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LA PRÉHISTOIRE ^O

des bijoux, des dessins rupestres, voilà ressuscites, avec leur civilisation, tous ces peuples, Egéens, Sicules, Ligures, Celtes, Ibères, précurseurs de l'Occident, qu'effaçait de la mémoire de leurs héritiers la grandeur plu? imposante, et surtout plus hautement célébrée et, dans ses derniers siècles, plus récente, des nations illustres du Ml et de l'Euphrate.

Plus heureuse, l'Etrurie a duré et créé jusqu'aux âges de l'histoire classique, et Rome, qui fut son élève, a reconnu sa dette. Ses inscriptions nous sont encore à peu près incompréhens'.bles, mais sa mémoire, consacrée [ ar les auteurs grecs et latins, ne sest jamais abolie.

Mais, à cette exception près, la gloire des vieilles nations disparues était confisquée par l'Egypte et la Chaldée : le « mirage oriental » nous aveuglait. Certes les Prémycéniens, les Etrusques, et tous ces peuples oubliés ont fait de précieux emprunts à l'Orient; ils en ont reçu d'inestimables apports. Mais ils ont leur vie pr pre, leur art personnel : ils ont recueilli et couronné en Occident tout le travail des Néolithiques, des ancêtres de la Pierre poiie, comme les grands empires des Pharaons et de Babylone l'ont fait plus brillamment, plus longuement aussi, pour l'Orient; ils ont préparé l'art de la Grèce et de l'Italie, de la Gaule et de l'Espagne. Avec la Protohistoire, l'Europe retrouve ses titres de noblesse : au lieu de s'incliner humblement devant l'Egypte et l'Asie, comme si elle n'était que leur débitrice et leur élève, elle se redresse et s'affirme.

Dans la Préhistoire, elle n'apparaît même plus leur obligée, mais leur égale: l'homme et l'art s'ébauchent ensemble, et ils le font partout de même façon. La révélation de la Préhistoire, dont nous remontons le cours sur plus de quatre cents siècles, ne date guère que d'une cinquantaine d'années, puisque les trouvailles de Boucher de Perthes, en i83g, furent discutées plus

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de vingt ans : ce n'est qu'en i863 que le « procès de la mâchoire » emporta la conviction. Conquête sans prix! C'est la clef qui ouvre la porte du mystère. Cette élaboration quatre cents fois séculaire, explique tout : la « nuit des temps », dans laquelle se perdaient les origines, s'éclaire désormais comme une aube où l'on entrevoit les premiers tâtonnements de l'Humanité.

L'homme apparaît avec l'art : rien n'est sûr avant le premier silex taillé. Nous connaissons mieux Thomme de la Préhistoire par son art que par ses ossements. L'os témoigne l'existence de l'homme : il prouve qu'il a vécu. Mais comment vivait-il.' L'œuvre seule témoigne son intelligence : elle prouve qu'il a pensé. Ce caillou dégrossi en dit plus qu'un tibia. Le crâne et le fémur, trouvés à Java par le docteur Dubois, sont-ils vraiment les restes de l'ancêtre, du pithécanthrope.^ Il se peut. Ce n'était pourtant encore, seinble-t-il, qu'un animal de bel avenir. Mais voici la plus ancienne hache Chelléenne, et l'homme s'affirme par son travail. La main rude et déjà ingénieuse, qui tailla cette pierre, aiguisait, avec le silex travaillé, l'esprit du travailleur; tout en préparant l'arme pour la défense nécessaire, elle inaugurait l'Humanité. Tout le génie, tout l'art, tous les chefs-d'œuvre futurs sont en gorme dans la première ébauche, dans la première tentative hcsitant'C, maladroite et merveilleuse; le mouvement est donné : la marche en avant ne s'arrêtera plus.

Du ChcUéen au Moustérien, de ci; dernier au Solutréen, puis au Magdalénien, l'œuvre humaine se fait plus savante, plus habile, pin? variée. La taille dv: la pierre sj perfectionne; I)uis ;'i la pienc s ajitiitent le bois et l'ivoire, le dessin naît avec la peinture et la sculpture : voici les ligures d'animaux des cavernes et les manches de couteaux ciselés. La musique prélude a\«>e ce sifflr-t [)enN' d;ins une vertèbre et ces tiiyan.v cpar.s d'une

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flûte de Pan. La pierre polie des Néolithiques succède à la pierre taillée des Paléolithiques; l'architecture commence avec les dolmens et les palafittes; le métal apparaît.

L'art est uniforme à ses débuts, le même pour tous, le même partouî, et, par lui, la Préhistoire révèle l'uniformilé primitive de la race humaine. Les balbutiements de ces humanités au berceau se confondent : si les peuples historiques diffèrent, c'est qu'ils ont divergé.

