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WATTEAU

WATTEAU

Le grand poète du xvme siècle est Watteau. Une création, toute une création de poème et de rêve, sortie de sa tête, emplit son Œuvre de l’élégance d’une vie surnaturelle. De la fantaisie de sa cervelle, de son caprice d’art, de son génie tout neuf, une féerie, mille féeries se sont envolées. Le peintre a tiré des visions enchantées de son imagination, un monde idéal, et, au-dessus de son temps, il a bâti un de ces royaumes shakespeariens, une de ces patries amoureuses et lumineuses, un de ces paradis galants que les Polyphile bâtissent sur le nuage du songe, pour la joie délicate des vivants poétiques.

Watteau a renouvelé la grâce. La grâce, chez Watteau, n’est plus la grâce antique : un charme rigoureux et solide, la perfection de marbre de la Galatée, la séduction toute plastique et la gloire matérielle des Yénus. La grâce de Watteau est la grâce. Elle est le rien qui habille la femme d’un agrément, d’une coquetterie, d’un beau au-delà du beau physique. Elle est cette chose subtile qui

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semble le sourire de la ligne, l’â me de la forme, la physionomie spirituelle de la matière.

Toutes les séductions de la femme au repos : la langueur, la paresse, l’abandon, les adossements, les allongements, les nonchalances, la cadence des poses, le joli air des profils penchés sur les gammes d'amour , les retraites fuyantes des poitrines, les serpentements et les ondulations, les souplesses du corps féminin, et le jeu des doigts effilés sur le manche des éventails, et les indiscrétions des hauts talons dépassant les jupes, et les heureuses fortunes du maintien, et la coquetterie des gestes, et le manège des épaules, et tout ce savoir que les miroirs du siècle dernier ont appris à la femme, la mimique de la grâce ! elle vit en Watteau avec sa fleur et son accent, immortelle et fixée en une épreuve mieux vivante, que ce sein de la femme de Diomède moulée par la cendre de Pompéi. Et, cette grâce, si Watteau l’anime, s’il la délie du repos et de l’immobilité, s’il la fait agissante et remuée, il semble qu’elle s’agite sur un rythme, et que sa marche balancée soit une danse menée par une harmonie.

Quel décor a la femme, a la grâce ! O nature, où le peintre promenait ses poésies ! O campagne ! ô théâtre accommodé pour une désirable vie ! une terre complice, des bois galants, des champs emplis de musique, des bosquets propices aux jeux de l’écho ! des arbres en berceaux où pendent les paniers de fleurs ! des déserts, loin du monde jaloux, touchés du pinceau magique d’un Servandoni, rafraîchis de

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fontaines, peuplés de marbres et de statues, et de naïades, que tache l’ombre tremblante des feuilles ! jets d’eau jaillissant soudain du milieu des cours des fermes ! le pays àimable et radieux ! Soleils d’apothéose, belles lumières dormantes sur les pelouses, verdures pénétrées et translucides, sans une ombre où s’endorment la palette de Yéronèse, le tapage des zinzolins et des chevelures blondes ! Délices champêtres ! décorations murmurantes et parées ! jardins embuissonnés de ronces et de roses! paysages de France, plantés de pins d’Italie ! villages égayés de noces et de carrosses, de cérémonies, de toilettes et de fêtes, étourdis de violons et de liâtes qui mènent à un temple jésuite, l’hymen de la Nature et de l’Opéra ! scène agreste au rideau vert, à la rampe de fleurs, où monte la Comédie-Française, où gambade la Comédie-Italienne.

Alerte, pour égayer le printemps en costume de bal, le ciel et la terre de Watteau, alerte, les Gelosïl Un rire bergamasque sera le rire et l’entrain et l’action et le mouvement du poème. Voilà qu’elle court et qu’elle éveille la gaieté, les zéphyrs et le bruit, la Folie encapuchonnée de grelots sonnants ! Fraises et bon;; ets, buffles et dagues, petites vestes et courts manteaux: vont et viennent. La troupe des bouffons est accourue, amenant sous les ombrages - le carnaval des passions humaines et l’arc-en-ciel de ses habits. Famille bariolée, vêtue de soleil et de soie rayée ! celui-ci qui se masque avec la nuit ! celui-là qui se farde avec la lune 1 Arlequin, gracieusé

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comme un trait de plume du Parmesan ! Pierrot, les bras au corps, droit comme un I? et les Tartaglias, et les Scapins, et les Cassandres, et les Docteurs, et le favori Mezzetin «le gros brun au visage riant» toujours au premier plan, la toque fuyant du front, zébré du haut en bas, fier comme un dieu et gras comme un Silène I G’est la Comédie- Italienne qui tient la guitare d§ns tous ces paysages Bien campée et le nez au vent, c’est la Comédie Italienne qui sème glorieusement au bord des sources, à la marge des forêts, dans les clairières, les doux accents,

« Enfants d’une bouche vermeille. »

C’est le duo de Gilles et de Colombine qui est la musique et la chanson de la Comédie de Watteau,

