVIIIe siècleChapitre 30 sur 64 · Mercure de France, septembre · texte numérisé non relu

Mercure de France, septembre

NOTULES

Marmontel, faisant les portraits des commensaux des dîners du lundi de M""® Geoffrin, s'exprime en ces termes sur le compte de Boucher :

« Boucher avait du feu dans l'imagination, mais peu de vérité, mais encore moins de noblesse ; il n'avait pas vu les Grâces en bon lieu; il peignait Vénus et la Vierge d'après les nymphes des coulisses; et son langage se ressentait ainsi que ses tableaux des mœurs de ses modèles et du ton de son atelier. »

lyjme Boucher était une délicieuse femme. L'on a, pour juger sa beauté, le portrait de La Tour, exposé en 1737, conservé depuis dans la famille Cuvilliés, et possédé aujourd'hui par M.^^ Fozembas, à Bordeaux.

Le pastelliste nous la montre blonde avec des yeux bruns d'une infinie douceur et le sourire le plus malin. Elle est représentée dans une robe de satin blanc décolletée en carré et garnie d'une ruche, le cou légèrement voilé pm' la dentelle d'une écharpe, tourmentant un éventail fermé, de ses jolies mains gantées de mitaines blanches sans doigts et doublées de rose.

La femme de Boucher n'a pas gravé que la planche signée ; uxor ejus sculpsit. Je signalerai une autre eau-

forte assez rare représentant des Amours occupés à accrocher un écusson en forme d'œuf portant au-dessus d'une cigogne trois cœurs enflammés. Elle est signée : Jane Boucher.

Des documents récemment imprimés, dit M. Mantz, donnent deux fois des nouvelles de M™^ Boucher. Le 25 juillet 1770, une pension de 1,200 livres lui est accordée en considération des services rendus par son mari. Et plus tard, comme elle vieillit et qu'elle n'est point riche, Louis XVI double sa pension.

M""^ Boucher mourut fort vieille, gardant la coquetterie de ses jeunes années et portant jusqu'à sa mort les mitaines sans doigts du portrait de La Tour. M. Desmaze, qui donne ces renseignements d'après une communication de M°^^ Nata Roux, raconte que, malgré son âge, gimc Boucher continuait à suivre les modes, et qu'elle souffrait, au milieu de son élégance de la dernière heure, de se voir dans son portrait coitfée selon le goût du temps passé. C'est alors qu'elle priait David, qui était de ses amis, de rajeunir la coiffure. Et David ne trouva rien de mieux que de substituer dans le pastel de La Tour la coiffure que beaucoup d'années après La Tour avait donnée à M°^^ Cuvilliés, la propre fille de M"^^ Boucher.

Une lettre de Berch, secrétaire du comte de Tessin, publiée par M. de Chennevières dans ses Portraits inédits d'Artistes, nous renseigne sur le goût de la Suède pour la peinture de Boucher, sur le prix de ses tableaux, sur le mode de composition et de travail du Maître. Voici le paragraphe de cette lettre (octobre 1745) consacré à Boucher :

« Boucher va plus vite ; les quatre tableaux sont promis pour la fin du mois de mars. Le prix restera un secret entre Votre Excellence et lui, à cause de la coutume qu'il

BOUCHKK. 255

a établie de se faire donner 600 livres pour ces giandeurs, quand il y a du fini. Il ne veut de l'argent qu'à mesure quechaq.ie pièce sera livrée; mais il m'a conjuré de faire en sorte ([uecela aille plus régulièrement qu'avec les précédentes (iV. B. ce sont celles pour le château) qui l'ont bien fait languir. Encore une couple de jours de poste : si messieurs les banquiers ne permettent pas qu'on tire sur la Suéde pour payer les ouvrages faits, il accepte à regret de prendre l'argent d'avance pour la moitié des ouvrages à taire... »

