DE BAUDOUIN
Portraits.
On ne connaît pas de portrait gravé.
En 1817, à la double vente de Salle et Constantin, passait sous le n° 430 « portrait de Mlle Bouclier son épouse », petit dessin à la mine de plomb et à la sanguine sur papier blanc.
Sujets allégoriques.
Jeune homme et jeune femme devant un autel de l’Hyménée, au-dessus duquel planent Jupiter et Junon, et au pied duquel est un amour tenant un cœur enflammé, allégorie gravée en tête de la Princesse de Navarre , représentée â Versailles, le 23 février 1745. — Médaillon de Louis XV reposant sur un autel votif, gravé par Chenu dans les Ètrennes Françaises . — Ls Désir Amoureux, gravé par Mixelle1 2.
Sujets mythologiques.
Le Poète Anacréon, gravé par Delaunay. — Les Plaisirs réunis, gravé par Briceau.
1. Nous nous sommes aidés pour ce travail du conscencieux catalogue rédigé par Emmanuel Bocher.
2. Baudouin n’a pas eu de sujets religieux gravés. La gouache de Loth et de ses filles, composition de trois figures sur un fond de paysage à la gouache (H., 5 p. ; L., 6 p. 6 1.), a été vendue à la vente du graveur Delaunay, en 1792.
Sujets galants.
Les Amants surpris, gravé par Choffart. — Les Amours Champêtres, gravé par Choffart. — Annette et Lubin, gravé par Ponce. — Le Bain, gravé par Régnault en couleur. La gouache originale (H. 8 p. ; L. 7 p. et 1/2) passait à la vente du 14 février 1785, repassait à la vente du 25 avril 1788. — Le Carquois épuisé, gravé par de Launay. — Le Catéchisme, gravé par Moitte. Les deux premières pensées du « Catéchisme » et du « Confessionnal » dessinées au crayon noir et blanc se vendaient 17 livres 1 sol à la vente Nourri en 1785. Les deux gouaches terminées, qui ne seraient que des copies pour moi, étaient il y a une vingtaine d’années dans le cabinet de M. Galibert à Toulouse. — Les Cerises, gravé par Ponce. La gouache des Cerises se vendait avec la gouache des « Soins Tardifs » 31 francs à la vente Bruzard. — Le Chemin de la Fortune, gravé par Voyez. La gouache originale se vendait 150 livres, à la vente Prault en 1780. — Le Confessionnal, gravé par Moitte. — Le Coucher de la Mariée, eau-forte de Moreau terminéee par Simonet. La gouache originale (H. 15 p.; L. 11 p.) se vendait 853 livres à la vente du marquis de Ménars. Elle repassait à la vente Beaujon en 1787, où elle tombait à 480 livres. On la retrouve encore à la vente du graveur Coclers en 1789. Une première pensée de la composition dessinée au crayon noir et blanc sur papier gris passait à la vente du 21 novembre 1785. — Le Curieux, gravé par Maleuvre. La gouache originale (H. 10 p. ; L. 7 p.) passait à la vente du 11 décembre 1780, repassait à la vente du 7 janvier 1785, repassait à la vente du 21 avril 1788, où elle se vendait 81 livres, et se retrouvait à la vente Pourtalès. — Le Danger du tête-a-tête, gravé par Simonet. La gouache originale ^H. 9 p. ;
L. 7 p. 6 1.) se vendait en 1776, à la vente de Mlle Testard, danseuse de l’Opéra. — L’Enlèvement nocturne, gravé par Ponce. La gouache originale (H. 13 p.; L. 11 p.) se vendait à la vente du 24 avril 1786. — L’Épouse indiscrète, gravé par de Launay. La gouache originale se vendait 404 livres à la vente Nogaret en 1780. Il existe deux répétitions de cette gouache, l’une chez
M. Edmond de Rothschild, l’autre chez moi présentant une différence avec la gravure. — Le Fruit de l’Amour secret, gravé par Voyez. Une première pensée aux trois crayons passait à la
