Fonds grec, n° 74. Bibliothèque nationale
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autre malade qui mérite une mention à part, en raison de son étrangeté. Le torse est dévié latéralement, au point de faire, avec l’axe des membres inférieurs, un angle voisin de l’angle droit. Cette attitude, toute bizarre qu’elle soit, n’est point imaginée de toutes pièces. Elle s’observe dans certains cas d’affection douloureuse des nerfs des membres inférieurs, et l’artiste semble bien en avoir puisé l'idée dans la nature.
Avec les fresques du xme siècle, le naturalisme des difformités s’accentue et se précise encore.
Nous avons signalé dans la célèbre fresque du Triomphe de la Mort, du Campo Santo, de Pise, le groupe des infirmes au milieu desquels la sincérité du dessin nous a permis de reconnaître quelques lépreux.
Nous attirerons surtout l’attention sur le malheureux assis au centre du groupe, dont les deux mains crispées sont d’un dessin qui, sans serrer de très près la nature, n’en reproduit pas moins assez exactement les contractures des membres supérieurs. Le bras droit, qui retient la béquille^ est d’une attitude bien observée, avec la flexion du poignet et des doigts.
Un des compartiments de la porte du baptistère de Florence, due à Andrea de Pise (florissait vers 1495), montre le Christ guérissant les malades (Fig. 125). L’un de ces derniers est un infirme dont les deux pieds atteints de la malformation du pied bot sont représentés avec soin. A la difformité spéciale du pied, s’ajoute l’amaigrissement de la jambe, relation pour ainsi dire obligée et parfaitement bien notée et figurée.
Une ancienne fresque de Florence (Capellone degli Spagnoli) représente une réunion remarquable d’infirmes de toutes sortes (Fig. 226). Cette peinture est attribuée à Taddeo Gaddi (1300-1366?) ou à Andrea de Florence (florissait vers 1337).
Quel qu’en soit l’auteur, cette œuvre appartient à l’école du grand réformateur de la peinture en Italie, Giotto, qui sut le premier rompre avec la tradition byzantine pour introduire dans ses compositions la clarté, l’émotion, en un mot la vie réelle. Malg’ré des incorrections de dessin et des fautes de perspective, nous avons été frappé de nombreux détails absolument typiques, et qui montrent avec quel soin ces anciens maîtres cherchaient à imiter la nature. Le but de leur art était d’instruire, d’édifier et surtout d’émouvoir. Aussi leur œuvre, dans la représentation des difformités physiques, s’offre-t-elle à nous avec
un accent de sincérité d’autant plus grand que l’art ne s’était pas voué au culte exclusif d’une certaine idée de beauté et n’était point tourmenté de la recherche de ce qu’on a appelé l’idéal.
La fresque qui nous occupe nous montre des infirmes demandant la santé à saint Dominique. Ils sont nombreux et forment la majorité de la foule compacte qui emplit la composition. Au milieu, une jeune fille Asbétendu.e à terre,
FICi. 225. — LA GUÉRISON DES MALADES, PAR ANDREA DE PISE. (Compartiment de la porte du baptistère de Florence.)
le haut du corps seulement soutenu par deux femmes. Pas la moindre recherche dans l’arrangement de cette figure, les bras reposent inertes, ramenés sur le devant du corps ; la tête est inclinée à droite, la bouche légèrement entr 'ouverte, et les globes oculaires convulsés en haut présentent un léger degré de strabisme. Si l’on ajoute à ces différents caractères un certain degré de roideur de tout le corps, nous pouvons reconnaître là, sans trop nous aventurer, une crise du sommeil léthargique, image de la mort.
Le cul-de-jatte qui se trouve sur la gauche, a le nez à demi rongé par un
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ulcère ; ses jambes atrophiées le condamnent à se tramer sur son siège emprisonné dans la jatte traditionnelle, au moyen de ses mains munies de petits chevalets semblables à ceux que nous voyons encore aujourd’hui aux infirmes
FIG. 226. — INFIRMES IMPLORANT SAINT DOMINIQUE, PAU TADDEO GADDI OU ANDREA DE FLORENCE. (Fresque de- la chapelle des Espagnols, à Florence.)
de nos rues et comme nous en retrouvons fréquemment dans les représentations artistiques analogues. Nous avons vu plus haut que cet infirme est un lépreux. Sur la droite, un malheureux béquillard montre une jambe œdématiée enveloppée d’une bande qui laisse à découvert le pied tuméfié et couvert d’ulcères.
A l’extrémité opposée de la fresque, un aveugle, tenant un bâton de la main droite, s’avance avec cette attitude rigide bien observée et que nous avons retrouvée dans d’autres œuvres remarquables. La tête est droite; le faciès impassible contraste avec la figure toute pleine de compassion du moine qui s’approche de lui.