Et, sans doute, dès la pierre polie, les mégalithes, d'une part, les cités lacustres, de l'autre, semblent révéler deux sortes de vies, deux sortes de races. Mais quelle extension n'ont-elles pas toutes deux! Les mégalithes se dressent de l'Irlande au Japon; on retrouve les palafittes du Danube à l'Amérique. Et, de plus, s'il y a deux sortes de tribus, les tribus de même sorte ne semblent pas encore différenciées.

Remontons aux solitaires paléolithiques : certains pays ont encore leur chape de glace, comme la Germanie qui ne rattrapera jamais ce retard initial; sur d'autres terres privilégiées, comme la Gaule, et surtout au Périgord et dans les vallées pyrénéennes, l'art grandit grâce au climat et à la vie facile. Mais dans ces premières œuvres, dans les gravures, les peintures, les sculptures des Magdaléniens, il ne semble guère qu'on puisse entrevoir quelques variantes de style d'une caverne à l'autre. En tous cas, toutes les « feuilles de laurier » Solutréennes sont pareilles, et pareils aussi, avant elles, toutes les haches Moustériennes ou tous les (( coups de poing )> Chelléens : mêmes armes, même vie, même humanité. Les hommes, nés d'hier, vivent isolés et ennemis, car la guerre est la loi de la nature, mais ils se ressemblent comme des frères : l'art identique de ces nomades, chasseurs et pêcheurs, affirme cette fraternité.

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Mais voici que de ces nomades l'agricu'ture fait des sédentaires et que les derniers réfraclàires sont parqués dans leurs déserts : alors seulement ces groupes séparés subissent l'influence des pays où ils s(! sont fixés et s'adaptent à leurs diverses demeures. Pai lu vertu de ces cadres naturels, l'Humanité se partage en nations : en s'organisant. elles se caractérisent et s'opposent; en se constituant, leurs civilisations et leurs arts se distinguent comme leurs genres de \ir. Inspiré par un pays, chaque groupement devient un peuple, et l'arl de ce peuple donne une voix à ce pays et manifeste son génie. Et voici déjà qu'en sinspirant de l'art méditerranéen, les Celtes des Gaules montrent une souple ingéniosité et un goût sûr et délicat, et ceux des îles Britanniques une originalité tranchée. Puis, quand l'art germanique se développe enfin entre l'Elbe et rOJer, en .-'essayant à greffer sur le vieux fonds nordique l'imitation des Celtes, quelle gaucherie, dès ces débuts dans le pastichagc, et quelle lourdeur!

Par contraste avec l'histoire, où larl ne progresse plus, mais se borne à évoluer, toute la Préhistoire n'est qu'un progrès continu, puisqu'elle n'est qu'une longue croissance. Pendant ces quatre cents siècles, l'homme dégage son humanité; il prend conscience de sa nature, de ses besoins et de ses moyens; ses aspirations se traduisent en œuvres qui les précisent en les satisfaisant; il se modèle par ses créations, il se définit par les arts mêmes qu'il invente. L'Art, dès le début, joue son double rôle : il exprime un esprit et éclaire cet esprit; il donne corps à une pensée et suscite une pensée nouvelle.

Tous les arts sont déjà créés quand l'histoire commence avec l'écrliure. Qu'importe que la science balbutie et que la morale hésite! L'homme la les siècles devant lui pour marcher à l'Etoile. Il comprendra de mieux en mieux les lois mondiales

et les besoins sociaux; il montera lentement vers le Vrai et le Bien; mais il est homme déjà, puisqu'il est artiste.

Le travail de ces quatre cents siècles est si grand, les arts, dès le début de l'histoire, sont si parfaits, — statues de Goudéa ou du Sphinx, — qu'ayant perdu le souvenir de la marche à tâtons dans l'aube blafarde, oublieux des troglodytes solitaires et des tribus primitives, frappés d'étonnement devant leur propre grandeur, émerveillés de cette beauté qu'ils créaient, les peuples voulurent y voir des révélations miraculeuses, bienfaits des dieux : c'est Oannès, le dieu à corps de poisson, qui sort de la mer pour apporter les arts à la Chaldée; c'est Hermès qui invente la lyre pour les Hellènes; ce sont le fils et la fille du Soleil, Manco-Capac et Colla-Mamma, qui descendent dans l'île sacrée du lac Titicaca pour initier les Quichouas à la beauté et civiliser le Pérou. Ayant perdu la mémoire des siècles obscurs, où l'art avait lentement germé de la terre des aïeux, les hommes s'imaginèrent qu'il était tombé du ciel.