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vente du 1er novembre 1782. Il existe une première pensée dans la réserve du Louvre, au crayon noir, à la sanguine, avec quelques touches d’aquarelle, et toute couverte de repentirs. C’est sans doute celle-là. La gouache originale (H. 11 p. ; L. 8 p, et 1/2) passait à la vente du graveur Coclers en 1789. — Le goûter, gravé par Bonnet en couleur. — Le Jardinier, galant, gravé par Hellman. — J’y vais, gravé par Marin en couleur. — Jusques dans la moindre chose , gravé par Masquelier. — ■ Le Léger, Vêtement, gravé par Chevillet. — Le Lever, gravé par Massart. La gouache originale se vendait dans la vente du 7 janvier 1785. — Marche tout doux , parle tout bas , gravé par Choffard. — Marton, gravé par Ponce. — Le Matin, gravé par de Ghendt ; Le Midi, gravé de Ghendt ; Le Soir, gravé par de Ghendt; La Nuit, gravé par de Ghendt. Un croquis à la plume lavé d’aquarelle du « Matin » se vendait 41 livres à la vente de Prault en 1780. Cette aquarelle fait partie de ma collection. La gouache terminée de la même composition était retirée à 300 livres à la vente après décès de Mme Lancret en 1781. « Le Soir » passait à la vente du cabinet de Saint- Julien et à la vente du 24 avril 1786. — Le Modèle Honnête, eau-forte de Moreau terminée par Simonet. La gouache originale (H. 16 p.; L. 12 p.) se vendait 100 livres, en. 1780, à la vente Chardin. Elle avait été retirée à 1750 livres, quatre ans auparavant à la vente de la danseuse Testard. — Perrette, gravé par Gutenberg. — Qui est la? gravé par Marin en couleur. — La Rencontre Dangereuse, gravé par Leveau. — « Le Rendez-vous, » gravé en couleur. Grande étude en imitation de pastel reproduisant le groupe amoureux des « Soins Tardifs ». — Rose et Colas, gravé par Simonet. La gouache originale se vendait 220 livres à la vente Prault, repassait à la vente du 31 mai 1760, tombait à 12 livres à la vente Basan en 1790, était jointe au « Jardinier galant» en 1810 à la vente Bruun Neergaard, où les deux gouaches originales ne dépassaient pas 25 livres. — Sa taille est ravissante , gravé par Le Beau. — La Sentinelle en défaut, gravé par de Launay. — «Les Soins Tardifs », gravé par Choffart. La gouache originale (H. 11 p. ; L. 8 p.), achetée par de Besenval, se vendait 138 livres à la vente du joaillier Dubois en 1784. Cette gouache fait partie de ma collection. — La Soirée des Tuileries, gravé par de Ghendt. La gouache originale (H. 11 p.; L. 8 p. et 1/2) vendue à
L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.
la vente de Chardin 35 livres 19 sols, repassait à la vente de M. Boyer de Fonscolombe, en 1790, et repassait encore à la vente du peintre Laffitte, en 1828. — La Toilette, gravé par Ponce. La gouache originale avec la gouache du « Danger du tête-à-tête » se vendait 500 livres, à la vente de la danseuse Testard. « La Toilette » et « le Lever » et la « Jeune dame sortant du bain » repassaient, en 1817 sous le n° 429, à la vente réunie de Salié, dessinateur et négociant en dessins, et de Constantin, marchand et restaurateur de tableaux. Je possède une première pensée de « la Toilette » légèrement lavée à l’aquarelle.
Illustrations de Livres.
Frontispice du catalogue de la vente du duc de Taillard, 1756, gravé par Huquier fils.
Parmi les compositions de toutes sortes qui n’ont pas été gravées :
La grande gouache du Salon de 1765, portant le titre suivant : « La Fille qui reconnaît son enfant à Notre-Dame parmi les Enfants-Trouvés », gouache qui semble aujourd’hui perdue.