Mais nous avons encore à relever d’autres difformités peut-être encore plus typiques. Tout au milieu de la fresque, un homme porte sur ses épaules un enfant qui lève au-dessus de sa tête ses deux bras atrophiés, terminés par des
Alinari, pliot.
FIG. 227. LES FUNÉRAILLES DE SAINT ANTOINE (DÉTAIL), PAR GIROLAMO DEL SANTO.
(Padoue.)
mains difformes. Le buste de cet enfant est droit et bien conformé. S’il est porté, c’est que ses jambes sont également malades; on peut distinguer, en effet, un pied enveloppé de bandelettes. Et s’il nous fallait désigner la maladie qui a réduit ce pauvre être à ce degré d’infirmité, nous ne craindrions pas de nous tromper en disant que c’est la « paralysie infantile » (maladie ancienne, bien que récemment nommée et décrite) qui a fait tout le mal.
Enfin, on peut distinguer, dans le haut de la fresque à droite, un bras levé qui appartient à un individu dont on ne voit que la tête. La main n’est nullement contrefaite, l’avant-bras, seul découvert, paraît bien musclé ; ici, pas trace d’atrophie musculaire. Mais on remarque une flexion du poignet absolument carac-
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téristique. Toute simple que puisse paraître cette attitude, elle offre un aspect si spécial que le peintre l’a certainement copiée sur nature. C’est bien là cette «chute de poignet », conséquence immédiate du défaut d’action des muscles extenseurs et dont la cause réside dans une paralysie du nerf radial.
Nous signalerons seulement en passant un infirme d’une fresque de Girolamo del Santo, à Padoue, représentant la translation du corps de saint Antoine (Fig. 227). Assis dans l’angle inférieur de droite, il a relevé sa robe pour montrer la jambe gauche considérablement émaciée et enfermée jusqu’au
genou dans un volumineux bandage. On peut néanmoins se rendre compte de la malformation du pied emprisonné dont la pointe dirigée en bas présente l’attitude du pied bot équin.
Saint Antoine de Padoue fit de nombreux miracles qui ont défrayé la peinture religieuse de tous les temps. Entre autres, il guérit un jeune homme gravement blessé au pied. Cette scène a été reproduite par plusieurs artistes et interprétée différemment. Nous voyons, par exemple, Donatello (1383-1446) dans un bas-relief en bronze de l’église de Saint-Antoine à Padoue, y trouver l’occasion d’une vaste composition pleine de mouvement et de naturel (Fig. 222). Au premier plan, le saint, un genou en terre, tient le pied du jeune homme étendu sur le sol et soutenu par un aide. La pose du blessé, l’expression de souffrance peinte sur sa physionomie, le geste de l’assistant qui lui tient la tête d’une main, et, de l’autre, soulève le genou du membre malade, sont autant de
traits pris sur nature et qu’il convient de louer sans réserve. D’autre part, nous remarquerons, sans l’ombre d’un reproche, que l’artiste a jug’é à propos de ne
Brogi, phot.
FIG. 2*29. — SAINT LAURENT FAISANT L’AUMONE, PAR BEATO ANGELICO. (Fresque de la chapelle Nicolas V, Vatican.)
nous renseigner en aucune façon sur la nature. du mal sur lequel s’exerce le pouvoir miraculeux du saint.
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Un tableau de l’école Del Santo, à Padoue, consacré à la représentation du même miracle, est plus explicite à cet égard (Fig’. 228). Ce n’en est pas moins une œuvre d’art d’un mérite bien inférieur à celui du bas-relief de Donatello. Étendu à terre, la tête soulevée par une femme, le jeune garçon montre ses jambes nues, la droite porte à la partie antérieure du genou une grande plaie.
La figuration d’une blessure sur un endroit quelconque du corps ne semble pas nécessiter de la part de l’artiste un grand effort d’observation naturaliste. Mais il n’en est plus de même si la présence d’une blessure à un endroit déterminé entraîne une déformation à distance. Or c’est précisément le cas ici. On remarquera que le pied de la jambe blessée repose à plat sur le sol par toute l’étendue de son bord externe. Cette attitude ne peut s’expliquer que par la présence d’une luxation de l’articulation avec rupture des ligaments, conséquence du traumatisme. C’est donc bien intentionnellement que l’artiste a donné au pied droit cette attitude anormale, d’autant plus que le dessin du pied gauche nous le montre dans une position correcte et tout à fait normale.