Tirer de l'oubli ces quatre cents siècles, repérer cette longue ascension, ruiner l'erreur traditionnelle des « six mille ans d'histoire », c'a été comprendre combien ces six mille ans sont peu de chose, au regard de ces quarante mille, -— et de tant d'autres, sans doute, avant la première hache Chelléenne, de tous ceux qu'il a fallu pour que l'homme eût l'idée, — à quelle date du tertiaire.^ — de ramasser un silex, de s'en servir, de le tailler. C'est hier que vivaient les Pharaons des premières dynasties et les plus anciens rois de Chaldée, qui semblaient naguère d'une si troublante antiquité. On s'émerveille de constater de nombreuses similitudes, d'évidentes ressemblances entre ces siècles et notre siècle; mais, depuis que, par comparaison, la Préhistoire les rapproche de nous, ce n'est plus une indéchiffrable énigme : les arts du Nil et de l'Eiiphrate ne sont,

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tout comme les nôtres, que les hautes branches qui poussent dans la lumière à la cime du grand arbre que nous distinguons maintenant au-dessous de nous dans la pénombre.

Ces branches partent du même tronc et n'ont bifurqué qu'assez tard. C'est la grande leçon de la Préhistoire : les hommes sont frères; l'histoire a apporté les divergences.

L'unité est au début; mais l'unité à la lin serait artificielle et meurtrière. L'avenir n'est pas que les différents pays con fondent leurs arts et les avilissent en se reniant, en abdiquant leurs génies propres; mais, tout au contraire, qu'ils développent et manifestent plus clairement ces génies, frères, mais différents; que ceux, qui sont encore en tutelle, s'affranchissent; que l'Amérique recrée un génie américain, et que chacun de ses vingt peuples nouveaux fonde son art national.

Un jour viendra, sans doute, où il n'y aura plus de place pour la guerre dans un monde de justice et de liberté : la guerre atroce de conquête et de proie ne sera plus possible; la guerre généreuse pour la sauvegarde du droit et la protection des faibles ne sera plus nécessaire. Mais la paix, la confiance, les échanges, n'aboliront pas les patries : la diversité des génies restera, dans l'unité fraternelle, le ferment de vie indispensable et la précieuse parure de l'Humanité. L'abdication du sens propre est impossible; elle serait néfaste : elle ruinerait les grandes harmonies qui sont la joie et l'honneur de la civilisation; l'orchestre est d'autant plus riche que les fnstrumenls sont plus varié?.

La civiliisation est en marche vers la Paix cl s'affirme par la diversité des nations. Son œuvre, c'est de vaincre deux fois la nature; il lui faut affranchir l'Humanité de la loi primitive de lu guerre et l'enrichir en la dégageant de l'unil'ormité anrestralo. Double conquête : |i>= forces hei^tialo-.

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d'oppression détruites, les forces divines de création libérées.

Les arts mêmes de la Préhistoire, témoins, au paléolithique de l'unité primitive, annoncent déjà, au néolithique, la divergence. Et voici que la séparation s'accentue, que la diversité triomphe aux temps, encore nébuleux, moins obscurs déjà pourtant et moins vagues, de la Protohistoire. La différenciation marche de pair avec le progrès. Il faut prendre à rebours le mythe de la tour de Babel : ce n'eist pas avant, rr.ais après leur dispersion à travers le monde, que les peuples se sont distingués les uns des autres; et c'est par cette prise de possession des diverses parties de leur d rnaine, que les hommes ont conquis le droit de se développer différemment : celte divergence n'est pas la punition d'une coupable témérité, mais la récompense de l'effort pour monter et de l'élan vers le ciel.

La formation d'une race, c'est l'incarnation d'un pays dans un groupement humain qu'il modèle et qui l'anime. L'histoire donne une âme à la géographie qui l'étaye : l'homme et la terre collaborent pour créer la Patrie. Influences d'un climat et d'un sol, travail collectif d'un peuple : double source conjuguée d'où naissent un esprit, une imagination, une sensibilité, qui s'expriment par un art.. Cet arc, qui crée un monde différent de la nature, prend racine dans la nature. Un pays, une patrie, un art, ce sont les trois fo:mes terrestres, morale, plastique ou sonore, d'une même réalité.

L'union ou plutôt la confusion de tous les peuples en un seul, quelle chimère de rêveurs enivrés d'abstraction! Dans la volonté de despotisme d'un peuple-tyran, envieux de dompter, de dis- <iplincr, d'absorber les autres, se croyant prédestiné à « organiser » le monde à son image, il n'y a qu'un appétit brutal, cnnuagé de métaphysique creuse. La ruine des patries, entraînant, avec la mo.t de lexirs rtmcs, celle de leurs arts, ce serait la plus

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désastreuse régression vers 1 inorganisation de l'antique barbarie. Mais il faudrait, pour qu'elle fût possible, que la terre retombât à l'uniformité du chaos.

Il y aura des patries, tant qu'il y aura des terres différentes et des climats variés; et les arts, hérauts des patries, évolueront, sans se confondre, au gré de l'histoire, tantôt plus proches, tantôt plus éloignés, toujours divers, — comme la Vie.

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