En février 1770, à la vente après décès de Baudouin, passait un grand morceau inachevé d'après la « Jeune Mariée » de Greuze, vendu 160. livres. Il y avait encore un sujet de deux figures dans un paysage, un sujet de fantaisie dessiné à la plume et lavé sur papier blanc, et douze académies : le premier se vendait 15 livres, le second 100 livres, les académies 143 livres. En 1773, à la vente de Jacqmin, passait un portrait-miniature d’une « Dame habillée en Yestale ». En 1776, à une vente du 1er avril, un « Sommeil de la Vierge » et deux compositions de « Loth et ses filles ». La même année, à la vente de Blondel de Gragny, une gouache de « Zéphire et Flore » se vendait 300 livres; une gouache de « Jupiter et Calisto », 72 livres. En 1777, à la vente Trudaine, les grandes miniatures sur ivoire de « Dibutade » et de « Diane et Endymion «, faites originairement pour Mme de Pompadour, atteignaient le prix de 1,000 livres. Ces miniatures étaient accompagnées d’une jolie curiosité : une boîte d’écaille à gorge d’or garnie de trois miniatures de Baudoin, représentant des femmes couchées. La même année, à la
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vente Randon de Boisset, une piquante peinture à la gouache représentant une dame couchée sur sa chaise longue, accompagnée d’une autre femme, se payait 900 livres. En 1778, à la vente du 23 mars, le portrait d’une dame et d’un enfant, un de ces portraits que Diderot avoue être joliment peints. A la vente du 10 décembre de la même année, une jeune hile à demi nue regardant dans une lorgnette. En 1779, à la vente Vassal Saint- Hubert, une femme avec un chien, couronnée par des amours, une femme sur un lit, une femme dans un bocage, se vendaient la première, 300 livres; la seconde, 630 livres; la troisième, 600 livres. En 1780, apparaissait, à la vente Chardin, une curieuse gouache. Dans un appartement en désordre, une femme et un enfant; près d’elle, une amie, à gauche un jeune homme, la tète appuyée sur une table. On lit au bas : Fecit amor , mittit pietas , fortuna reducet. Elle se vendait 72 livres. Une première pensée de cette gouache passait à la vente du 11 décembre 1780. En 1782, à la vente du frère de Mme de Pompadour, une allégorie sur le mariage de M. de Marigny, représentant « l’Hymen allumant un flambeau et couronnant deux cœurs sur un autel qu’un amour entoure de fleurs ». L’allégorie se payait 84 livres, et baissait d’une dizaine de livres à la vente Beaujon, où elle repassait en 1787. En 1783, à la* vente du 24 avril, une « Nativité », une femme environnée d’enfants qui la caressent, une femme se reposant dans un jardin, près d’un bosquet à treillage. En 1786, à la vente du joaillier Aubert, un a Sacrifice à Vénus ». La même année, à la vente du 11 mars, une jeune fille vue à mi-corps, coiffée d’un bonnet de mousseline, vêtue d’un corsage rouge et portant un fichu et un tablier de gaze et la gorge ornée d’un bouquet de barbeaux. La même année, à la vente de Watelet, « l’Innocence reconnue », grand sujet à l’aquarelle d’après Deshayes. En 1788, à la vente du 3 mars, « la Mère en colère ». En 1789, à la vente du graveur de Coclers, « la Mort de G-ermanicus », composition de 30 figures qu’on considérait alors comme une des plus belles productions de l’artiste. La même année, à la vente du 11 mai, deux gouaches représentant des intérieurs de jardins ornés de ; figures. En 1794, à la vente du citoyen Régnault, « Phryné en présence de ses juges », gouache qui a été le morceau de réception de l’artiste à l’Académie. En 1795, à la vente d’Anisson Duperron, onze dessins de Baudouin et de Loutherbourg, pour
m L’ART DÛ XVIÎi* SIÈCLE.
une illustration des Fastes de la maison de Bourbon . N’oublions pas qu’en 1766, à la mort de la marquise de Pompadour, huit sujets en miniature du Nouveau Testament, une Vie de la Vierge, miniatures sur vélin, se vendaient 320 livres.
LA TOUR
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Quelquefois, dans ces collections d’amateurs logées au quatrième étage d'une maison de Parts, et qui représentent l’occupation, la privation et la joie de toute une vie, il arrive d’apercevoir, sur un coin de mur, un petit cadre noir1, au bas duquel un bout de papier porte, d’une vieille écriture à l’encre jaunie, un nom qui se laisse à peine lire. Là-dedans, dans le châssis de sapin, sous un verre à vitre, il y a une feuille de papier qui a dû être bleue autrefois, et qui a maintenant le passé du temps : elle est de travers dans le cadre, l’encadreur n’a fait que plier en quatre la grande feuille, et l’a fourrée tant bien que mal dans le bois noir. Vous regardez ce qu’il y
1. Ce petit cadre noir est le cadre dans lequel LaTour avait encadré toutes ses préparations , préparations qu’il semble avoir précieusement gardées jusqu’à sa mort, et dont il avait fait autour de lui comme un musée. C’est dans ces cadres noirs qu’on les retrouvait encore, il y a quelques années, au musée de Saint-Quentin.