Dans la chapelle de Nicolas V, au Vatican, une des dernières œuvres du peintre angélique, Fra Giovani da Fiesole (1387-1455), fait voir saint Laurent donnant l’aumône aux malheureux et aux infirmes (Fig’. 229). Nous n’avons pas à rappeler ici les qualités éminentes de celui qui a porté l’art chrétien à un point de perfection qui n’a pas été dépassé. Mais nous pouvons dire que les deux figures d’infirmes, qui se traînent à gauche, sont traitées avec l’accent naïf de vérité et la franchise d’observation familière qui distinguent son génie. Une figure d’aveugle est un chef-d’œuvre du g’enre.
Je citerai encore une petite figure d’infirme très habilement peinte par Genti le da. Fabriano (1370?-1450), dans un petit tableau qui est au musée du Louvre, et. représente la Présentation au temple.
Au milieu de la composition, sous le péristyle du temple de Jérusalem, le bienheureux Siméon, accompagné de la prophétesse Anne, remet à sa mère le divin enfant après avoir rendu grâce au Seigneur. Saint Joseph apporte deux jeunes colombes. A gauche, sur la place du temple, deux femmes s’approchent pour assister à la cérémonie. A droite, se trouve le groupe qui nous intéresse plus particulièrement. Il est formé par un pauvre estropié, assis à terre, qui cause à une vieille femme appuyée sur un bâton. Les membres inférieurs un peu courts ne présentent aucune malformation notable, bien que
sous la chausse en loque la jambe gauche apparaisse manifestement gonflée. Mais les deux, bra'sportent les signes les plus évidents de l’atrophie musculaire. La main g’auche qui tient une' sébille peut encore rendre quelque service malgré son émaciation extrême. Mais la main droite est contracturée en flexion présentant tous les caractères de la main bote. Avons-nous devant les
yeux l’image, d’un lépreux? La chose est possible, bien qu’aucun signe absolument caractéristique nous permette de l’affirmer. La face ne présente aucune tare lépreuse manifeste. Néanmoins la grossièreté des traits, la barbe clairsemée, les sourcils peu accentués plaideraient dans ce sens.
La grande époque de l’art en Italie ist représentée, dans notre collection des difformités reproduites par l’art, par le chef même, de l’école romaine, Raphaël Sanziô. Nous avons -déjà vu, dans un précédent chapitre à propos du jeune démoniaque de la Transfiguration, comment ce maître illustre avait, de parti pris, éludé la représentation exacte de la nature, et comment, par une sorte de compromis entre le naturalisme et la convention, il n’avait réussi qu’à compo-
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ser une figure contradictoire au: point de vue spécial de la critique scientifique, pendant que, plus heureux, d’autres maîtres tels que André del Sarte, le Dominiquin, etc,, avaient pu éviter l’horreur de semblables scènes tout en restant dans les limites étroites de la stricte vérité.
Dans la représentation de la ditl'ormité, Raphaël a su, dans une œuvre capitale, serrer de près la réalité. Nous aurons néanmoins quelques réserves à faire.
Nous ne parlerons pasuci du. portrait d’Inguirami (palais Pittij dont le strabisme est reproduit avec l’accent le plus sincère, bien que le peintre ait cherché à en diminuer le degré par la direction g’énérale donnée au regard. Dans une étude au crayon pour un des anges du Couronnement de la Vierge (dessin conservé au musée Wiéar, de Lille), Raphaël a copié son modèle avec une fidélité qui a été jusqu’à indiquer très exactement un lég’er défaut physique. Si l’on examine l’œil droit, on constate, en effet, ce renversement de la paupière inférieure que la pathologie désigne sous le nom d’ectropion *. ’j
Mais l’œuvre de Raphaël où la difformité tient une place importante, se trouve aujourd’hui au musée South Kensington (Fig. 230). Ellei fait partie de la première série de tapisseries destinées à la chapelle Sixtiné, et dont les cartons avaient été commandés à Raphaël par Léon X. Ces Tapisseries devaient représenter les Actes des Apôtres.
Le carton qui nous intéresse en ce moment, désigné sous le nom de la Guérison du boiteux , représente les apôtres saint Pierre et saint Jean rendant la santé à un infirme à la porte du temple. L’élément décoratif y joue un rôle important sans nuire toutefois à l’intérêt dramatique du sujet. Le milieu de la composition est occupé par un infirme assis à terre, et qui étale au grand jour ses jambes et ses pieds contrefaits.
Saint Pierre, d’un geste impératif, soulève le poig’net gauche du malade qui, l’œil fixe et bouche bée, semble encore douter de la possibilité du bonheur de la guérison. Dans le coin à gauche, un second infirme à genoux se penche appuyé sur un bâton.
Nous attirerons tout d’abord l’attention sur les deux têtes des infirmes, dont les physionomies offrent entre elles de grandes analogies. Elles ont un accent d’originalité bien particulier et qui nous paraît puisé dans une juste observa-