Notice de Du Plaquet
2. « ... Il m'avoua qu'il devait infiniment aux conseils de Restout, le seul homme de talent qui lui ait paru vraiment communicatif ; que c'était le peintre qui lui avait appris à faire tourner une tête et à faire circuler l'air entre la figure et le fond, en reflétant le côté éclairé sur le fond et le fond sur le côté ombré; que, soit la faute de Restout, soit la sienne, il avait eu toutes les peines du monde à saisir ce principe, malgré sa simplicité; que lorsque le reflet est trop fort ou trop faible, en général vous ne rendez pas la nature ; que vous êtes faible ou dur, et que vous n'êtes plus ni vrai ni harmonieux. » Le Salon de 1769, par Diderot, publié par M, Walferdin, Revue de Paris^ septembre 1847
s'adressant à la femme, des dessins de la Rosalba, de cette peinture de coquetterie flottante, à demi fixée, volatile, pareille à la poussière de la grâce, tire et fait lever un art mâle, large et sérieux, une peinture d'une telle intensité d'expression, d'un tel relief et d'une telle illusion de vie, que cette peinture arrive à menacer, à inquiéter toute l'autre peinture, et qu'un moment, les portes de l'Académie se ferment par peur, au genre du Maître ^
La Tour commence à exposer en 1737. A cette première exposition, il est remarqué, reconnu ; le Mei'cure signale l'effet de son envoi sur le public.
L'année suivante, dans le flux et le reflux des spectateurs, la foule s'arrête, stationne devant ces
1. L'Académie résout de ne plus recevoir de peintres en pastel. Lettre, sur la peinture, la sculpture et V architecture, 1749. — Sur cette résolution, un peintre en pastel, du nom de Loir, quitte le pastel pour la sculpture. C'est ce Loir, et non La Tour, qui avait déjà modelé un portrait de Vanloo et une figure du satyre Marsyas. Réflexions nouvelles d'un amateur des beaux-arts. — A mesure que les succès de La Tour grandissent, ce mouvement d'hostilité, dejalousie contre le pastel s'accuse plus nettement. Le Jugement d'un amateur sur l'exposition des tableaux dit en 1753 : « M. La Tour a poussé le pastel au point de faire craindre qu'il ne dégoûte de la peinture. » La même année, le Salon se plaint de ce « qu'on préfère le pastel pour les portraits » ; et le critique attaque le pastel, sa crudité, sa poussière farineuse, sa touche « dure et désagréable, que l'art et le talent ne peuvent sauver. Il est vrai que la glace lui donne un vernis brillant, mais elle déguise les défauts sans les détruire. Elle n'empêche pas que le grain du crayon ne se détache par la suite, et que la fleur de la peinture ne disparaisse peu à peu. L'esprit qui anime les pastels de M. de La Tour eu ft imposé. >
portraits frappants de vérité, dont le Mey^cure note brièvement et naïvement le succès, en les marquant de l'astérisque avec lequel il désigne les morceaux les plus remarqués au Salon. Le public va au Restout, à ce joli portrait de Mademoiselle de la Boissière, que nous retrouvons dans la gravure de Petit, avec son attitude aisée, naturelle, et selon le mot du temps « artistement négligée » : tête nue, en coiffure plate, à demi souriante, la mine intelligente, malicieuse, les yeux noirs et éveillés, charmant type de la laide piquante, enveloppée dans cette toilette à la polonaise, de soie, de fourrure et de dentelle, qu'aime le pastelliste, les deux coudes appuyés sur la pierre d'appui d'une fenêtre, les deux mains cachées dans un petit manchon qui raccommoderait, dit l'auteur de la Lettre à la marquise S. P. H., les femmes les plus brouillées avec ces petits manchons \
En 1739, le portrait populaire de l'exposition de La Tour était le père Fiacre, quêteur des PP. de Nazareth, un personnage des plus répandus dans le monde et que venaient reconnaître au Salon tous les enfants de Paris; « portrait impatientant de ressemblance )), s'écrie un critique. Un nouveau côté du talent du peintre apparaissait là : devant ce personnage marqué de tous les symptômes de son état et de tous les signes de sa robe, commençait dans le public la reconnaissance du singulier génie de La
1. Description raisonnée des tableaux exposés au Louvre. Lettre à M"« la marquise de S. P. R. 1738.
Tour à peindre le métier, l'état, le caractère social de ses personnages *. Et le succès de son Salon l'amenait à peindre, à quelques mois de là, la maitresse du Roi, Madame de Mailly^
En 1740, son exposition de trois pastels est un triomphe. Les gazettes parlent d'une explosion d'admiration.
En 1741, le pastelliste, jaloux d'élever et d'agrandir son genre, arrivait à l'exposition avec un portrait composé et de dimension supérieure à toutes ses autres œuvres. Il montrait dans un grand pastel, — un tableau^ comme il est dit dans le livret du Salon, — le président de Rieux, vêtu d'une simarre noire et d'une robe rouge, assis dans son cabinet, sur un fauteuil de velours cramoisi, adossé à un paravent, et ayant sur sa droite une table couverte d'un tapis de velours bleu enrichi d'une crépine d'or; grand morceau qui faisait s'extasier sur chacun de ses détails : la perruque^ le rabat, la dentelle, la légèreté du cheveu, la finesse de la trame du linge et l'apprêt de l'ouvrière, la délicatesse et le dessin immense de la dentelle, tout cela se voyait, se sentait. Ce n'était plus du crayon, c'était de la « Saxe même; M. de la Tour avait le secret de toutes les manufactures ». La tabatière sur la table, une tabatière de ces Maubois entrelassées, et une plume un peu jaspée d'encre sur ses barbes, étaient déclarées le dernier mot de l'illu-
1. Description raisonnée des tableaux exposés au Salon du Louvre. 1739.
2. « 23 décembre 1739. L'on peint actuellement M™e de Mailly en pastel. C'est un nommé La Tour. >> Mémoires du duc de Luynes, vol. III.
sion. Un chef-d'œuvre sans prix, — disaient les critiques et le public, parmi lesquels courait le bruit que le cadre et la glace seuls avaient coûté cinquante louis ^
En 1742; l'année où deux pièces de vers du Recueil de Maurepas célèbrent son beau portrait de l'ambassadeur turc^ c'est la même affluence, la même foule devant ses pastels. On les assiège, on ne veut pas les quitter, on y revient. La curiosité ne se rassasie pas de voir le portrait de Mademoiselle Salle', « comme elle est chez elle », un portrait d'intimité, de déshabillé familier et galant, où la célèbre danseuse est représentée dans la vérité et la simplicité d'une pose d'habitude, assise sur un fauteuil de damas vert, « les bras à côté l'un de l'autre, les mains avancées vers les coudes », sans gants, en habit couleur de rose^ Et cette année-là, il y a une recrudescence, un déchaînement de vers des Pesselier en l'honneur de la Tour*.
Les expositions se suivent, les envois de la Tour se succèdent, l'enthousiasme augmente; les acclamations de l'admiration publique étouffent l'envie,
1. Lettre de M. Poiresson-Chamarande, au sujet des tableaux exposés au Salon du Louvre. 1741.