Comme cette mode d’Italie, étincelante et bizarre, se marie heureusement à la mode française duxvme siècle enfant ! et quelle mode adorable naît de ces modes alliées et brouillées : la mode de Watteau 1 une mode d’aventure et de liberté, errante et bénie, qui attrape le neuf, le piquant, le provoquant ; des ciseaux d’artiste qui trouvent, en se jouant, la négligence et la parure, l’abandon du matin, et le bel habillé des après-midi ; ciseaux de fée dotant le temps qui viendra des patrons des Mille et une Nuits, madame de Pompadour, du négligé qu’elle baptisera, et la Bertin de la fortune ! Ils couraient et coupaient en pleine volupté, dans l’argent du

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satin, ne ménageant ni l’étoffé, ni l’œil des galants. Jolis retroussis de jupes, ravissante rocaille des plis, étroits corsages, prisons friponnes^ corbeilles de soie d’où se sauvait la chair fleurie ! 0 ciseaux enrubannés de Watteau, quel joli royaume de coquetterie vous tailliez dans le royaume embéguiné de la Maintenon I

Ce tailleur divin était un merveilleux utopiste, un embellisseur de toutes choses, le plus aimable et le plus déterminé menteur. Touche- t-il à la guerre ? Loin le sang, le carnage, l’horreur et la terreur? Vive la gloire parée pour l’Opéra ! vive le fracas des galons et des chamarrures, le bruit des couleurs et des uniformes, la guerre endimanchée qui passe, emplissant de visions sonores les yeux des enfants ; et le coup de l’étrier de l’amour, l’espoir en croupe, les regrets qui se grisent, un choc de verres et de poignées de main, les mulets empanachés, les enfants de hasard au sein des mères, les jeux de cartes, les cuisines en plein vent, les petits marmitons blancs, les malles d’officiers ouvertes pour la toilette, les beautés descendues des charrettes, toutes fraîches et sans rien de chiffonné àleurs coquets diadèmes de dentelles ; et tout le long du chemin de la Mort, les élégances de la ville charroyées sous la tente, des marches que mènent dans les coulisses les violons de Lérida, des La Tulipe pimpants, des Manon qui font les coquettes entre deux coups de canon, des caillettes qui sautent dans la discipline à pieds joints, de beaux hommes qui se dandinent sur un pied ; les

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héroïsmes à plat ventre autour du chaudron qui bout, l’art de tuer àla buvette, la guerre du xvme siècle, l’armée de Denain, de Fontenoy et de Rosbach croquée dans son joli train et son allure déboutonnée !

Mais à quoi bon tirer son imagination du spectacle du monde, qnand on peut inventer un monde et un poème ? poème unique et ravissant du Loisir qui se balance, des Entretiens et des Chants du bel âge, de l’Amusement pastoral et du Passe-temps assis ! poème de paix et de tranquillité, où le jeu de l’escarpolette même se meurt, la corde traînant sur le sable. . .Thélème partout ! et partout Tempé ! Iles, îles enchantées, qu’un ruban de cristal sépare de la terre ! îles sans soin ni cure, où le Repos cause avec l’Ombre I promenades sans but et au petit pas; repos accoudé devant le repos des nuages et devant le repos de l’onde ! Champs-Élysées du maître î L’heure dort là-bas à l’horizon sous ce toit rustique. Dans un lieu au hasard et sans place sur la carte de la terre, il est une éternelle paresse sous les arbres. La vue et la pensée s’y assoupissent dans un lointain vague et perdu, comme ces barrières profondes et flottantes dont Titien ferme le monde et ses tableaux. Un Léthé roule le silence par ce pays d’oubli, peuplé de ligures qui n’ont que des yeux et des bouches : une flamme et un sourire ! Sur les lèvres ouvertes voltigent des pensées, des musiques, des paroles semblables aux paroles des comédies d’amour de Shakespeare ; et les voilà à l’ombre, toutes ces âmes

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vêtues de satin, charmeresses baptisées, habillées par les poètes : les Linda et les Galboé, les Héro et les Rosaline, les Viola et les Olivia, toutes les reines du Ce que vous voudrez Des marchandes de fleurs passent doucement qui fleurissent à la ronde les corsets et les bouquets de cheveux noués au haut de la tête. Rien de bruyant que des jeux d’enfants aux grands yeux noirs, sautant au pied des couples comme des oiseaux ; petits génies que le poète jette au seuil de ce rêve et de cet enchantement. Ne rien faire qu’écouter son cœur, et laisser parler son esprit, et laisser venir les rafraîchissements, et laisser marcher le soleil, et laisser le monde aller, et laisser les petites filles tourmenter des chiens qui n’aboient pas.

Voilà l’Olympe et la mythologie nouvelle ; l’Olympe de tous les demi-dieux oubliés par l’antiquité. Voilà la déification des idées du xvme siècle, l’âme du monde et du temps de Watteau amenée au Panthéon des passions et des modes humaines. Ce sont les nouvelles humeurs de l’humanité vieillissante, la Langueur, la Galanterie, la Rêverie que Watteau incarne en des allégories habillées, et qu’il accoude sur le pulvinar d’une nature divine ; ce sont les muses morales de nos âges dont il fait les femmes, on pourrait dire, les déesses de ces divins tableautins.