« J'ai communiqué à M. Bouclier mes idées sur la disposition des sujets; il ne les a pas désapprouvées et a paru en être fort content. Le Matin sera une femme qui a fini avec son friseur, gardant encore son peignoir, ets'amusant à regarder des brimborions qu'une marchande de modes étale. Le Midy, une conversation au Palais-Royal entre une dame et un bel esprit qui fait la lecture de quelque mauvaise poésie, capable d'ennuyer la dame, qui fait voir l'heure à sa montre; la méridienne dans l'éloignement. L'Après-dîner ou le Soir nous embarrasse le plus ; des billets apportés pour donner un rendez-vous, ou des mantelets, des gants, etc., que la femme de chambre donne à sa maîtresse qui veut aller en visite. La Nuit peut être représentée par des folles qui vont en habit de bal, et se moquent de quelqu'un qui est endormi. On tâchera de caractériser les sujets de manière qu'avec les Quatre Points du Jour, cela fasse aussi les Quatre Saisons. Voilà, Monseigneur, les premiers projets que M. Boucher et moi nous avons formés ; avant que le matin soit entièrement passé, oiï aura des moments pour réfléchir comment bien remplir le reste de la journée. J'espère par la suite du temps d'avoir quelques croquis pour envoyer à Votre Excellence; M. Boucher paraît vouloir s'y prêter. »

Ces projets de tableaux sont-ils devenus les peintures du Matin, du Midy, du Soir, gravés par Petit? Auraient-ils donné lieu sur les mêmes idées à des compositions plus

oteiidiies qui n'ont pas été gravées et seraient cachées dans quelque château royal de Suède?

Nombre de têtes aux crayons de couleur des ventes Sireuil, Randon de Boisset, Conti, Blonde! d'Azincourt et que Boucher avait l'habitude de pasteller sur papier de soie, ainsi que nous l'indique le catalogue Trudaine, sont assez souvent des portraits déguisés sous la fantaisie d'un ajustement pastoral, des portraits dont le nom n'était inscrit que dans la mémoire des amants ou des amis du modèle. C'est ainsi que, dans ses Lettres sur différents sujets, imprimées à Berlin, Bernouilli raconte avoir vu en 1777, dans le magasin de tableaux et d'estampes de Michel, à Bâle, neuf têtes pastellées par Boucher, d'une hauteur d'un pied trois pouces, sur une largeur d'un pied. « Cette petite suite, écrit-il, choisie et variée entre les pastels connus de cette célèbre main, peut s'appeler le Cabinet des Beautés. Ce sont tous des beautés d'après nature, et d'après les plus beaux modèles qui brillaient à Paris; il y a entre autres le portrait de M"^^ de Pompadour. Le pastel en est fixé. »

Baillet de Saint-Julien, dans sa Lettre sur la peinture, ^749, tout en préférant Servandoni comme décorateur de théâtre, dit qu'on n'a jamais vu de plus beaux tableaux que les fermes de Boucher. Il parle de ses beaux jardins, de ses belles grottes, de ses beaux paysages, où les vues de Rome et de Tivoli se mêlent heureusement aux vues de Sceaux et d'Arcueil. Il vante sa décoration du palais du fleuve Sangar, le jeu perpétuel de la voûte d'eau, l'éclat de sa lumière reflété sur les colonnes du fond, le ton mat et reposant du devant de la décoration, le pittoresque des colonnes à demi taillées dans le roc avec leur prodigieuse ornementation de coquillages et de plantes marines.

Boucher a laissé un certain nombre de tableaux erotiques. Thorô parle quelque part d'une série de peintures exécutées pour éveiller les jeunes sens du roi Louis XV. Ces peintures existaient encore sous l'empire dans quelque coin caché d'un château royal. Je ne sais ce qu'elles sont devenues, et je ne puis juger leur valeur, ne les ayant jamais vues; mais j'ai été à même d'étudier, il y a quelques années, chez le baron de Schwiter, un échantillon de cette peinture erotique qui était certes bien le morceau le plus franc, le plus gras, le plus harmonieusement décoratoire.

