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Tableau de Paris, par Mercier, vol. II

nuh'es, le second point est de donner à chacun la juste poi'tion d'allé?'atwn qui lui convienne^ en sorte que le roi, le magisti'at^ le prêt7'e ne soient pas seulement roi, magisti'at, prêtre de la tête ou du caractèi^e^ mais soient de leur état depuis la tête jusqu'aux pieds... \ »

Gomme l'homme, La Tour peint la femme du temps en la pénétrant. Dans les portraits qu'il fait d'elle, il exprime les pensées et les réflexions qui occupent la tête de ces « liseuses de Newton». Il lui donne la profondeur, la diversité et la complexité de sa physionomie. Tout en lui gardant sa poudre, ses mouches et ses modes, il l'élève au-dessus dé ce joli de convention dont abusent les portraitistes d'alors. Il lui ôte ces airs de poupée éveillée qui font d'elle, dans la peinture courante, le type vide, creux et fripon, qu'on imaginerait à une « caillette » d'Angola. Le peintre de Marie Leczinska et de la Dauphine de Saxe sait donner à la femme la douceur attentive, la bonté réfléchie, le sérieux de la grâce, les plus délicates significations du visage féminin au repos. J'ai là, de lui, sous les yeux, un portrait de femme inconnue, au collier de ruban bleu, au corsage de velours et de dentelle et de cygne : dans ses yeux clairs, aux paupières un peu abaissées et presque clignotantes, il y a le plus doux recueillement d'idées que l'on puisse imaginer, et sur la lèvre sérieuse glisse le plus méditatif des sourires. A côté de ce pastel, voici une préparation : la Dan-

1. Le Salon de 1769, par Diderot, publié par M. Walferdiu. Revue de Paris, 1" septembre 1857.

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geville ; l'expression ici est tout autre : c'est la m) stérieuse et énigmatique expression d'une Jocondc sensuelle, une Joconde des Menus-Plaisirs. Dans ce carton entr'ouvert, cette image de la Sylvia, est-ce la folâtre et piquante figure qu'on attend d'une comédienne italienne? Non, dans ces traits fins, ce regard perçant, ce masque délicat de perspicacité, on croirait voir le portrait d'un diplomate habillé en femme. Et comparez tous les sourires de femmes de La Tour, aucun n'est banal; chacun est personnel, appartient à la personne, dessine et souligne un peu de son caractère, de son humeur, de son intelligence, de son âme, de son cœur. Voyez par exemple, à Saint-Quentin, l'oppositian de ces deux femmes qui sourient à côté l'une de l'autre : dans l'une, madame Massé, c'est le demi-épanouissement fin, délicat, voluptueusement spirituel, de cette quarantaine, qui est l'âge d'accomplissement de la femme du xvni° siècle, un sourire noyé comme dans une douce réminiscence, répandu sur tout ce visage grassouillet, se continuant dans le riant modelage des fossettes des joues, mouillant presque la tendre gaieté des yeux; et à côté, quel contraste, dans ces lèvres de jeune fille poupine, innocentes, moutonnières, ingénues, ouvertes à l'ignorance de la vie avec un sourire qui a la pure effronterie des dix-sept ans ! — Là, comme dans tous ses portraits de femmes, La Tour se montre le dessinateur le plus exquis de la plus fine expression féminine : de la bouche.

Nul peintre du xviii'' siècle n'eut, comme La Tour, le cerveau occupé, tourmenté, obsédé par l'idée et la conception philosophiques de l'art. Dans l'effort de son talent, « dans cette lutte avec une nature ingrate qui s'opposait à ses progrès, » il a été l'artiste le plus méditant, le plus raisonneur avec lui-même, le plus appliqué à chercher les grandes lois et les secrets de la peinture. Pour le juger, l'embrasser tout entier, il faudrait avoir ses conversations en petit comité avec Diderot qui le déclare « bon à entendre », et qui nous a gardé du peintre cet échantillon de pensée et de critique originale à propos de la Petite Fille au chien noir et de la manche de chemise manquée par Greuze :

« L'origine de ce défaut^ disait La Tour, Vest aussi d'une infinité d'autres plus essentiels. Cela vient de ce qu on prêche de trop bonne heure aux enfants d'embellir la nature^ au lieu de la rendre scrupuleusement. Ils se livrent au prétendu embellissement avant de savoir ce que c'est; en sorte que quand il s'agit d'imiter servilement^ comme il faut s'y résoudre datis ces petites choses, ils ne savent plus où ils en sont, . .

« Les professeurs de notre école, reprenait-il, font deux fautes gi^aves : la première, c'est de parler trop tôt aux enfants de ce principe; la seconde, c'est de le leur proposer sans y attacher aucune idée. D'où il arrive,

çu entre les enfants, les uns s'assujettissent en esclaves aux proportions de l'antique, à la règle et au compas, d'où ils ne se tirent plus, et sont à janiais faux et p'oids; et que les aut)'es s'abandonnent à un libertinage d'imagination qui les jette dans le faux et le maniéré, d'où ils ne se tirent pas davantage.»

Il terminait en confiant à Diderot « que la fureur d'embellir et d'exagérer lanature s'aff'aiblissait à tnesure qu'on acquérait plus d'expérience et d'habileté, et qu'il venait un temps oit on la trouvait si belle, si une, si liée même dans ses défauts, qu'on penchait â la rendre telle qu'on la voyait, penchant dont on n'était détourné que par r habitude contraii^e et par l'extrême difficulté qu'on trouvait à être assez vrai pour plaire en suivant cette route \ »

A rouler, à retourner ainsi et dans tous les sens la pensée fixe et la méditation des moyens et du but de l'art, à chercher des principes et des théories, i\ vouloir trouver la règle d'idéal de son métier, La Tour perdait peu à peu la spontanéité de son talent. Son esthétique à la longue paralysait son inspiration. Et comme il arrive à ces vieillesses de peintres, trop réfléchies, trop théoriciennes, il en venait à perdre le feu de son travail et de ses œuvres.

« J'ai vu peindre La Tour, dit Diderot; il est tranquille et froid; il ne se tourmente point, il ne souffre point, il ne halète point, il ne fait aucune de ces contorsions du modeleur enthousiaste sur lequel on

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