L’amour est la lumière de ce monde. Il le pénètre et l’emplit. Il en est la jeunesse et la sérénité ; et passez les fleuves et les monts, les promenades et

les jardins, les lacs et les fontaines, le paradis de Watteau s’ouvre : c’est Cythère. Sous un ciel peint des couleurs de l’été, la galère de Cléopâtre se balance à la rive. L’onde est morte. Le bois se tait. De l’herbe au firmament, battant l’air sans haleine de leurs ailes de papillon, un essaim de Cupidons vole, vole, qui se joue et danse, nouant ici avec des roses les couples nonchalants, nouant là-haut la ronde des baisers de la terre montés au ciel. Ici est le temple, ici est la fin de ce monde : «l’Amour paisible » du peintre, l’Amour désarmé, assis à l’ombre, que le poète de Téos voulait graver sur une douce coupe du printemps ; une Arcadie sourieuse ; un Décaméron de sentiments ; un recueillement tendre ; des attentions au regard vague ; des paroles qui bercent l’âme ; une galanterie platonique, un loisir occupé du cœur, une oisiveté de jeune compagnie ; une cour d’amoureuses pensées ; la courtoisie émue et badine de jeunes mariés penchés sur le bras qu’ils se donnent ; des yeux sans fièvre, des enlacements sans impatience, des désirs sans appétits, des voluptés sans désirs, des audaces de gestes réglées pour le spectacle comme un ballet, et des défenses tranquilles et dédaigneuses de hâte en leur sécurité ; le roman du corps et de la tête apaisé, pacifié, ressuscité, bienheureux ; une paresse de passion dont rient d’un rire de bouc les satyres de pierre embusqués dans les coulisses vertes... Adieu les bacchanales que menait Gillot, ce dernier païen de la Renaissance, né des libations

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de la Pléiade aux dieux agrestes d’Arcueil ! Adieu l’Olympe du lo Pæan, les chalumeaux enroués et les Dieux chèvre-pieds, le rire du Cyclope d’Euripide et de YÉvohé de Ronsard ; les licencieux triomphes, les joies couronnées de lierres,

« Et la libre cadence

« De leur danse. »

Ces dieux s’en sont allés, et Rubens, qui revit dans cette palette de chair rose et blonde, erre dépaysé dans ces fêtes où se tait l’émeute des sens, — caprices animés qui semblent attendre un coup de baguette pour perdre leur corps et disparaître dans la patrie du caprice comme un songe d’une nuit d’été ! C’est Cythère ; mais c’est la Cythère de Watteau. C’est l’amour ; mais c’est l’amour poétique, l’amour qui songe et qui pense, l’amour moderne, avec ses aspirations et sa couronne de mélancolie.

Oui, au fond de cet Œuvre de Watteau, je ne sais quelle lente et vague harmonie murmure derrière les paroles rieuses ; je ne sais quelle tristesse musicale et doucement contagieuse est répandue dans ces fêtes galantes. Pareille à la séduction de Venise, je ne sais quelle poésie voilée et soupirante y entretient à voix basse l’esprit charmé. L’homme passe au travers de son Œuvre; et cet Œuvre, vous venez à le regarder comme le jeu et la distraction d’une pensée souffrante, comme les jouets d’un enfant malade et qui est mort.

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L’homme, — un portrait vous le dira. Le voilà jeune, pris au vif : un masque inquiet, maigre et nerveux ; le sourcil arqué et fébrile, l’œil noir, grand, remuant ; le nez long, décharné : la bouche triste, sèche, aiguë de contour; avec des ailes du nez aux coins des lèvres, un grand pli de chair tiraillant la face. Et de portraits en portraits, comme d’années en années, vous le verrez aller maigrissant et mélancolique, ses longs doigts perdus dans ses amples manchettes, son habit plissé sur sa poitrine osseuse, vieillard à trente ans, les yeux enfoncés, la bouche serrée, le visage anguleux, ne gardant que son beau front respecté des longues boucles d’une perruque à la Louis XIV.

Ou plutôt ouvrons son œuvre : Lorgneur ou Flûfeur , — c’est lui. Son regard négligent pose sur lë couple enlacé qu’il amuse de musique. Il laisse aller le bruit qu’il fait. L’œil muet accompagne les embrassades, écoutant aimer, versant les sérénades, insoucieux, indifférent et morose, rongé d’ennui, comme un violon de noces, las des fêtes qu’il mène, et sourd à son violon qui chante.

Du grand peintre français, que reste-t-il, qui le raconte? Quatre pages de d’Argenville et les anecdotes d’un catalogue d’estampes. Quel espoir nous était cette phrase de Gaylus en tête de l’éloge de Le Moyne adressée à l’Académie : « Je crois vous avoir suffisamment expliqué dans la vie de Watteau. ...» Mais les éditeurs des Mémoires de V Académie avaient retourné tous les manuscrits de l’Académie de/

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