C'est une femme sur son bidet. Du fond de rideaux de lit jaunâtres, semblables à une perse de l'Inde, la femme se détache, la tête un peu tournée de profil et faisant face au spectateur. Ses cheveux sont entourés d'une fanchon couleur de soufre; sa robe, très décolletée, est rose, et la chair de sa poitrine, de ses bras, joliment nacrée, jaillit du désordre d'un rien de linge blanc, du violet pâle de la ruche qui garnit son corsage, du violet pâle de ses engageantes. Dans la demi-teinte qui enveloppe le bas de son corps, un coup de lumière sur une rondeur de cuisse semble du vrai soleil dormant sur la peau. Et reviennent encore dans toute cette ombre de volupté la note violette aux jarretières qui attachent ses bas, la note rose aux mules qui chaussent ses pieds. Une chambrière, masquée par un dos de chaise, apporte du linge noyé dans une tonalité ambrée, sur lequel se détache le vert tendre de son corsage et le fard de ses joues. Un chat fait le gros dos sous le bidet.

A ces peintures se rattache, presque décemment, la Femme nue et couchée sur un sofa avec de gros oreillers DE soie, gravée en couleur par Demarteau, qui faisait pendant à une lo de pierre, à une Antiope endormie de Yanloo dans ce cabinet dont M. de Ménars laisse deviner la destination à Natoire dans une de ses lettres. « Je dois vous ajouter que, comme ce cabinet est fort petit et

fort chaud, je n'y ai voulu que des nudités. » (Lettre du i 1 mars i753, publiée pai M. Lecoy de la Marche.)

Sur le Salon de 1769, la dernière exposition de Boucher, Diderot s'exprime ainsi : « Le vieil athlète n'a pas voulu mourir sans se montrer encore une lois sur l'arène...

<< On aurait dû placer au bas de ce tableau un de ces polissons qu'on voit à l'entrée des jeux de foire, il aurait crié : « Approchez, messieurs, c'est ici qu'on voit le grand tapageur. » (Salon de 1769, publié par la Revue de Paris.)

Voici la lettre de Boucher donnée dans l'Isographie et adres?ée à Favart :

Je suis étonné que Vabée de la Garde ne vous ai point écrit. Ci ha communiquer ay Venvie que vous avés de recevoir de ses nouvelles. Cest un homme de cour à présent. On lui a fait avoir la place de Feronet aux petits apartements pour les desseins des habits, il a quitté celui d'abée, il est actuellement en peruque, en bource et en cavalier fort leste. Les femmes en vord perdre la tête, et je ne suis pas sans inquiétude pour madame Boucher. Faites vos compliments, s'il vous [plaist] à ïuadame Favart. Adieu, mon cher ami. Je vous embrasse de irAit mon cœur, et suis votre très humble et très obéissant se? vi euï .

Boucher.

A Faris, le 17 août 1748.

Cette lettre, d'après M. Etienne Charavay, serait une lettre de la femme de Boucher, qui était Je scribe ordinaire des lettres du peintre. Et la seule lettre émanant vraiment de la main de Boucher qu'on connaîtrait à l'heure présente, serait la lettre cataloguée dans Vlnventaire des auto-

graphes de M. Benjamin Fillon (séries IX et X), lettre que je copie sur le fac-similé publié dans le catalogue :

J'ay oubliés à vous demander les pièces de Bertelard et à vous en remercier du petit sermond que vous luy avés fait. J espère qu'il sera plus exacte.

J'ay été forcés de me purgés. Et je n'ai pus sortire qu'aut'ourd'huy.

Ainsi je penses qu'il est nécessaire que j'ayes mes pièces. Mes respects à madame, s'il vous plais.

J'ay l'honneur d'être, avec une éternelle reconnaissance, mon cher monsieur, votre amy.

Le chevalier Boucher.

A Paris, le 4 juillet i76i.

Cette lettre est également adressée à Favart. Elle est curieuse en ce qu'elle montre que le peintre signait ses lettres : Le chevalier Boucher.

