DROITS ET VALEUR DE L'ESTHÉTIQUE
Voici plus de deux mille ans que des Grecs subtils s'ingénièrent, les premiers, à définir le Beau, à formuler les lois de l'Art. Après avoir construit des systèmes métaphysiques, ces épopées de l'Inconnu, logiques et lumineuses comme leurs temples, iis modelèrent des raisonnements esthétiques, harmonieux et purs comme leurs statues. Mais ces poèmes didactiques de l'Inexprimable, ces codes de la fantaisie ailée et du caprice prime-sautier, ces tentatives d'emprisonner la liberté, de fixer le mouvement, de prévoir l'imprévu, ce ne fut chez ces Hellènes, depuis les dialogues divins de l'IIyssus, qu'un jeu délicat, de l'Art brodé sur l'Art, et comme un hommage des penseurs aux artistes.
Quand Platon identifie la Beauté et l'intelligence, ou, mieux encore, quand il ramène le Beau à sa source, le Bien, ces synthèses éblouissantes ne sont qu'un magnifique poème métaphy-
sique. L'Esthétique, qui ne saurait être un code, peut chanter un chant d'amour et de gloire : cette Esthétique lyrique est une poésie, une musique, un encens : elle entretient dans les âmes le feu sacré. Elle élève des temples à l'Art, mais elle ne peut fixer les traits de son visage changeant. Il ne faut lui demander que de nobles et gracieuses images. « Le Beau est la splendeur du Vrai » : métaphore éclatante, synthèse radieuse, qui charme l'imagination,' mais n'éclaire pas la raison. C'est constat(;r que la Vérité peut parfois se couronner de Beauté ; mais ce n'est pas définir le Beau que de confondre deux domaines tout à fait distincts et le plus souvent inconciliables. Cette vérité : (( 2 et 2 font 4 » n'est pas belle ; et pas davantage la déduction la plus abstruse de la géométrie à quatre dimensions, à moins qu'on n'admire l'audace heureuse du génie humain, ce qui est un autre ordre d'idées. Et qu'y a-t-il de (( vrai » dans les féeries de Wattean ou les fantasmagories de Turner, dans la grâce spirituelle de Pergolèse ou le charme fluide de Debussy P Prendre à la lettre l'adage illuslro. ce serait nier les droits de l'illusion et de la chimère, si le Beau ne peut naître que du Vrai ; ou, en sens contraire, ravaler l'éminenle dignité du Vrai si, par lui-même, sans le Beau, il ne pouvait être que médiocre et terne.
Ne nous laissons pas piper au scintillemeul des idées ingénieuses et des paroles brillantes ; formules imposantes, spécieuses, séduisantes, ce ne sont pourtant que des formules : arbitraires et trop étroites, elles n'aflunionl une vérité que pour nier toutes les autres.
Mais ce n'est (]u'aM (li\liitil iriiic .^-irclc (|iic les ioiinules se soleunisèrfiit en dogmes : en .s'ampliliant, en salourdissunl, en Ke hérissant, elles s'érigèrent en un code de doctrines, quand Haunigarfen, l'élève de Wulf, organisa l'élude trauscendentale
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de l'Art et lui imposa le nom d'Esthétique. Elle fut dès lors en proie aux philosophes d'outre-Rhin. L'Allemagne, qui ne s'acharnait pas, à ce moment-là, à détruire les chefs-d'œuvre, s'efforça de les soumettre à un système et de leur imposer des lois. Comme si sa pensée patiente, profonde, compliquée et confuse voulait, sous les mailles pesantes d'une dialectique formidable et d'une « terminologie » ténébreuse, arrêter le vol insaisissable de l'Art I Des spéculations qui s'enchevêtrent, se superposent et s'entassent, des châteaux de rêve qui s'élèvent lentement, puissamment, massivement, une sensibilité qui s'étale en harmonies vagues, mystérieuses, confuses.
Et parfois, sans doute, il arrive que les ailes du papillon laissent de leur poudre aux doigts grossiers qui les saisissent ; les nuages se colorent un instant des rayons du soleil qu'ils cachent. Chez quelques-uns même, une émotion vraie, un enthousiasme sincère : Schelling proclame la supériorité de l'Art, révélation plus profonde de l'Absolu, sur la Science, qui n'est que le premier degré de la vie spirituelle ; il chante un hymne à la Beauté, dont Kant avait fait une forme de la Liberté. Pour Hegel, l'Art, c'est l'Intelligence pénétrant la Nature.
Mais, quand ils voudraient s'ériger en hérauts et en chantres de la Beauté, ils n'en sont le plus souvent que les pontifes et les geôliers : style pénible, dédales infinis dune logique ivre, forêts touffues et ténébreuses d'inextricables déductions. Téméraires et vains efforts de l'abstraction pour saisir la complexité du concret et borner l'illimité !
Plus souple ou plus rigide, l'Esthétique dogmatique n'est qu'une construction arbitraire ': elle ne nous renseigne
I. Il n'est question ici que de l't'.slijétiquê qui pictcad l'uiuiuler les l^i* Je là Bèiuté et de l'.irt. Celle qui étudie l'actica du beau sur U stusibilile humaine n'est qu'une partie tiès léj^itiuie de b rsjchulo-ie.
que sur son auteur : elle n'a qu'une valeur « subjective », comme on dit dans le jargon venu d'outre-Rh»n. S'efforcer, du point de l'espace et du temps où s'enferme une vie, de juger le passé et de discipliner l'avenir, c'est vouloir fixer le rocher de Sisyphe. L'échafaudage branlant des théories s'effondre aux soufUes du réel et ne se relève que pour s'écrouler à nouveau.
