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Dictionnaire des Arts, par Watelet. Supplément

2. La Tour chercha toute sa vie la fixation du vernis. Dès 1747, Tabbé Le Blanc, dans sa Lettre sur l'Exposition des ouvrages de peinture, dit « que le vernis de La Tour fixe la durée du pastel sans en

pêche de s'en aller « moitié dispersée dans les airs, moitié attachée aux ailes du vieux Saturne », le génie du pastel se débat, s'agite, expire peu à peu dans

altérer la fleur, et qu'il est à espérer que ses ouvrages dureront autant que les choses humaines peuvent durer ». La même année, Lieudé de Septmanville, dans ses Réflexions nouvelles d'un amateur, dit : « Il est vrai que M. de La Tour s'est donné la torture pour trouver un vernis qui lui a manqué totalement et qui lui a gâté totalement quantité de tableaux. On n'ignore pas qu'il a offert une somme d'argent au sieur Charmeton, qui s'est flatté d'avoir trouvé la façon de fixer le pastel. On convient qu'il a découvert par ses soins quelque corps subtil avec lequel il prétend donner plus de consistance à cette façon de peindre. » Cette fixation est, du reste, la grande recherche de tout le siècle. Dans ce goût et cette mode du pastel qui « met les crayons de couleur à la main de tout le monde », aux mains des hommes, des femmes, du chevalier de Boufflers et de M""» Charrière, qui peuple les expositions de la place Dauphine des pastels des Montjoie, élèves de La Tour, il y a une émulation d'inventions, de procédés, de secrets, pour assurer un peu de durée à cette peinture fragile. De 1708 à 1773, ce n'est, dans ï Avant-Coureur , qu'annonces de découvertes : les demoiselles Beauvais préviennent le public qu'elles ont trouvé un secret pour fixer le pastel sans altérer la beauté et la vivacité des couleurs ; un sieur Mauge entretient le public, dans une longue lettre, sur un nouveau procédé; un sieur Bréa déclare qu'on peut passer, sur les pastels fixés par lui, la main, même la pierre ponce. M. de Saint-Michel, gentilhomme piémontais, peintre du roi de Sardaigne, muni d'un certificat de Cochin, se vante d'être parvenu à fixer le pastel d'une manière inaltérable, et d'avoir trouvé la composition d'un pastel très-beau. Il propose son secret à mille souscripteurs, à raison de trois louis, en échange desquels ils recevront chacun un livre qui contiendra les fameuses recettes. On donne le procédé du prince de San-Severo, qui consistait à employer la colle de poisson. On indique im autre moyen de fixation, qui est de couvrir tout le pastel de poussière dégomme arabique passée au tamis, de dissoudre cette poussière avec de la vapeur d'eau chaude, et de recouvrir cet enduit d'une couche de vernis à l'huile. M. Monpetit attaque tous ces précédés, qui ont le défaut de brunir et de charger les tons du pastel, et renvoie à Tinvention de Loriot, qu'il regarde comme la meilleure. Enfin le secret de Loriot est divulgué et publié en 1780 par Renou, secrétaire de l'Académie royale de peinture. — Quant au secret de La Tour, dont on peut étudier l'effet à Saint-Quentin, il est encore enfermé dans une lettre autographe du peintre, que M. VUlot devait publier.

le pastelliste distrait de l'art par de plus hautes spéculations : 0 Je sortais du Salon, dit Diderot, je suis entré chez La Tour, cet homme si singulier qui apprend le latin à cinquante-cinq ans, et qui abandonne Tart dans lequel il excelle pour s'enfoncer dans les profondeurs de la métaphysique qui achèvera de lui déranger la tête *. »

Malgré la délicatesse de sa complexion, la faiblesse de santé de sa première jeunesse, les dépenses d'une vie prodiguée au travail et au plaisir, La Tour arrive à la vieillesse, une vieillesse sans infirmités. Ses vieilles années, il va les reposer et les rafraîchir au vert de la banlieue. Presque octogénaire, il quitte les galeries du Louvre pour vivre dans sa petite maison d'Auteuil, cette retraite de patriarche, où venait le visiter le maréchal de Saxe, et près de laquelle le Roi ne passait jamais sans envoyer demander de ses nouvelles. Puis, lorsque ses quatrevingts ans sont sonnés, il veut revenir pour mourir là où il est né ^, et le 21 juin 1 784, l'artiste, de retour dans sa ville natale, salué par le canon, le carillon,

1. Le Salon de 1769, par Diderot. Revue de Paris, septembre 1857.

2. Une tradition rapportée par M. Dréolle fait du retour de La Tour à Saint-Quentin une espèce d'enlèvement. Sous le prétexte de l'emmener à la Villette povr une ascension de Montgolfier, un de ses amis et de ses compatriotes, M. Cambronne, l'aurait entraîné, avec une douce vioieiice, jusqu'à sa ville natale.

les acclcamations de ses compatriotes, reçoit, à son entrée dans sa maison, une couronne de chêne avec laquelle Saint-Quentin cherche à payer les fondations de son bienfaiteur et à honorer la gloire de son grand peintre.

Il survécut quatre ans à cette ovation, entouré des soins pieux d'un frère*, l'esprit et le cœur tombés dans une sorte de douce enfance, la raison attendrie et vacillante, à demi fou, pris d'une espèce d'amour délirant de l'humanité et de la nature. Cette tête allumée, et qui, sous le bonnet de taffetas noir dont le peintre se coiffe dans ses portraits, ressemble à la tête fumante de Diderot, ce cerveau grisé de lectures, de sciences, de mathématiques, de politique, de théologie, de métaphysique, de morale, de poésie, bourré, à éclater, de notions immenses, entassées, confuses; cette imagination généreuse et désordonnée, pleine du chaos d'une Encyclopédie et de l'utopie d'une Révolution, allaient aux derniers jours, chez le vieillard, à l'exaltation, à l'égarement. Ses idées se perdaient dans une cosmogonie insensée et sublime ^ et un panthéisme passionné mettait en lui comme une adoration embrassante de la création et de la créature. Dans la campagne, par un beau jour vivant de printemps, il tombait à genoux, remerciait Dieu du soleil, parlait aux arbres, et les

1. La Tour eut deux frères : l'un qui entra dans la finance, et dont il hérita ; l'autre qui se fit militaire, et eut une célébrité de duelliste. C'est Jean-François, auquel il légua, en mourant, sa fortune et ses pastels.

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