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LE PRINCE

Jean-Baptiste Le Prince, né à Metz en 1733 , montra de bonne heure de brillantes dispositions pour le dessin; mais sa famille était dans une position trop modeste pour pouvoir subvenir à ses études. Le maréchal de Belle-Isle, alors gouverneur de la ville, ayant entendu parler de cet enfant, lui procura le moyen de se rendre à Paris, et lui ht même une pension.

Le Prince était surtout porté vers le paysage : néanmoins une fois à Paris, il entra à l’atelier de François Boucher, qui était alors le peintre à la mode. 11 apprit là cette désinvolture aimable, ce maniérisme élégant, ce mode de dessin souvent incorrect, mais toujours plein de tournure, qui sont les caractères distinctifs de l’école française au xviiL siècle.

Le Prince, qui n’avait que dix-neuf ans, était fort bien de sa personne; il connut à Paris une demoiselle beaucoup plus âgée que lui, puisqu’elle avait trente-huit ans, mais qui avait une petite fortune. Croyant trouver dans cette union disproportionnée, non pas peut-être le bonheur, mais la tranquillité que donne une aisance assurée, il se maria et renonça en même temps à la pension que lui faisait le maréchal de Belle-Isle. Les mariages d’argent sont rarement heureux; celui-ci fut déplorable. Le Prince, d’un caractère naturellement enjoué, était dans un âge où l’on aime la gaieté et où certaines distractions sont presque une nécessité. Sa femme, morose et acariâtre, était en outre d’une avarice très-grande, et ne cessait de reprocher à son mari la position qu’il tenait d’elle. La vie devint tellement insupportable pour lui qu’il rendit à sa femme ce qu’il en avait reçu et prit la fuite.

Quand il avait pris la résolution de s’expatrier, Le Prince avait été voir son protecteur, le maréchal de Belle-Isle, qui lui donna des lettres de recommandation pour la Russie, où déjà deux de ses frères étaient établis. « Pour dissiper son ennui pendant la traversée, dit son

Fig. 20p. — Peinture décorative par J. -B, Le Prince

biographe, ou pour acquérir des connaissances utiles à son art, il s’occupait sur le vaisseau à examiner tous les détails de la manœuvre et à les dessiner. Son violon et sa gaieté lui concilièrent l’amitié de tout l’équipage. Un corsaire anglais attaqua le vaisseau, qui fut forcé de se rendre. Les vainqueurs, usant de leur droit, se livrèrent au pillage. Ils se partageaient déjà les effets de M. Le Prince; il eut l'adresse de se saisir de son violon et se mit à préluder avec beaucoup de sang-froid. Les corsaires, étonnés de son phlegme, le regardent, écoutent avec plaisir le nouvel Arion, qui, comme l’ancien, enchaîne leur férocité. Ils lui rendent tout, et, comme ils se préparaient à célébrer leur victoire par des danses, ils le prient de jouer pendant le bal. Heureusement pour les passagers, la prise fut déclarée nulle au premier port. »

Le Prince arriva enfin à Saint-Pétersbourg, où, grâce aux recommandations du maréchal de Belle-Isle, il trouva partout un excellent accueil et reçut d’importantes commandes. Dans le palais impérial, il peignit des plafonds, qui, dit-on, se ressentaient beaucoup de l’éducation qu’il avait reçue chez François Boucher. Néanmoins il se transforma complètement en Russie, et peu à peu sa manière devint toute autre. Aussi ce voyage est-il généralement considéré comme le point de départ de son originalité comme artiste. 11 avait appris chez Boucher à faire des bergères de fantaisie, charmantes dans les trumeaux décoratifs, mais rappelant fort peu la nature. Il savait peindre habilement un fouillis d’arbustes, agencer un paysage, donner à un tableau un aspect plein de coquetterie, mais il n’avait jamais peint dans la campagne, car son maître ne lui avait jamais dit qu’il fallût travailler d’après nature. Il arrivait donc en Russie avec une pratique acquise dans l’atelier, mais, se trouvant dans un pays entièrement nouveau, qu’aucun artiste ne s’était jamais avisé de traduire, il s’éprit de ce qu’il avait sous les yeux et se mit à copier avec ardeur des sites et des costumes entièrement nouveaux pour lui. Il acquit ainsi un peu de la qualité qui précisément lui manquait le plus : la naïveté.

« Lorsqu’il passa en Russie (je crois en 1758), dit Mariette, ses talents me paraissaient assez médiocres; il dessinait des paysages et en gravait; il y mettait si peu de vérité que je tremblais pour lui qu’il ne devînt un peintre praticien, et rien davantage. Le pays où il allait

LE XVIII' SIÈCLE

n'était pas d’ailleurs une école propre à le former. Il en a été autrement. Il a fait en Russie des études sans nombre d’après nature et il en est revenu avec une ample collection de dessins dont il sut tirer parti lorsqu’il se présenta pour être agréé à l’Académie. Il fit voir plusieurs tableaux de sa façon qui furent fort bien reçus. Quelques-uns avaient été faits à Saint-Pétersbourg; mais depuis il s’est beaucoup fortifié, et, malgré sa mauvaise santé, il a fait de tels progrès que le tableau représentant un Baptême suivant le rite grec , présenté par lui comme morceau de réception, et sur lequel il a été reçu avec applau-

«!■ G AGNIE T .D*. J G A U CH A R O.S L.

Fig, 210. — La Marchande, par J. -B. Le Prince.

dissement, a étonné et fait espérer, s’il Vit, que nous n’aurons guère eu de meilleur peintre en ce genre. Il vise aux effets de Rembrandt; il cherche à s’emparer de la touche précieuse de Teniers, et il est bien près d’ètre en possession de l’une et de l’autre. En 1768, il a trouvé une manière d’imiter à la gravure le lavis des dessins. 11 en fait un secret qui est, à ce qu’il dit, très-expéditif et se promet d’en tirer de grands avantages. »

Diderot parle ainsi du Réveil des petits enfants : « Au pied d’une chaumière assez pittoresque faite de planches et de gros bois ronds serrés les uns contre les autres, une mère assise, sa quenouille dressée contre son épaule gauche, présente une pomme au plus

petit de ses marmots dont le maillot est suspendu par une corde à la branche d’un arbre élégant. Derrière la mère, une esclave penchée offrant au marmot qui se réveille le chat de la maison. Le marmot sourit, laisse tomber la pomme que sa mère lui offre et tend ses petits bras vers le chat qui lui est présenté. Sous ce hamac, un autre enfant

Fig. ïu. — Le Réveil des petits enfants, par J. -B. Le Piincc.

nu est étendu sur ses langes. Miracle ! il y a de la chair, des passages, des tons à cet enfant; il est très-joliment peint; mais M. Le Prince, puisque vous en savez jusque-là, pourquoi ne pas nous le montrer plus souvent? Tout à fait sur le devant, à plat ventre, la tête vers l’enfant nu, un garçonnet qui dort. De l’autre côté du même enfant, à l’opposite du petit dormeur, un autre garçonnet qui joue de la flûte.

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