Devosge, étant dans l'atelier deDeshayes, rapporte qu'un jour, comme il regardait I'Enlèvement des Sabines du Pousun, Boucher, beau-père de Desliayes, et qui avait connu Devosge chez Coustou, s'approcha du jeune artiste en contemplation devant l'ouvrage du maitre. « Vous trouvez donc cela bien beau? lui dit Boucher. — Je ne puis me lasser de l'admirer, répondit le jeune artiste. — Mon ami, repartit Boucher, tâchez d'en mieux profiter que moi. » (Éloge de Devosge, par Bremiet-Monnier. Dijon, 1813.)

Boucher resta jeune, très jeune toute sa vie, et Natoire, demandant de Rome à Antoine Duchesne des nouvelles de ses vieux amis de Paris, s'informe si Boucher est bien raisonnable?

Baudouin, — son Œuvre! n'est-ce point Je portefeuille d'estampes libertines qu'au milieu de la vraie Manon Lescaut du xvm'' siècle, Thémidore, le héros galant du livre se fait apporter dans son lit, pour se distraire et se consoler de l'infidélité de sa maîtresse Rozette?

Les moralistes n'ont pas manqué à Baudouin, depuis l'auteur de la Religieuse, jusqu'au dernier écrivassier d'art. Tous à l'envi ont flétri par des paroles indignées l'immoralité de son Œuvre. Pourquoi tant d'indulgence pour l'érotisme de la peinture mythologique, et une si grande sévérité pour l'érotisme de la peinture de genre? Et pourquoi encore la violence de cette indignation pour des méfaits d'un genre que ces mêmes moralistes pardonnent si facilement à La Fontaine, aux novellieri, — que le même Diderot pardonne si facilement à sa prose?

Pour moi, je suis reconnaissant à Baudouin de nous avoir peint l'Amour dans la robe de chambre de Clitandre, de nous avoir fait toucher, mieux qu'avec les descriptions de l'imprimé, les passades, les fantaisies, les épreuves, les arrangements, les rencontres, les liaisons qui n'ont point de lendemain, et semblent nouées entre les membres d'une société du Moment. Pour moi, je lui sais gré de nous faire assister, dans une certaine réalité, au spectacle de l'Amour du temps en ses molles scènes, en son milieu sensuel. Et, je le dis sans pudeur, si l'œuvre de Baudouin manquait, si les images friponnes des quatre Parties du Jour, de I'Épouse INDISCRÈTE, de I'Enlèvemënt nocturne, du Fruit de l'Amour SECRET, etc., n'existaient pas, il y aurait une grande lacune dans l'histoire des mœurs du xviii^ siècle. Et encore, si on n'avait plus les planches du Danger du téte-a-tète et du Carquois épuisé, où pourrait-on se faire une idée de l'atmosphère de volupté qui se dégage des tentures, des soieries, des meubles contournés, de la nuit tiède de ces chambres éclairées par un feu mourant de cheminée,

devant laquelle se meuvent des silhouettes amourcu?es dans des lueurs de rampe ?

Le talent avec lequel Baudouin d'un procédé commun a fait un art original n'est pas si méprisable qu'on voudrait le croire, et le corps léger donné avec la gouache aux imaginations amoureuses du peintre est presque une création originale. Avoir enlevé la guazzc à l'emplâtrement des peintres à l'eau italiens, l'avoir renouvelée par la légèreté et l'esprit de la touche, la tenir dans la vaghesse d'une ébauche de peintre et de coloriste qui n'a rien du fini froid de la miniature, la vivifier, l'accidenter des badinages d'un pinceau capriolant, la rayer de petits filets de lumière cassée et ressautante, semblables aux rayures d'un patin sur la glace, l'éclabousser d'un pétillement de tons jusqu'alors inconnus; en un mot, en faire cette peinture si bien appropriée aux choses et aux couleurs tendres et gaies du siècle, qu'elle meurt avec lui : c'est là le mérite de Baudouin et ce qui valut à la gouache française du XVIII® siècle de forcer les portes de l'Académie en 1763. Ue Baudouin, le premier et le plus peintre de tous les gouacheurs, descend tout cet aimable petit peuple d'artistes français et suédois, tout cet atelier parisien d'ouvriers délic^its travaillant avec des couleurs de tlears, et Lawrence, et Hoin, ce talent tout nouvellement retrouvé, et Taunay, et Moreau l'aîné, ce paysagiste aux parcs si joliment verts, et comme emplis de l'artifice d'une Flore. N'oublions pas enfin Hall, que nous voyons dans sa jeunesse s'étudier sur des traits d'eau-forte pure à colorier, à gouacher des compositions de Baudouin, et qui prend à ce travail l'usage claquant de ces morceaux gouaches qu'il introduira plus tard dans la miniature de ses portraits.

