ET DU MARCHAND D'ESTAMPES
'est pcut-èlio un jDaradoxc de dire qu'on n'a jamais tant écrit pour instruire et guider les amateurs de gravures, et que jamais il n'y eut moins de collectionneurs dans la large acception du mot. Mais, cette fois encore, le paradoxe est la vérité
Sans compter les monographies, biographies et catalogues particuliers, cjue de livres ont été publiés sur ce sujet, depuis le fameux Dictionnaire des graveurs anciens et modernes, de F. Basan! Le Manuel des curieux cl des amateurs de Fart, de Michel Ilubcr et C.-C.-ll. Uosl ; les six vohuues, en deux séries, du Cabinet de Vamateur et de Vanti/juaire, que rédigeait M. Eug. Piot; le Manuale del raccoglitore e del negoziante di slampe, de Fr. Santo A allardi ; tlie
Print CoUedor, attribué à Maberly ; le Peintre-Graveiirde Bartsch, continué par A. -P. -F. Robcrt-Dumesnil ; le Dictionnaire des monogrammes, de Fr. Brullioi; le Manuel de V amateur d'estampes, de M. Eugène Duluit; les ouvrages de Cli. Blanc, de MM. Emmanuel Bocher, Brivois, Eudel, et surtout du baron Roger Portalis, et de M. Henri Bcraldi, nous portent graduellement bien loin de l'époque où le baron Ileinccken pul^liait anonymement son Idée générale d'une collection d'estampes et où E.-F. Joullain dissertait sur le Commerce de la curiosité et les ventes en général.
Encore mon énumération est-elle très incomplète. Bonnardot, BonafTé, Delpecb, Renouvier, de Laborde, vingt autres noms se présentent à l'esprit.
Eh bien, cette abondance, celte variété, cette sûreté d'information aboutit à cpioi? A multiplier les amateurs et à suppriiuer, ou peu s'en faut, les collectionneurs.
Une collection est un ensemble où doivent être représentées, en des pièces de choix, les époques successives et les types caractéristiques d'un même art.
C'est ainsi que l'entendaient les grands collectionneurs d'autrefois, ainsi que l'entendent encore leurs rares continuateurs contemporains. On aurait peine à en citer une douzaine en France, à l'heure où j'écris. Il semble que la perfection des instruments ait eu, là aussi, pour résvdtat la division du travail. C'est un morcellement du domaine de l'art, comme un émieltement.
A mesure que les collections s'atténuent, se cantonnent, se localisent, le nombre des amateurs augmente. A moins que ce ne soit le contraire, et que la multiplication des amateurs ne soit la norme de l'amoindrissement des collections.
Aujourd'hui pullule de tous côtés la petite monnaie de tout. Les commis à trois cents francs par mois aiment les arts tout comme les Fermiers Généraux du vieux temps. L'épicier qui a trouve des rentes dans sa cassonade et ses boîtes de sardines est tout aussi éclairé, — plus, sans doute ! — que les grands seigneurs de l'ancien régime ; et il se le prouve en payant cher quelques bibelots et quelques gravures : il lui arrive même, à ce néo- Mécène, d'ériger son vestibule en galerie de tableaux!
PHYSIOLOGIE DE L'ICOXOPHILE.
Grâce aux manuels et aux dictionnaires, le pliiiislin le plus réfractairc à tout sentiment d'art peut se donner des airs d'amateur, auxquels il est le premier à se prendre, — ce qui est la meilleure condition pour que les autres s'y prennent, il sait parler avec abondance et détails de ce qu'il ignorera toute sa vie ; c'est ainsi qu'un perroquet , en clamant qu'il a mangé de la salade et du rôt, n'a pas la moindre idée d'absorption de laitue ou de viande en broche. D'ailleurs, ceux à qui il s'adresse se sont instruits à la même école, et feignent de le croire sincère pour avoir le droit de se prétendre tels.
D'un autre côté, la vie se complicjue de jour en jour davantage. Plus le prix des jouissances de luxe s'exagère, et plus est violente la poussée pour y atteindre. On veut toucher à tout, goûter à tout, avoir de tout. Et comme des foules se ruent à la fois au dépeçage du même morceau, chacun n'en attrape qu'un fragment, de loin en loin.
La vanité, — toujours tapie à demeure en un coin du moi humain, lorsqu'elle ne l'envahit pas tout entier, — incite à la recherche de la rareté, de la pièce unique. Elle n'hésitera pas à donner, pour un Mérjon hors ligne ou un état introuvable d'une estampe quelconque de maître, la somme qui sulhrait à réunir d'honorables spécimens des gravures de toute une époque.
Enfm, les iconophilcs véritables, les passionnés de l'estampe sont bien rares qui n'ont pas des devoirs multiples, des occupations tyranniqucs, et, — qui sait? — des passions concurrentes à