a sur le papier : quelques coups de crayon de couleur heurtés, de larges lumières à la craie, des balafres de sanguine et de noir, rien que cela, — et c’est une tête. Vous regardez toujours; cette tête vient à vous, elle sort du cadre, elle s’enlève du papier, et il vous semble n’avoir jamais vu, dans aucun dessin de n’importe quelle école, une pareille représentation d’une figure, quelque chose de crayonné qui fût autant quelqu’un de vivant. Et à mesure que vos yeux étudient, votre admiration croît devant cette brutalité créatrice et cette puissance d’animation, devant cette science incomparable de l’anatomie d’un visage humain, et l’armature des traits, et l’indication de l’orbiculaire enchâssant les yeux, et le rendu prodigieux du sens et du lacis des muscles expressifs, des élévateurs du nez et de la lèvre, du risorius qui fait le sourire et l’ironie delà bouche... Qu’est-ce donc, cette tête dans ce mauvais cadre? Un premier jet, une ébauche, l’empoignement au premier coup d’une ressemblance, ce qu’on appelle en langue d’art, une 'préparation de La Tour, — un de ces chefsd’œuvre qui arrachait à Gérard ce cri d’humilité : « On nous pilerait tous dans un mortier, Gros, Girodet, Guérin et moi, tous les G, qu’on ne tirerait pas de nous un morceau comme celui-ci1! »
1 . La Tour, par M. Charles Blanc. Histoire des peintres de toutes les Écoles. Paris, Renoua rd.
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La Tour naquit à Saint-Quentin en 1704 \ Son père était un musicien attaché au chapitre royal de la Collégiale. Il eut l’enfance ordinaire et légendaire de presque tous les peintres : au collège, sous le principalat de Nicolas Desjardins, il couvrait ses cahiers grecs et latins, avec l’image de tout ce qu’il voyait, des croquis de la classe, de ses camarades, du magister et de sa férule 2* Cette vocation toucha peu son père, qui avait l’idée d’en faire un ingénieur, malgré sa vue courte. Cependant, en dépit des corrections, l’enfant persistait dans ses goûts, copiait à la plume toutes les estampes qu’il trouvait, mangeait son petit argent d’écolier à acheter des crayons et des modèles de dessin. Au milieu de
1. Nous donnons ici l’acte de La Tour, d’après M. Charles Desmaze (Maurice-Quentin de La Tour, 1854).
« Paroisse Saint-Jacques, année 1704.
« Le cinquième de septembre est né et a été baptisé par le soussigné, prêtre curé, Maurice-Quentin, fils légitime de Me François de La Tour, chantre, et de Reine Zanar, sa femme. Le parrain, M* Maurice Méniolle ; la marraine, demoiselle Marie Méniolle, épouse de noble homme Mc Jean Boutillier l’ainé, ancien mayeur de cette ville, lesquels ont signé.
« Signé : Maurice Méniolle, Marie Méniolle, de La Tour et Maillet, curé. »
2. Les biographes parlent d’une vue de Saint-Quentin dessinée dans ce temps par le jeune homme, et offerte à Nicolas Desjardins. Le dessin conservé au musée de Saint-Quentin sous le n° 94, et attribué à La Tour père, ne serait-il pas cette vue?
ces essais, tombaient à Saint-Quentin des académies dessinées par le peintreVernansal, et apportées par un de ses élèves : le jeune La Tour les voyait, et, pris de la passion d’en faire autant, il déclarait vouloir être peintre à son père, qui, pénétré d’idées bourgeoises, et sans nulle confiance dans ce métier hasardeux, opposait à cette fantaisie d’enfant un refus net et dur. Alors le jeune homme se sauvait à Paris : il avait à peine quinze ans.
