‹ L'art et l'histoireChapitre 64 sur 75 · LA PERSE · texte numérisé non relu

LA PERSE

Changeant de pays, les Arabes n'ont pas changé d'âme : victoire de la race sur la géographie; autrement dit, empreinte indélébile de la première patrie, grâce à la religion issue d'elle. La Perse a imposé son génie à tous ses envahisseurs : victoire de la terre sur la race.

Quand le Persan et l'Arabe se rencontrent, ils acceptent, le premier la religion arabe et le second l'art persan; mais bientôt ils transforment à leur guise l'un cette religion et l'autre cet art.

Délaissé aujourd'hui, somnolant à l'écart des grands courants mondiaux depuis que les Russes par le Nord et les Anglais par !e Sud ont créé de nouvelles routes, la Perse était auparavant le grand chemin des migrations et des armées entre r.\sie Mineure et la Syrie, d'une part, l'Inde et le Turkestan, de l'autre : par cet isthme, où l'Asie se resserre entre la Caspienne et la mer d'Oman, que de conquérants ont passél Forte, la Perse soumet toute l'Asie Antérieure jusqu'à l'Indus; faible, elle tombe sous ie joug de maîtres étrangers qui lui \iennent de tous côtés. El

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chaque fois que, victorieuse ou vaincue, elle subit une nouvelle influence, elle s'ass'mile l'apport étranger. Doucement, sûrement, et, toiii d'abord, par des transactions, par des compromis, l'âme persane se ressaisit, le pays naturalise l'art venu du dehors. Dynasties et religions changent sans cesse; le goût national est menacé : il survit; on l'altère : il s'épure; on le croit mort : il reparaît. Ses vicissitudes, ses nuances, ses éclipses é\oquent les phases de l'histoire; les qualités essentielles subsistent pourtant. Les convives changent et les coupes varient, mais, plus ou moins pur, c'est toujours le même vin qu'ils boivent, le vin des heureux coteaux de Chiraz et d'Ispahan.

L'art persan, dit-on, n'a vécu que d'emprunts! C'est oublier qu'il a à son actif des innovations de détail et un sens de la couleur très original. Mais quand cela serait.'^ La forme d'art peut être imposée du dehors : elle témoigne sans doute d'une influence étrangère. Mais les grandes formes, qui sont si peu nombreuses, ne valent pas seulement pour leurs créateurs, pour ceux qui ont eu la bonne fortune de les « découvrir » les premiers, mais pour toute l'humanité; c'est l'interprétation qui spécifie : elle révèle l'âme du peuple; elle adapte l'emprunt au pays et le nationalise.

Il n'est pas de pays qui soit resté fermé aux importations . la différence entre deux peuples, la pierre de touche de leur valeur, c'est que l'un copie et que l'autre transpose : les Persans sont de grands transpositeurs.

La Perse n'apparaît au début, avec ses Achéménides, que comme l'héritière de la Chaldée et des autres peuples de l'Orient aniérieur : plus illustre qu'eux, parce qu'elle est venue la dernière et que, par droit de conquête, elle s'est emparée des arts, comme des richesses et des villes. La Grèce classique, qui n'a connu que le Grand Roi, a célébré ce tard- venu comme le

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repréaenlant de l'Asie. Mais ces Achéménides ne savent que copier leur» vaincus : abâtardis par leurs conquêtes, les fils de Cyrus prennent la suite des fils de Nabuchodonosor et de Sargon; Persépolis se modèle sur ISinive détruite, sur Babylone assujettie; et Suse est capitale du nouvel empire aryen sans abjurer l'art de l'ancien empire sémite. Les palais sont ornés de plaques et de frises de terre émaillée comme en Chaldée et de sculptures imitées de Ninive et de l'Egypte. Mais la Perse a la colonne de pierre, support et beauté, qu'elle emprunte, semble-t-il, à la Grèce, et le palais perso-chaldéen y gagne une grâce et une noblesse qui manquaient à son prototype. Et si l'on constate l'influence de l'Hellade dès l'époque de Cyrus, les majestueux apâdamas aux cent colonnes sont inspirés de^ hypostyles d'Egypte.

Ces Grands Rois imitateurs ne savent créer ni un symbole plastique ni un cadre harmonieux pour leur religion, si noble et si pure avant les compromissions de la conquête : l'emblème d'Ormuzd dans son cercle ailé est copié sur celui d'Assour, et le dieu de proie impose son image au dieu de justice et de bonté.