11? Fliîloiec^fte /hi?^««i^- ùii yecueiî d'éloges, de ciitiques

et d'anecdotes remarqualles, 1766, vante la beauté des deux filles de Boucher : la femme du peintre Deshayes, la femme du peintre Baudouin.

Baudouin a une qualité à un degré supérieur, c'est la mise en scène de ses petits sujets. Personne comme lui dans le monde de la petite peinture pour agencer, arranger, ccmtiner les lignes d'une composition, lui donner l'équilibre, ^'harmonie, l'heureux groupement. Cela, du reste, Baudouin le cherche et le cherche longtemps, témoin îe petit croquis tout couvert de repentirs du Fruit DE l'Amour secret, conservé dans les portefeuilles du Louvre; témoin cette gouache que je possède de I'Éfousk indiscrkte, où l'épcuee debout est beaucoup moins heureuse de mouvement que l'épouse agenouillée, par lui substituée dans la gouache gravée. Et le meilleur compositeur parmi les vignettistes, Moreau, on peut affirmer qu'il doit ce côté de son talent à l'étude et aux eaux-lcrtes qu'il fit dans sa jeunesse des ccmpcsiticns de Baudouin. On retrouve chez lui, et le balancement particulier aux duos de Baudouin, et même cet éclairage à rni- hauteur, fouettant de côté tout le milieu d'une scène, comme du triangle rayonnant d'une lanterne magique.

L'estampe du Modèle fcnnktk nous ouvre la porte des ateliers dans "lesquels se tiavaille la peinture de genre du temps. Ateliers qui n'ont rien de sévère, ateliers pleins de mépris pour les murs nus, et d'insouciance pour la triste lumière eu Nord. Ce scntbien plutôt d'aimables chambres G'amour à la corniche sculptée, où le soleil a ses entrées par !a grande fenêtre, cù le modèle a pour sa pose un carcpé en bois ccré, et où, sur un bonheur du jour de Kiesener, des roses trempent dans un vase de Sèvres, monté en or mat par un Gcuthière

Disons en terminant, qu'il n'est pas de peintre plus calomnié par les choses vendues sous Sun nom, que Baudouin. Il ne se tait pas une vente borgne où des peintures à l'huile ne soient cataljguées sous le nom de ce gouacheur, qui a été toute sa vie uniquement un gouacheur, et qui n'a laissé la mention, dans aucun ancien catalogue, d'une œuvre peinte autrement qu'à l'eau. Mais, qui sait cela? Le piquant, c'est que des amateurs gravi s acceptent pour authentiques ces petites peintures fadasses, et vous en entretiennent avec une commisération dédaigneuse pour votre goût, votre pauvre goût. Les rnallieureux ! ils n'ont jamais vu un Baudouin ; et pis plus un Baudouin à la gouache qu'à l'huile. Sans cela, ils sauraient que ce coloriste français n'a jamais tait rose, fait miniature, qu'il a eu toujours le vouloir d'atteindre dans son procédé la vigueur, a chaleur, la solidité, le barbotage même d'une esquisse à l'huile. Us sauraient qu'il n'a jamais donné que des éba,uclies,que des pochades ambitieuses, des effets de couleur d'untableau, que des 'premières idées jetées dans Ja pleine pâte delà gouache et où rien ne se voit du petit pinceau de Lavreince. C'est d'après ces ébauches à la diable qu'étaient gravées les voluptueuses estampes, si plaisantes en leur fini, — un miracle auquel il faut se rendre, — depuis qu'on a vu passer ces années dernières, à la vente Gigoux, les dessins du u Monument du Costume » de Moreau ; ces courantes indications de scènes, ces vagues bistres, ces rêves, ces nuages, auxquels l'adroite etintelligente gravure du xviii° siècle donnait la ligne, le modelage, le corps.