L’intérêt de ces détails, que l’on trouve dans Y Abecedcirio de Mariette, est de nous faire voir, contrairement au récit du chanoine Du Plaquet et du chevalier Bucelly d’Estrées, l’arrivée de La Tour sur le pavé de Paris, non plus en peintre déjà connu, mais en véritable échappé de collège, sans ressource, sans talent, armé déjà pourtant d’un caractère, et prêt à affronter la vie et l’avenir avec le courage des vraies vocations. Ne connaissant personne de l’art à Paris, et ayant lu sur une estampe le nom de Tardieu le graveur, il lui avait écrit pour lui demander aide et conseil; et Tardieu, croyant que le jeune homme voulait se faire graveur, lui avait répondu qu’il pouvait se mettre en chemin et venir le trouver. A son arrivée, quand le jeune homme lui eut dit qu’il voulait se faire peintre, grand embarras! Où le placer? Tardieu a l’idée de penser à Delaunay, qui tenait boutique de tableaux sur le quai de Gesvres. Là, La Tour est refusé. Yernansal, chez qui on le conduit, ne lui fait pas un meilleur accueil. Enfin il trouve à entrer chez Spoëde, peintre médiocre
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mais bonhomme, chez lequel il travaille avec la volonté d’un homme qui a tout à apprendre et à conquérir.
Les biographes saint-quentinois placent, tout au début de sa carrière, un voyage à Reims, où le peintre alla, disent-ils, ne se trouvant pas assez riche pour faire le voyage d’Italie, et désirant étudier les œuvres laissées dans la ville historique par les artistes que le Sacre de nos Rois y attirait. Les détails si précis donnés par Mariette, et qui ne laissent aucun doute sur l’échappée de La Tour à Paris, nous permettent de reporter à une date bien plus présumable ce voyage du peintre à Reims. Rappelonsnous que La Tour est venu à Paris à quinze ans, c’est-à-dire vers 1719. Il y est resté quelques années1. Quelle occasion a pu vers ce temps le faire aller à Reims? N’est-ce pas le sacre de Louis XV, qui a lieu le 25 octobre 1722? La Tour a dix-huit ans ; il a reconnu la faiblesse des talents, l’insuffisance des leçons de son maître; il veut essayer sa fortune, travailler à sa guise. Quelle plus belle chance, pour les débuts d’un peintre de portraits inconnu comme lui, que le Sacre, le concours de tout ce monde, des célébrités, des étrangers, de la haute noblesse!
La même pensée, le même espoir, mêlé peut-être au désir d’étudier dans les Flandres Rubens et Van
1. L’accouchement, le 15 août 1723, d’Anne Bougier, une cousine de La Tour, engrossée par le peintre, indique un retour de La Tour dans sa ville natale en 1722. (Voir aux. Notules l’interrogatoire d'Arme Bougier.)
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Dick, le mène, quelques années après ce séjour à Reims, à ce Congrès de Cambrai, indiqué depuis 1720 et ouvert en janvier 1721; grand congrès où toutes les puissances de l’Europe envoyèrent pour terminer, entre l’Empereur et l’Espagne, les questions non réglées par la paix de Rade; grand congrès où, dans le long temps que dura l’assemblée, « les cuisiniers, au dire de Saint-Simon, eurent plus d’affaires que leurs maîtres » ; vrai camp du Drap d’or de la diplomatie d’alors, dont le faste, la lutte ruineuse, l’émulation folle à qui aurait le plus de carrosses et d’équipages magnifiques, le plus de gentilshommes, le plus de riches livrées de toutes façons, faillirent amener un règlement pour les entrées et la suite des ambassadeurs de toute l’Europe i. L’endroit était bon pour toutes les industries de luxe qui y affluaient. Dans l’ostentation, l’entraînement de dépense, le mouvement de société de ce monde, il y avait de l’argent et de la notoriété à gagner pour un peintre. Un talent devait y être bientôt reconnu et prôné. A peine La Tour avait-il fait là quelques portraits, que leur ressemblance inspirait à chacun le désir d’être peint par le jeune peintre. Il peignait l’ambassadrice d’Espagne. L’ambassadeur d’Angleterre lui ayant offert un logement dans son hôtel à Londres, il passait en Angleterre. Le haut patronage sous lequel il se présentait le faisait réussir. Il ramassait des guinées, et, après un assez
1. Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, 1858, vol. XVIII.
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court séjour, il revenait à Paris avec les germes d’un vrai talent et un peu d’or qui assurait la liberté à son travail. Toutefois, craignant de perdre à Paris le bénéfice de ses succès de Londres, sachant l’instinct de l’homme et du Français à admirer les talents de l’étranger, le rusé Picard avait la spirituelle idée d’exploiter le commencement d’anglomanie du siècle : il se donnait et se faisait annoncer comme un peintre anglais *.