Le Mazdé'sme n'a que «'es a' tels solitaires otnus ?ua' les hauts lieux : cet intransigeant ascétisme était sans doute confuime :i son esprit, mais le Christianisme, lui aussi, n'avait cure, à 1 origine, de belles églises, et l'art pourtant les lui a données. Ne dirait-on pas que, par la simplicité de leur culte, ces Aryens dégénérés voulaient excuser leur luxe, hérité des Sémites vaincus, et que, ne sachant pas résister pour eux-mêmes à ce faste corrupteur, ils réservaient l'austérité è leur dieu?

Mais le peuple valait mieux que la dynastie : d'esprit prompt et do main légère, artistes et artisans excellèrent vile dans toutes leurs tâches nouvelles. Ces montagnards arj'ens mon-

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lièrent dans leurs traductions et même dans quelques inventions, comme le chapiteau formé de deux demi-taureaux, un goût sur, une fierté nerveuse de dessin, une distinction décorative, une savoureuse harmonie de couleurs, inconnus aux Sémites des plaines opulentes, qu'alourdissaient la chaleur humide, une vie de jouissances sensuelles, une religion de sang et de débauches.

La Perse antique avait donc pris la place et la succession de la Chaldée; elle avait embelli l'art chaldéen par son habile éclectisme, qui combinait ingénieusement les arts antérieurs, non sans apports personnels; elle représentait l'Orient.

Alexandre vint, et la Perse parut mourir. Ce ne fut qu'un long sommeil sous les conquérants Macédoniens, puis sous ces barbares mal hellénisés, les Parthes, Belle au bois dormant des nations, elle se réveillait après cinq cents ans, tout engourdie d'abord, avec les fils de Sassan : magnifique, mais trop à la suite dans ses palais et ses orfèvreries, imités de Byzance, plus personnel, mais plus grossier, dans ses monnaies, cet art témoigne des imitations, de l'orgueil et de la rudesse des Sassanides. C'était pourtant la renaissance.

Quand d'autres Sémites, les Arabes, plus fiers, plus fins que ses premiers maîtres Chaldéens, soumirent la Perse à l'Islam, on eût pu croire que cette fois elle allait vraiment mourir avec sa vieille religion du Soleil, comme l'Egypte était morte avec Osiris. Il n'en fut rien : dans sa défaite même, elle semble prendre une conscience plus nette et plus lumineuse de son génie. Comme d'autres, elle séduit ses vainqueurs, et, de compte à demi avec Byzance, cette autre fille du vieil Orient et de la Grèce, elle donne un art à l'Islam qui n'en avait pas. Puis, par une hérésie et un schisme patriotiques, elle se modèle un Islam national. Son art se refuse à renoncer aux êtres vivants : il se

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plaît à représenter des chasses, des cavaliers, les nobles loisirs des seigneurs. Retrouvant toutes les habiletés de son ancienne technique, la Perse Chiite apparaît désormais plus belle que l'antique Perse mazdéenne; mais c'est la même âme sous un autre visage.

Et, depuis lors, du onzième siècle surtout jusqu'au dix-huitième, sous Mahmoud l'Afghan comme sous les Turcs Seldjoucides, sous les Mongols comme sous les Sophis, c'est une terre de luxe, d'élégance et de grâce, comme l'Italie de la Renaissance et après les mêmes vicissitudes : elle avait eu ses Ach.îménides, imitateurs grandioses et maîtres en magnificence comme les Romains; ses Parthes, barbares et maladroits comme les Lombards; ses Sassanides, pasticheurs orgueilleux comme les Carolingiens. Comme l'Italie héritière de la Grèce révèle le Classicisme à l'Europe, la Perse, héritière de la ChaTdée, enseigne le grand art du vieil Orient à l'Asie. Elle couvre do coupoles ses mosquées et ses palais; elle enveloppe ses monuments du charme caressant et de la douceur harmonieuse et chantante de son lilas et de son bleu délicieux; elle retrouve, au onzième siècle, le secret de ses faïences émaillées perdu depuis les Achéménides : si vibrantes grâce au fameux engobe interposé entre la terre et l'émail, si belles que Rhodes s'illustra rien qu'en les imitant; elle anime sa céramique et son orfèvrerie doson paon qui fait la roue, elle les fleurit de ses roses et de ses oeillets; elle enchâsse des turquoises dans de l'or; elle souffle et moule des verreries irisées; elle sertit des verres de couleur dans des tapisseries.

