ENVIRONS DE DANNALEC (FINISTÈRE), TABLEAU DE BERNIER
distingué, et Bernier ne se contente pas de faire vrai, il choisit ce qu’il fait. De même, dans l’exécution, il interprète, souligne certaines parties, pour en dissimuler d’autres, et son intelligence d’artiste n’est pas l’esclave de son œil.
Le grand tableau de Bernier exposé au Salon de 1870, Un Chemin près de Bannalec (Finistère), est un endroit comme on en a vu cent fois, et qui, s’il n’est pas très-grandiose, est assurément très-champêtre. Une allée, une barrière, une demi-douzaine d’arbres, c’est assez pour éveiller en nous le souvenir d’une promenade, et quand c’est traduit avec talent, que la couleur est agréable et le dessin châtié, il faudrait ne pas aimer la campagne pour n’ètre pas satisfait.
Le charme d'un pareil motif vient de la personnalité que l’artiste sait y mettre : ce n’est pas ce qu’il a vu qui nous séduit, c’est la manière dont il raconte ce qu’il a vu.
Cet artiste est le peintre du paysage breton. Il aime les sites intimes et traduit leur caractère agreste; les aspects sauvages de la nature l’inspirent également. Dans le Doué près Plougastel il nous montrait des roches granitiques se découpant sur un ciel clair, dans une prairie où paissent des vaches. Dans la Grève de Guisemy c’étaient des pêcheurs apportant leur poisson, au milieu des rochers coupés de flaques d’eau.
Parfois Bernier a quitté la Bretagne et s’est échappé dans le Midi, mais il revient toujours à son pays de prédilection. Chaque année il rapporte une moisson d’études variées, à l’aide desquelles il peint les tableaux que nous voyons au Salon. Parmi les paysagistes alsaciens, c’est celui qui fait le plus d’honneur à son pays. Bernier a été médaillé en 1867, 1868 et 1869; il est décoré depuis 1872.
BEYER
Eugène Beyer de Strasbourg a acquis en Alsace une grande réputation à laquelle malheureusement il a manqué la consécration de Paris. C’est un peintre d’histoire, qui a fait des toiles de proportions énormes, dont le sujet est généralement emprunté à l’histoire de la province. Une
Fig. 60. — Le Supplice des Juifs, tableau de Beyer.
des plus importantes est celle qui retrace le terrible carnage de Saverne en 1 525 . Les paysans révoltés s’étaient emparés de Saverne où ils furent assiégés par le duc Antoine de Lorraine. Après une assez vive résistance, ils se rendirent sous la seule condition qu’ils auraient la vie sauve et sortirent sans armes de la ville. Mais à peine avaient-ils passé la muraille, que les assiégeants se ruèrent sur eux et en firent un épouvantable massacre. Malgré ses efforts, le duc Antoine ne put retenir ses soldats, qui pénétrèrent dans la ville et tuèrent également ceux qui n’étaient pas encore sortis. Les cadavres encombraient les rues, les places et les alentours de la ville. Cette scène de* fureur prête à une mise en scène pittoresque qui convenait au tempérament de Beyer. »
Le Supplice des Juifs, la Famille réformée en prière après la révocation de l’édit de Nantes et en général les scènes qui appellent des expressions un peu violentes unies à des costumes pittoresques, forment le cycle habituel où il aime à se mouvoir. Mais il a fait aussi des petits sujets de genre, comme la Diseuse de bonne aventure, le Jeu de dés, le Conteur, etc. Ces deux derniers tableaux avaient été acquis par la Société des Amis des Arts de Strasbourg.
BOESWILLWALD
Emile de Boeswillwald, architecte et archéologue éminent, est né à Strasbourg en 1 8 1 5 . Il fit ses premières études dans sa ville natale, puis cédant au mouvement qui après i83o entraînait tant de jeunes gens du côté de l’Allemagne, il se rendit à Munich. Mais il n’y resta pas longtemps et vint à Paris se mettre sous la direction de Labrouste.
En 1843, il fut attaché à la commission des monuments historiques, et fut ensuite nommé successivement inspecteur à Notre- Dame de Paris, et architecte de la cathédrale de Luçon.