La théorie pourtant peut être utile, quand, intervenant dans la lutte de deux écoles, elle lance le raisormoment à la rescousse des aspirations indécises et des idées mal définies. Un penseur hardi peut seconder un mouvement naissant, hâter une éclosion difficile, encourager des tentatives hésitantes, préciser le but, éclairer la route, et, par une belle intransigeance de révolutionnaire, contire-balancer l'intransigeance des conservateurs; c'est de l'Esthétique de combat, et elle est féconde. On dirait d'un généralissime qui trac* le plan d'ensemble de la campagne et assure la cohésion des efforts et l'unité de l'action, en laissant aux combattants l'honneur des faits d'armes.
Mais, d'ordinaire, c'est après le triomphe d'une école que l'Esthétique démontre la nécessité de ce triomphe : elle vole au secours de la victoire et prétend ériger cet heureux succès en dogme intangible. Elle formule le goût d'une époque, elle systématise ses aspirations; et ce catéchisme, qui se croit définitif, change comme ce goût. La Renaissance, puis le Classicisme, son fils alourdi, remplacent l'art du Moyen- Age, et, de Louis XIII h Charles X, on traite nos cathédrales de barbares, de et gothiques », on les mutile, on veut les détruire. Puis la réaction néo-classique condamne l'art du dix-huitième siècle, et les élèves de David criblent de boulettes de papier l'Embarquement pour Cythèrc, exposé aux outrages dans le vestibule de l'atelier, comme exemple du mauvais goût à jamais aboli : pour ces jeunes « Romains », élevés à la Spartiate, Walleau n'est plus
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qu'un ilote ivre. Le Romantisme, à son tour, détrône David et le voue aux gémonies, comme un simple Guérin. Mais, aujourd'hui, que ne dit-on pas du Romantisme ?
Faut-il rappeler les volte-face de l'histoire de la musique ? Quelles clameurs contre les nouveautés, puis quelles conversions enthousiastes ! Les « connaisseurs », choqués par des sonorités inaccoutumées, n'ont-ils pas tour à tour traité de barbares, en gémissant sur la ruine de la musique. Rameau, Beethoven, Berlioz, Wagner, Debussy, pour leur vouer ensuite un culte exclusif, brûlant ce qu'ils avaient adoré, adorant ce qu'ils avaient brûlé ?
Les dieux changent, mais les prêtres du dieu nouveau héritent de l'intolérance, comme de l'autel, de l'ancienne religion. A cet art vainqueur, les persécuteurs de son printemps, devenus les fidèles de son été, promettent qu'il ne mourra jamais. Plaisante vanité, chez ces générations éphémères, entraînées par l'évolution sans fin, que cette prétention d'éternité, périodiquement renaissante ! Comme si l'on pouvait arrêter le fleuve qui coule, figer, avant qu'elle ne déferle et ne s'évanouisse, la vague qui se gonfle et dont la crête blanchit d'écume I
De ce désir de prendre part au triomphe sont nées les Aca démies, qui proclament le Credo de l'orthodoxie du jour et fulminent contre les hérétiques. Malgré les bévues et les démentis, elles continueront toujours à pontifier dans le vide et à prêcher le lendemain l'Evangile de la veille : tellement amoureuses de l'Art qu'elles le veulent captif, tellement soucieuses de la beauté pure qu'elles la réduisent en formules pour n'en faire qu'une abstraction vide. Cette passion d'asservir est trop naturelle ù l'esprit humain pour que jamais s'éteigne la race de ces tyrans spéculatifs du sentiment et du rêve. Mais l'Art, parfois entravé, rompra toujours ses liens ; l'Art est comme la mésange ou
l'hirondelle qui se brisent la tète aux barreaux de leur cage et ne veulent pas de la vie sans la liberté : il faut que l'une puisse voleter d'arbre en arbre, et de la prairie au buisâon ; il faut à l'autre l'espace, le ciel, l'horizon sans limites.
Les doctrinaires, qui veulent régenter ex cathedra, confondent le métier nécessaire, sans lequel il n'y a qu'impuissance, avec les règles immuables qui tueraient l'Art, puisqu'il n'y a d'Art que personnel et spontané. Ne pas entraver l'inspiration, ce n'est point absoudre l'ignorance présomptueuse. Le poète ne peut se passer de prosodie ni de grammaire, le musicien de solfège ni d'harmonie, mais ce n'est pas la prosodie qui fait le poète ni le solfège le musicien : s'y tromper, c'est confondre les moyens d'agir avec la puissance d'action. Quand l'artiste sait son métier, l'inspiration souffle où elle veut.
L'Esthétique n'a pas à donner d'avance des lois aux œuvres à venir, mais elle peut étudier les œuvres du passé ; elle ne peut pas dire : « Voici ce que doit être le Beau », mais seulement : « Voilà quelles ont été jusqu'ici les différentes formes du Beau » ; elle ne peut pas tracer la route à suivre, mais elle peut repérer et signaler les routes qui ont été suivies. Classer nos souvenirs, ordonner nos sensations, c'est aiguiser nos facultés. L'Esthétique doit élri; le commentaire raisonné, la philosophie de l'histoire de l'Art, comme les plus liuutes spéculations sur le monde et sur la vie ne sont que la philosophie de l'histoire de la science. Expression d'un goût individuel !' Non, ce ne serait qu'une confession prétentieuse ; mais anaKse complète et impartiale des goûts divers des nations et des siècles. Cette Esthétique comparative a le choil cl inénic If dcNoir de mettre chaque œuvre à sa place, non pur un paiti pris préulablf, ujais après »"ètr< fait uae loi de tout connaître" et de tout t,ouipr«udr€, Et son rôle est légilimc cl ^a liiclie prt''cieii.«<', si, l«i:«;;uil plu* dc