Et cependant elle appelle des artistes de tous pays : des Hindous, des Chinois, qui apportent le dragon de Fô, le phénix et l'oiseau dans le pêcher; l'empire des successeurs de Gengis- Khan s'étendait alors de la mer Jaune et du Gange à l'Euphrate.

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Puis ce sont des Vénitiens; puis des Français au dix-huitième siècle. Elle adople leurs arts el leurs styles; elle reçoit de toutes mains, mais sur tous ses emprunts, sur les aciers et les broderies de l'Inde, les miniatures chinoises, les verreries vénitiennes les peintures françaises, elle met la marque persane, comme jadis sur les palais, les bas-reliefs et les faïences de Ciialdéc, les colonnades de Grèce, les salles hypostyles d'Egypte, les mosaïques et les coupoles de Byzance.

Qu'est-ce donc que cette Perse, qui dure, qui a persévère en son être ». malgré les vicissitudes, les invasions et les éclipses.^ Une étroite bande de hautes terres cultivées, qu'assiège le désert; de bourgades et de villes, que menacent les nomades. La civilisation s'oppose à la barbarie, le Bien au Mal, Ormuzd à Ahriman : c'est le dualisme; et, dans la lutte sans trêve, le Persan comprend mieux l'inestimable valeur de celte civilisation, de cet art toujours menaces : il les chérit et les défend. Né en Sibérie, le Mazdéisme trouvait un cadre providentiel dans l'Iran. La religion de Zoroastre n'était qu'un code formulant la loi du travail pour le bien-être, pour l'aisance, conseillère de vertu et d'effort persévérant, et la loi de la guerre contre les puissances malfaisantes et dévastatrices, contre l'obscurité, contre Il laideur.

Chez ces civilisés eux-mêmes, un autre dualisme, — d'entr'aide celui-ci, comme le premier est de lutte : la montagne et la vallée. La rude énergie du montagnard est la force et la défense du pays : les premiers Achéménides, les Sassanides, les grands Sophis furent de superbes guerriers, comme le sont encore les Bakhlyaris. La froide pureté du Mazdéisme primitif et la nudité sévère de ses rondes dakhmas, ces tours funéraires qui élèvent les cadavres vers les vautours, le rigorisme des Chiites, le puritanisme des Sophis, le fanatisme héroïque des

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Bàbis traduisent cette âme vigoureuse et austère. Mais l'art est né dans les vallées.

Le contraste avec les rudes montagnes et avec le désert monotone et farouche, leur donne plus de beauté et de séduction. Au murmure des sources cristallines, le soleil se joue entre les arbres sur la verdure et sur les roses chantées par les poètes de Chiraz, par Sâdi dans son Gulistan, par Hafiz, « l'Anacréon de la Perse ». Si l'on a nu donner à l'un de ces deux grands poètes ce surnom qui évoque, avec le chantre de l'amour léger, la volupté fine, la joie harmonieuse et l'esprit de l'Ionie, c'est que cette Perse des vallées heureuses est une fleuir de grâce et d'élégance.

Ici, pas d'ivresse du divin, pas d'extase ni de mysticisme, pam(^me d'idéalisme : minarets peu élevés, dômes sans courbe aiguë et sans mystère, pas de décor polygonal, où se perde le rêve, peu ou pas de stalactites; mais pas, non plus, de matérialisme grossier : la Perse est aussi loin de la Chaldée que des Arabes. Elle tient à la terre, mais elle la veut souriante et parfumée; elle aime la vie d'ici-bas, mais elle ne la comprend que relevée d'art et de beauté; elle se plaît au luxe, — marbres, mosaïques, chapiteaux d'argent ou d'or, — mais il le lui faut sobre souvent, toujours élégant et délicat; elle agrée le faste, pourvu qu'il ait de la grâce : la porte d'azur monte, géanio, jusqu'au sommet de la façade; mais la moelleuse caresse de sa couleur est un enchantement.

Son goût discret et calme s'oppose au goût vibrant des Arabes. C'est la patrie de la distinction raffinée et, dans l'opulence, de la mesure; les Persans sont les Occidentaux de l'Orient. Cette Perse aryenne est parente de la Grèce, de l'Italie et de la France, avec moins de nerf, mais plus de douceur et de sérénité; et plutôt de rionic que d'Athènes, de Venise que de Florence, de la France

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