Maintenant un fait curieux. C'est qu'en dehors des peintures quelconques qui ne sont pas du tout de Baudouin, les peintures qui émanent vraiment de lui ne sont pour la plupart du temps presque plus de lui, tant elles sont remaniées, repinochées, enjolivées. On y trouve bien encore dans un coin un détail de meuble, de costume signé de son pinceau, mais tout le reste et toujours les figures sont d'une autre main, et de la plus misérable main. L'explica-

tion en est facile. Dans le discrédit où était tombée l'école française, la gouache, la plus délicate de toutes les peintures, ne s'est pas tirée de l'exposition du plein air, aussi bien qu'une sanguine ou une pierre d'Italie. Elle n'en a pas été quitte pour la cernée d'une mouillure, ou une piqûre d'humidité; la gouache a eu souvent des parties écaillées, détachées, détruites. De là, des restaurations, et des restaurations s'adressant au goût des amateurs, qui dans les premières années du siècle n'étaient pas des amateurs de l'art, mais des amateurs de polissonneries. Or, ces gens aiment les choses très faites, et n'auraient jamais acheté un vrai Baudouin laissé dans sa brutalité de coloriste, dans l'artistique de son faire. Il y eut donc un pourléchage qui s'étendit de la partie à restaurer à toute la délicate peinture, la miniaturant à l'usage de toutes les miniatures. Cette observation, je l'avais déjà faite à propos du Coucher de la Mariée, qu'avait acheté Roqueplan à la vente Tondu. J'y trouvais un vrai dessous de Baudouin avec quelques détails, comme la pendule de la cheminée, transperçant le travail appliqué du restaurateur. Aujourd'hui, la vente du baron Vincent a fait de cette observation une conviction.

Dans cette vente, la première du siècle contenant une suite de Baudouin, je n'en ai trouvé qu'un seul qui soit tout entier, et sans retouche, incontestablement de lui : l'ÉpousE INDISCRÈTE. Daus la Soirée des Thuileries, il n'y a franchement de Baudouin que la main du gentilhomme tenant la rose et les longs gants de la femme qui se lève du banc. Dans la Nuit, appartient seulement au gouacheur la jolie statue d'Amour, à la couleur glaiseuse; les deux petites figurines sont abominablement refaites. Et ainsi des autres.

Pour me résumer, depuis que je collectionne, depuis que je cours les marchands et les ventes, je n'ai jamais vu un Baudouin terminé, ou, si vous aimez mieux, poussé au point d'un Lavreince, d'un Hoin, d'un Freudeberg.

BOUCIIEH. 265

En second lieu, parmi tous les Baudouin que j'ai vus, je n'en ai rencontré que cinq, que cinq à l'entière authenticit»^ desquels je crois. Les voici : 4® Un crayonnage des cartons du Musée du Louvre, qui est la croquade de la pensée du Fruit DE l'Amour secret; 2° I'Épouse indiscrète, de la vente du baron Vincent; 3° une répétition que je possède du même sujet, maisavecl'épouse debout derrière sous le matelas, annonçant un premier essai de composition ; 4° le Précepteur, gravé sous le nom du Matin, le plus joli nuage d'aquarelle qui soit; 5<* les Soins tardifs, gouache curieuse par la préoccupation des effets de l'huile dans la couleur à l'eau. Le Matin et les Soins tardifs me viennent de la vente Tondu.

Page 1