‹ L'art en Alsace-LorraineChapitre 19 sur 179 · L’IMAGERIE SCULPTÉE · texte numérisé non relu

L’IMAGERIE SCULPTÉE

s’en approche et ne lui fait aucun mal, mais sans cette condition il est absolument impossible de s’en rendre maître.

Les représentations d’animaux dans nos anciennes églises ont une signification dont les bestiaires copiés et annotés par les moines pourraient seuls nous donner la clef. La présence d’une foule d’animaux réels ou figurés s’explique par le sens que nos pères y attachaient : ainsi le Pélican qui se déchire les entrailles pour ses enfants, le Phénix qui renaît de ses cendres, le Centaure qui symbolise les passions brutales, la Sirène, image des séductions dangereuses, étaient parfaitement à leur place dans un édifice religieux ; mais les associations d’ouvriers qui sous la forme du compagnonnage se mettaient au service

Fig 29. — Sculpture de la Cathédrale de Strasbourg.

des constructeurs n’étaient pas des théologiens. Les secrets qu ils s interdisaient de révéler aux profanes se rapportaient à la construction et à l’ornementation, mais non au symbole, que les ecclésiastiques peuvent seuls dicter et expliquer. De là vient l’incohérence des sujets qui, dans la période ogivale et surtout à partir du xive siècle, décorent les chapiteaux des colonnes, les bas-reliefs et les frises de nos églises.

Le père Cahier, dans ses nouveaux Miélanges d ai clieologie, a tenté de donner une explication de la frise de Strasbouig. Mais en niant absolument la fantaisie individuelle pour voir partout un symbolisme prémédité, le savant jésuite ne va-t-il pas un peu trop loin dans ses affirmations. Et quand il voit un code de morale dans toute 1 imagerie de nos églises, n’y met-il pas un peu de complaisance? Voici, par exemple, un chien qui danse au son d un tambourin . cc L air piteux du pauvre danseur, dit le père Cahier, et la corde qu’on lui tient passée au

cou durant cet exercice agréable, font bien voir que sa volonté ne s’y prête qu’à demi, et la musicienne lui montre un visage qui signifie clairement qu’elle se sent sa maîtresse. Puissance d’une malheureuse habitude sur le cœur qui s’abandonne dans les voies de l’iniquité; il ne viendra plus à bout de briser la chaîne qui lui fait honte. »

L’explication morale peut être ingénieuse, mais est-on bien sûr que l'artiste ait pensé à cela? Un chien qui danse s’amuse en général assez peu, et si l’artiste lui a donné l’air piteux, c’est peut-être simplement parce qu’il a observé que cela se passait ainsi dans la nature.

Mais continuons : voici maintenant une femme arrachant les che-

Fig. 30. — Sculpture de la Cathédrale de Strasbourg.

veux d’un homme tout nu, qui tient un pavé, et à côté une femme élevant la main, en manière de bénédiction, sur la tète d’un homme à genoux devant elle. La femme, nous dit le père Cahier, c’est la séduction qui asservit le pauvre homme, vainement armé d’une force redoutable, symbolisée par le pavé dont il ne se sert pas, et ensuite voilà le malheureux agenouillé devant son tyran qui lui pardonne son peu de résistance.

Je comprends parfaitement la moralité qu’on prétend tirer de cette sculpture; seulement, je me demande si elle était parfaitement claire pour les fidèles auxquels elle s’adressait.

L’archéologie chrétienne répondra que ce qui est lettre close pour une époque sans foi comme la nôtre pouvait être facilement intelligible pour nos pères. Cependant le père Cahier convient que saint Bernard ne comprenait rien à toutes ces singularités; mais il glisse un peu trop

L’IMAGERIE SCULPTEE.

sur ce point, qui me semble avoir une importance capitale dans l’histoire de la sculpture chrétienne ; saint Bernard ne se serait pas élevé avec tant d’ardeur contre cette imagerie naissante, s’il avait vu la signification morale qu’on veut lui prêter.

Les archéologues ne tiennent pas toujours assez compte de la marche logique que l’art suit dans ses transformations. Le Sphynxpeut avoir eu dans une très-haute antiquité une signification symbolique, mais l’ouvrier grec ou romain qui fait un sphynx comme pied de table, pense à la forme décorative d’un support et nullement à un symbole. 11 en est de même pour l’art chrétien : il n’est pas douteux que pendant

Fig. 31. — Sculptures de la Cathédrale de Strasbourg.

les premiers siècles de l’Église, toute figure d’homme ou d’animal devait avoir une signification déterminée; mais quand, après la formation des communes, les ouvriers laïques ont travaillé de tous côtés à la décoration des églises, ils ont pu représenter encore par habitude des figures dont le sens leur échappait, mais il est fort probable qu’ils ont puisé beaucoup dans leur imagination, notamment pour les figures grotesques.

Le malheur de l’archéologie, c’est de vouloir appliquer à des époques postérieures les procédés d’investigation qu'elle a employés avec succès pour les temps primitifs ; et le père Cahier, dont l’immense érudition a jeté tant de lumières sur l’origine de certains types de l’art chrétien, me semble s’égarer un peu dans l’explication qu’il donne de la frise dé Strasbourg, qui est un ouvrage du xv° siècle, ou tout au plus de la fin du xivL

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