Devenu architecte diocésain, il fut occupé successivement à Soissons, Bayonne, Orléans, puis chargé de la restauration de plusieurs monuments historiques, dans les départements de la Haute-Marne, de la Meuse, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin.
Fig. 6i. — Triptyque, par Boeswillwald.
A Metz et à Laon, il a fait aussi des travaux importants. Bien que sa vie d'artiste ait été presque entièrement absorbée par des restaurations d’édifices anciens, et des reconstitutions archéologiques, on lui doit quelques ouvrages personnels, entre autres, la jolie chapelle de Biarritz. Il a composé aussi des meubles et notamment un joli triptyque, que Steynhel a décoré de peintures.
Boeswillwald a exposé souvent de beaux dessins qui ont été fort remarqués, tels que les églises de Guebwiller, Neuwiller, Nieder- Haslach, etc. Mais, quoique ses études aient principalement porté sur l’Alsace, on lui doit d’intéressants travaux sur le palais des ducs de Lorraine à Nancy, sur les monuments religieux de la Picardie, etc. Boeswillwald est décoré depuis 1 853 et a eu une première médaille à l’exposition universelle de 1 85 5 .
BOETZEL
rn est Boetzel, né à Saar-Union (Bas-Rhin), s’est fait un nom
J L dans la gravure sur bois. Une publication illustrée, intitulée le Veilleur de nuit alsacien, le fit d’abord connaître à Strasbourg. Il vint ensuite à Paris et travailla pour un grand nombre de recueils. Longtemps collaborateur de la Galette des Beaux-Arts, il a attaché son nom aux principales publications artistiques, telles que la Vie des peintres , le Tour du monde, etc. Enfin il a lui-même publié dans ces dernières années des albums sur le Salon qui ont fait beaucoup de bruit par la manière dont ils étaient conçus. Les exposants faisaient eux-mèmes le dessin de leurs tableaux, que Boetzel faisait ensuite graver par ses collaborateurs, en se réservant, bien entendu, pour luimême une part de travail.
Quand il s’est agi de reproduire les Dernières cartouches de Neuville, il a tenu à honneur de prendre lui-même le crayon en même temps que le burin pour populariser cette œuvre si éminemment nationale. Boetzel est en effet un des rares graveurs sur bois qui peuvent dessiner eux-mèmes les bois qu’ils gravent, et il figure à nos expositions, tantôt comme graveur, tantôt comme dessinateur. Il vient
d’obtenir, à l’exposition de 1875, une médaille pour laquelle il avait été déjà proposé en 1869, mais qu’il avait alors refusée, étant luimême membre du jury cette année-là.
Nommé cinq fois de suite membre du jury de gravure, par l’élection des artistes, Boetzel s’est fait une position exceptionnelle et très-militante, dans les discussions qui avaient lieu au sujet des réceptions ou des récompenses à décerner. Défenseur quand même de l’intérêt de ses confrères les graveurs sur bois, il s’est trouvé en lutte avec les membres du jury, partisans des traditions classiques de la gravure en taille-douce.
En soutenant que la gravure sur bois avait droit aux mêmes récompenses que les autres genres de gravure, Boetzel était certainement dans le vrai. Puisqu’elle a produit des chefs-d’œuvre, elle ne doit pas être exclue. L’outil et les moyens pratiques d’exécution ne comptent pour rien dans une œuvre d’art. Mais si de la gravure nous passons aux graveurs, la question change. Le graveur en taille-douce dessine et le graveur sur bois calque la plupart du temps. Or un homme qui calque avec son burin un dessin tracé par un autre peut être difficilement assimilé à celui qui a gravé son propre dessin. Toute la question est là, et quand on décerne une médaille à un graveur, il faudrait d’abord s’informer s’il a lui-même dessiné le bois qu’il a gravé, ce que le livret a tort de ne pas indiquer.
Mlle Hélène Boetzel, qui a obtenu en 1872 une médaille dans la section de gravure, est la sœur et l’élève de l’artiste dont nous venons de parler.