La Tour peignait ses portraits au pastel. L’irritabilité de ses nerfs, la délicatesse de sa santé, l’avaient forcé d’abandonner la pratique de la peinture à l’huile *. En se consacrant à ce genre de peinture
1. Éloge historique dé M. Maurice- Quentin de La Tour t peintre du Roi, conseiller de l’Académie royale de peinture et de sculpture de Paris, et honoraire de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts d’Amiens, fondateur de l’école royale gratuite de dessin de la ville de Saint- Quentin., prononcé le 2 mai 1788 à l’hôtel de ville de Saint-Quentin par M, l’abbé Du Plaquet. A Saint-Quentin, F.-T. Hautoy, 1789. — Mémoires de la Société des sciences, arts, belles-lettres et agriculture de la ville de Saint-Quentin, 1834-36. Notice historique sur Maurice-Que ntin de La Tour , par M. Bucelly d’Estrées.
2. Les amateurs doivent renoncer, croyons-nous, à voir ou à acheter de la peinture à l’huile de La Tour. Il n’en existe pas un échantillon authentique qui puisse servir de morceau de comparaison. Les têtes à l’huile exposées au musée de Saint-Quentin n’ont rien qui puisse justifier une attribution à La Tour. Une légende du pays voudrait lui donner une peinture possédée par M. Rigault : un portrait de femme, en mantelet de dentelle noire sur une robe rouge, des mitaines de satin aux mains. Trois petites touches sur le petit doigt, en manière de coups de pastel, ne suffisent guère à baptiser La Tour, ce portrait qui n’a pour
aux crayons de couleur, où il devait trouver son génie, il suivait son temps. Il obéissait à cette mode qui semblait ranimer et renouveler, dans la France du xviii6 siècle, le goût des crayons français du xvie. Et qui sait s’il n’y eut pas dans sa vocation une influence de ce passage de la Rosalba à Paris, en 1720 et en 1721? La Tour avait pu assister à ce triomphe du pastel, à cette fortune des crayons de la Vénitienne, visitée par le Régent, recherchée du plus grand monde, écrasée de commandes et d’argent, sollicitée, suppliée pour un portrait par les Parabère et les de Prie \ les plus grandes dames de la cour, prises au charme de cet art, donnant à la femme je ne sais quelle légère vie de nuage, un souffle de ressemblance dans une fleur de couleur. Quoi qu’il en soit, La Tour bénéficiait bien vite de cette popularité faite au pastel par la Rosalba. « Il mettait peu de temps à ses portraits, dit Mariette, ne fatiguait point ses modèles, les faisait ressemblants, n’était pas cher. La presse était grande. II devint le; peinte banal . »
Vers ce temps, quelques portraits qu’il avait faits pour la famille de Boullongne, étant tombés sous les yeux de Louis de Boulogne, le premier peintre du Roi, y découvrant, sous le lâché du faire, le don
lui ni signature du faire, ni la recommandation d’une tradition bien authentique : portrait d’ailleurs fort ordinaire, et dans le genre de ceux que nous voyons journellement attribuer dans les ventes à Chardin ou à Tocqué.
1. Diario degli anni MDCCXX et MDCCXXI scritto di propria mano in Parigi da Rosalba C arriéra, dipintrice famosa . lnVenezia, MDCCXCIII.
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natif qui met la ressemblance au bout d’une main de portraitiste, voulut voir La Tour, l’encouragea, lui promit un avenir s’il voulait travailler. Et ne serait-ce pas la voix de Boulogne qui, au milieu des compliments unanimes donnés à un portrait terminé du jeune peintre, lui jeta ce conseil sévère : « Dessinez, jeune homme, dessinez longtemps *? » Grande parole qui sauva La Tour du métier. Renonçant au gain, aux faciles succès, il resta deux ans sans peindre, enfermé et enfoncé dans l’étude du dessin; et de ces deux ans passés à se chercher, des années d’efforts qui les suivent, conseillées et guidées par l’amitié de Largillière et de Restout2, il sort ce grand dessinateur, le plus grand, le plus fort, le plus profond de toute l’école française, le dessinateur physionomiste; il sort ce pastelliste tout nouveau, s'élevant à la puissance, à la solidité, à toutes les énergies de l’effet, avec ces crayons de tendresse et de caresse, uniquement faits, semble-t-il, pour exprimer le pulpeux du fruit, le velouté de l’épiderme, le «duvet» des habillements du temps; il sort ce créateur du pastel, qui de cet art de femme